CHAPITRE IX
« De Quenonville avait composé une pièce, une petite comédie; le théâtre était partagé en deux, d'un côté était la scène, de l'autre la rue où se trouvait le public tenu à distance par un gendarme; mais ce public avançait toujours et alors le gendarme donnait des coups de crosse pour refouler les curieux. Et tout cela se faisait par les moyens les plus simples du monde. Ce petit public était disposé en éventail et il suffisait de tirer une ficelle dans l'un ou l'autre sens pour le faire avancer ou reculer.
- Ce spectacle, qui parait enfantin, était très recherché surtout par la noblesse; j'ai
Les balayeurs.
Vue du Marché aux Poulets et de l'ancien Marché aux Poissons. — Fuc-simtU d'une lithographie de J. Madou.
vu jusqu'à vingt et trente voitures échelonnées rue de Laeken où le spectacle se donnait.
- Hélas! en sa qualité de théâtre, celui-ci subit la loi commune; un beau ou plutôt un vilain jour, le feu prit aux décors, se communiqua aux acteurs, et il ne resta plus de toutes ces merveilles si laborieusement accumulées, qu'un monceau de cendres. Des deux infortunés imprésarios De Quenonville et Lefranc, je n'ai plus entendu parler depuis.
u Le Ier janvier était un jour fêté entre tous. Aussitôt le soleil levé, les bourgeois, après s'être souhaité entre eux la bonne année, mettaient leurs plus beaux atours et s'en allaient visiter les grands parents en se faisant accompagner de toute la marmaille. A celle-ci les grands-pères et grand'mères donnaient un énorme pain d'épices et chaque enfant recevait en outre un écu de six livres appelé couronne.
- Suivait d'ordinaire un déjeuner au chocolat, agrémenté de couques au beurre exquises, inconnues de nos jours : le beurre est aujourd'hui si cher!
- Je les vois encore ces bonnes familles bourgeoises, circulant silencieusement par
un temps de neige dans les rues de Bruxelles en grande partie désertes, pour s'acquitter des devoirs imposés, par l'usage et par le cœur, aux descendants.
« A cette époque, sous le régime français surtout, les cadeaux de nouvel an étaient donnés avec la plus grande parcimonie. Dans les maisons où pendant toute l'année on était reçu à diner, à souper, on en était quitte pour offrir, au nouvel an, à la dame et aux demoiselles de la maison, un almanach cartonné, satiné, doré sur tranches et
Le mest-bak a Bruxelles.
Fac-similé d'un dessin de J. Borremans.
contenant, outre un calendrier, des chansons, des vers à Chloé, des impromptus, des épigrammes.
« Puis, aux simples connaissances on portait soi-même une carte plus ou moins élégante, en carton mince, gaufré, satiné, vert, jaune, bleu, blanc, etc., et sur lequel on écrivait soi-même son nom, la lithographie n'étant pas inventée.
« Quels sont donc ces individus qui, vêtus d'une blouse bleue et avec un tablier blanc et des gants de laine blanche, circulent dans les rues et sonnent à toutes les portes? Ce sont les allumeurs de réverbères, les ouvriers de la ferme des boues (du Mest-Bak), c'est le trompette de l'église de la Chapelle, qui vont de porte en porte solliciter des étrennes, en remettant une image grossière représentant un homme monté sur une échelle adossée à un réverbère, un ouvrier appuyé sur un balai devant la tête du cheval de sa charrette, un mousquetaire du moyen âge, sonnant de la trompette. Les enfants attendaient ces images grossières avec la plus vive impatience.
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- Quand le gouvernement français autorisa le rétablissement du carnaval à Bruxelles, cette fête populaire était loin de ressembler à ce qu'elle est aujourd'hui. D'abord, les rues où passait le cours étaient encombrées de masques, non pas de ces histrions déguenillés, portant des vêtements sordides, mais de gais arlequins, de gentils pierrots, des bergères plus gentilles encore, des ramoneurs fort propres, des paysans enguirlandés, etc. Et puis la noblesse avait tenu à faire acte de présence. La maison d'Arenberg entre autres était représentée au cours par tous ses équipages, les cochers déguisés en ours, les valets en singes ou en loups. Je me souviens qu'au Marchéaux-Herbcs vis-à-vis des maisons remplacées aujourd'hui par les galeries Saint- Hubert, la foule était énorme; pour empêcher le passage des voitures pouvant déboucher par la rue de la Colline, un hussard français était placé à l'angle de cette rue, et son cheval impatient se livrait à une foule de cabrioles très dangereuses pour les voisins, ce qui n'empêchait pas les curieux d'admirer le splcndide cortège de la maison d'Arenberg. Le carême n'était pas alors ce qu'il est devenu depuis; tout le monde, ou peu s'en faut, observait les prescriptions de l'Eglise. Le mardi-gras, aussitôt que l'heure de minuit sonnait, les danseurs et les danseuses cjuittaient le bal, et le lendemain, de grand matin, chacun allait à sa paroisse recevoir sa croix.
* Ce jour-là, le mercredi des Cendres, non seulement la viande, mais les œufs, le