‹ Bruxelles à travers les âgesChapitre 87 sur 192 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

- leur prouve qu'ils ne cessent en s'élevant d'appartenir à la fragile humanité. C'est,

- de plus, la parfaite image des prétendus grands hommes du jour : avancer d'un

- pas par pudeur, et reculer de deux par obéissance, telle est leur ordinaire tactique;

- ils en ont appris apparemment le secret en se jouant à l'escarpolette.

- Sur la surface de cette eau limpide, flotte au hasard un frêle esquif, conduit par

- des mains inexpérimentées. En vain de jeunes écervelés se consument en sueur

- pour lui faire décrire un sillage circulaire autour de L'île; en vain ils font gémir

Le tir a l'arc au Chien Vert.

Fai-stmilt d'une lithographie de J. Madou.

- l'onde sous les coups redoublés d'une rame impuissante : la nacelle incertaine

- tournoie sur elle-même et se refuse obstinément à voguer selon leur gré. Le cygne

- brillant, accoutumé à onduler sa majestueuse encolure sur de tranquilles eaux, fuit

- épouvanté loin de l'aviron en courroux, et va porter ailleurs ses amours et sa

- fierté. Ah! si messieurs tels et tels se doutaient qu'il y ait au monde un Tivoli,

- ils y trouveraient, a coup sûr, des leçons gratuites sans nombre et de bien graves

- sujets de méditation !

- Une cruche de bière est déposée sur une table et va étancher la soif de quelques

- survenants. Au bruit aigu qui annonce la fermentation du liquide, un garçon se

- hâte de contenir le liège indocile : il est trop tard ! une force invincible le lance

- jusqu'aux cieux, et la mousse, qui jaillit avec fracas à travers un goulot resserré,

- inonde au loin tous les imprudents qui l'ont bravée. Pourquoi dans cet effet

- naturel ne verrais-je pas celui d'une force morale analogue?

« Dans ce pavillon rustique est un billard autour duquel, selon des probabilités

- plus ou moins hypothétiques, quelques amateurs, par un jugement anticipé, fixent

- hardiment les résultats aventureux d'une bille poussée contre une autre. Je ris de « pitié à la vue de tant de profondeur. Le joueur, trompé dans son espoir, manque

- un bloc auquel il visait et par de triples ricochets obtient la carambole à laquelle

- il ne pensait pas. Ainsi dans le monde, le hasard vous élève ou vous abat, vous

- pousse aux succès ou aux revers inopinés, en dépit des plus savants calculs et des

plus certaines espérances.

- Des croque-notes approchent et nous menacent deleurs accords.

Par habitude ou par imitation encore, vous allez verser dans leurs mains un tribut qui les encourage à la paresse en les rendant à charge à la cité. Une colonie entière de ces bienheureux fainéants vit ainsi de votre superflu, pendant qu'une mère malheureuse, à qui cette enceinte est fermée sans pitié, va être inhumainement rebutée par vous, lorsque, les

- yeux en pleurs, elle vous tendra la main pour un jeune enfant qui se meurt

- dans ses bras.

« Jetons les yeux sur ces divers groupes venus de si loin pour chercher le plaisir.

- Je découvre partout les vains soucis de l'homme sous le masque emprunté du

- bonheur. Tandis qu'ici deux amants, tout entiers aux reproches, s'expliquent et se « raccommodent pour se brouiller de nouveau, là un spéculateur sans fonds détaille

- des projets ruineux à un capitaliste sans vue, et tâche de l'intéresser à force de babil

- et de rasades; ailleurs un mari jaloux croit avoir dérobé à travers le feuillage un

- regard d'intelligence qui menace à la fois son honneur et sa tranquillité. Plus loin,

- une jeune fille dont le cœur a parlé pour la première fois, tremblante sous l'œil

- clairvoyant d'un père, craint de compromettre ses feux et l'objet qui les cause à

- deux pas d'elle. De ce côté, un jeune débauché qui, dans ses précoces écarts, a

A Tivoli.

Fac-similé d'une lithographie de J. Madou.

- dissipé sa fortune et celle d'autrui, promène un œil furtif sur l'assemblée et croit à

- chaque instant reconnaitre celui d'un redoutable créancier. L'enfance même, au

- milieu de ses jeux innocents, est en proie à l'anxiété; heureuse de sa liberté

- momentanée, elle jette parfois un regard douloureux sur le soleil qui en s'abaissant

- sous l'horizon semble l'avertir que ses plaisirs touchent à leur terme, et lui rappeler

- ce terrible lendemain qui doit l'attacher à l'étude sous la férule d'un austère pédant.

