‹ Bruxelles à travers les âgesChapitre 77 sur 192 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

- Tout le reste du Parc était désert alors; ce ne fut que sous le régime hollandais que la fashion adopta la grande allée partant de la place Royale vers le bassin vert, et c'est alors seulement que des chaises furent disposées aux environs des deux groupes d'enfants en pierre que l'on voit encore aujourd'hui.

« Après le dincr qui généralement se prolongeait, les bourgeois se dirigeaient en famille vers l'Allée- Verte. A cette époque, cette promenade était ravissante; les arbres donnaient tout leur feuillage; à droite et à gauche, s'étendaient de magnifiques prairies; jamais l'odorat n'y était offensé par la vase du canal que le progrès, sous le nom de toneur, ramène aujourd'hui sans cesse à la surface; l'allée du centre était sillonnée de nombreux équipages; les bons marcheurs poussaient jusqu'au pont de Lacken, mais le plus grand nombre des promeneurs faisaient volteface à mi-chemin et les plus paresseux s'arrêtaient aux établissements-cabarets, situés à proximité de l'entrée de la promenade

et qui, ce jour-là surtout, étaient envahis par la foule.

« Chacun rentrait ensuite au logis, le souper était servi et tout le monde allait enfin se livrer au sommeil pour se rendre le lendemain aux jeux du canal; comme ceux-ci n'ont pas changé depuis, je n'ai rien à en dire.

« Un jour, c'était en 181 5, avant la bataille de Waterloo, les logements militaires nous avaient imposé deux officiers hanovriens avec leurs ordonnances. C'étaient des militaires très rangés et qui passaient presque toutes leurs soirées à la maison, s'occupant de lectures ou d'études.

<- Ce jour-là donc, nous les entendons descendre précipitamment et entrer dans notre chambre en demandant ce que signifiait ce bruit, cette musique barbare qui se faisait entendre? - — Quel bruit? dit ma tante, la maitresse du ménage. — Comment! vous n'entendez pas? — Ah! ça? ce sont les cornets à pains chauds. — Et qu'est-ce 11. 25

Promenade au parc.

Fac-similé d'une lithographie de J. Madou.

que des cornets à pains chauds? — Ici, le samedi de chaque semaine, les boulangers cuisent le pain pour le lendemain, jour consacré au repos, et par la même occasion ils façonnent de petits pains ronds et plats que nous aimons beaucoup. Aussitôt la cuisson achevée, un garçon boulanger s'arme d'une mauvaise trompette et y souffle à pleins poumons pour annoncer au public que les petits pains sont cuits à point. Allez à la porte et vous verrez une foule de servantes rentrer chez elles en courant et tenant en main une serviette blanche contenant les pains fumants. — Cela est-il bon? demanda l'un des officiers. Excellent; voulez-vous en goûter? — Bien volontiers.

« Là-dessus ma tante fit chercher une vingtaine de ces pains, la table fut servie et chacun se mit en devoir de faire honneur au régal.

- — Comment cela se mange-t-il? — Posez le pain à plat, coupez-le horizontalement en trois, puis introduisez du beurre en bonne quantité entre les tranches; le beurre fond aussitôt et vous n'avez plus qu'à manger. — C'est excellent! • — ■ Oui, mais avec cela il faut boire, et comme vous n'aimez pas notre bière, nous allons faire une petite débauche.

« En effet, ma bonne tante descendit à la cave, en revint avec trois grosses bouteilles de vin qu'elle remit à la bonne avec du sucre et de la cannelle et nous fûmes bientôt en présence d'un énorme bol de vin chaud.

- Le lendemain, nos officiers eurent de la peine à se réveiller, et sans leurs ordonnances, ils auraient manqué leur service.

« Avant 1812, à chaque victoire de Napoléon, il fallait illuminer; mais comment illuminer? Les verres de couleur à l'huile faisaient des taches; les lampions noircissaient; alors nos bons bourgeois, amis à la fois de la propreté et de l'économie, imaginèrent d'illuminer en allumant des chandelles fichées dans des bouteilles et placées à l'intérieur contre les vitres des fenêtres, dont on avait soin d'écarter les rideaux.

« On peut en rire aujourd'hui, mais je vous assure que la rue de la Madeleine, par exemple, dont presque toutes les maisons sont d'architecture espagnole, étant ainsi illuminée, l'aspect général en était féerique et bien autrement attrayant que la lumière du gaz.

« La chute de Napoléon fut pour la Belgique un grand soulagement; les mères surtout respirèrent, n'étant plus hantées par le spectre de la conscription ; alors à Bruxelles les jeunes gens songèrent à s'amuser, et les amateurs de chevaux imaginèrent de donner aux habitants le spectacle d'une course.

« Mais où l'installer? Il n'y avait de piste établie nulle part et les jockeys étaient introuvables.

« Alors trois amateurs se dévouèrent; ils résolurent de monter eux-mêmes, demandèrent à la ville l'autorisation de disposer de l'avenue de l'Allée-Verte qui longe le canal; et un beau jour, vers la fin de l'été de i8i5, nos trois jeunes gens

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