- Tivoli est un des lieux publics que fréquentent le plus les gens du bon ton, et « les équipages qui assiègent son

- avenue le prouvent de reste. La

- calèche d'un nouveau baron ou

- le coupé d'un ancien comte s'y

- croisent souvent avec le modeste «* cabriolet du manufacturier; mais

- pendant que dans la cour les va- «* lets ont soin que le noble coursier

- hennisse loin du cheval plébéien, u les maîtres se coudoient confusé-

- ment dans le jardin, et parfois tel

- qui compte vingt et trente quar-

- tiers de noblesse s'estime heureux

- de trouver place sur un bout de

- table enfumée par les aspirations

- méthodiques d'une demi-douzaine

- d'amateurs du bolongaro. Le ren-

- tier s'y montre sans scrupule à * côté de l'ouvrier qu'il occupe; le j. Madou. « soldat, vis-à-vis du capitaine qui,

- le lendemain et d'un seul de ses regards, le fera se mouvoir comme une u marionnette ; La marchande de modes, auprès de l'importante qui lui doit encore

- ses atours. Les rangs, les conditions y sont enfin admirablement confondus comme

- au temps des saturnales. Ainsi, à la honte des prôneurs de privilèges, un simple « traiteur a trouvé le secret introuvable d'établir l'empire de l'égalité au moyen de

- l'appât de quelques fournées de gaufres sucrées! *

- J'avais jusque-là prêté une oreille attentive aux discours de l'improvisateur; mais à ce dernier trait je ne pus plus garder mon sérieux : un éclat de rire vint malgré moi me trahir et mettre fin à ses observations. J'avais sténographié au crayon ses remarques et ses singuliers rapprochements; mon but était plus que rempli, et après avoir applaudi à son talent, je disparus inopinément à ses regards. -

Parmi les autres plaisirs dans lesquels se confondaient tous les rangs, figurent encore les courses de chevaux, depuis longtemps populaires à Bruxelles et qui avaient

lieu dans la plaine de Monplaisir, vis-à-vis du château de Laeken; puis en hiver le patinage sur les étangs de Saint-Josse-ten-Noode et d'Ixelles, et enfin le théâtre qui, à toutes les époques, a tenu une place considérable dans les habitudes et les préférences de la cité.

Ici, comme ailleurs, les premiers spectacles furent la représentation des mystères de la Passion, soit dans les couvents, soit dans les rues. Les Carmes et les Augustins conviaient les fidèles à ces drames lugubres pendant la semaine sainte. Vers la fin du xvie siècle, les Jésuites inaugurèrent dans leur collège des représentations de tragédies latines et flamandes. Les pièces, tirées d'abord des livres saints, étaient jouées par les élèves. Le spectacle se terminait par une comédie ou un ballet dont les costumes et la mise en scène ne laissaient rien à désirer. La jeunesse du collège des révérends pères fut maintes fois invitée à se faire entendre au palais quand la cour avait pour hôtes des princes étrangers. Tandis que les sociétés de rhétorique conviaient la petite bourgeoisie à des représentations de pièces flamandes jouées dans des salles d'estaminets, les Jésuites faisaient jouer, en les modifiant quelque peu, les chefs-d'œuvre du théâtre français, et en octobre 1724, il y eut dans leur collège trois auditions du Malade imaginaire. Au xvne siècle, les ballets étaient en grand honneur à la cour et dans les manoirs de la noblesse, principalement à l'hôtel d'Orange, qui avait sa troupe de comédiens. L'archiduc Léopold, comme nous l'avons dit précédemment, fit construire au palais un théâtre, sur lequel, en présence de la reine Christine de Suède, les comédiens ordinaires de Louise d'Orléans, duchesse de Montpensier, jouèrent Y Andromède de Corneille, une tragi-comédie de l'abbé Perrin, Orphée et Eurydice, « avec de rares machines et de magnifiques changements de décors ». Les mêmes acteurs jouaient trois fois par semaine sur un théâtre de la Montagne-Sainte-Elisabeth, en souvenir duquel nous avons encore aujourd'hui la rue des Comédiens. Les plus hauts personnages assistaient à ces représentations qui se donnaient l'hiver et pendant lesquelles les spectateurs consommaient des liqueurs et des confitures. Vers la fin du xvne siècle, il existait en outre au quai au Foin, près du Béguinage, un théâtre d'opéra dirigé par un étranger, le sieur Petrucci, et un Bruxellois, Fariseau. La vogue des représentations dramatiques et lyriques engagea un Italien, Paul Bombarda, à solliciter, vers 1700, l'autorisation de construire une grande salle de spectacle sur l'emplacement qu'occupe encore en partie le théâtre de la Monnaie. Le privilège exclusif de jouer l'opéra fut accordé pour trente années à Bombarda, qui choisit pour chef d'orchestre un Italien nommé Pierre-Antoine Fiocco, ancien maître de chapelle de la cour. Les noms des artistes dont se composa la première troupe lyrique de l'opéra figurent dans un volume appartenant à M. Van der Haeghen, le savant bibliothécaire de l'université de Gand. C'étaient la Barbier, dite la Gothique, la Poirier, dite la Doucette, la Cocheval, dite Y Emportée, la Guillet, dite la Balafrée, la Cozal, dite la Bacchante, la Renaud, dite la Médisante, Arnaud, dit le Capricieux, Roussel, dit le Ridicule, etc.. Si nous

Page 1