CHAPITRE IX
achevions la nomenclature, on verrait que la troupe d'alors était presque aussi nombreuse qu'aujourd'hui. Il y en avait une autre qui jouait sur la scène de l'estaminet le Coffy, rue de la Colline (1), les jours où chômait le grand opéra. Tous les artistes dramatiques et lyriques étaient des étrangers, et comme les théâtres recevaient des subsides de la cour, des réclamations se produisirent à diverses reprises, surtout de la part de la confrérie des joueurs d'instruments, placée sous l'invocation de saint Job. Il nous est impossible de donner ici l'histoire complète du théâtre de Bruxelles, qui ne comprend pas moins de cinq volumes, véritable trésor d'érudition, dus aux laborieuses recherches de M. Frédéric Faber. La liste des entrepreneurs qui se succédèrent à la direction du grand théâtre est très longue; il en faut conclure qu'ils n'y firent pas fortune et que si les Bruxellois avaient l'amour du spectacle, les frais d'exploitation dépassèrent toujours les recettes. Les inquiétudes perpétuelles qu'entretenaient les guerres européennes n'étaient du reste pas de nature à favoriser les entreprises théâtrales. On trouverait le sujet d'un roman tour à tour comique et poignant dans les infortunes financières et conjugales de Favart, que le maréchal de Saxe, après la bataille de Fontenoy (1745) et l'occupation de la Belgique par les Français, avait appelé à Bruxelles pour diriger sa troupe de comédie. Le maréchal, après avoir fait au pauvre imprésario les plus brillantes promesses, lui prit sa femme, le mit en prison et partit pour Paris, le laissant aux prises avec ses créanciers.
Le théâtre n'acquit une prospérité passagère que sous le règne de Marie-Thérèse et le gouvernement paternel de Charles de Lorraine. En mainte circonstance la salle fut trop petite pour contenir la foule. Pendant cette période, nous voyons apparaître l'intéressante et sympathique figure d'Ignace Vitzthumb, le père de l'habile dessinateur à qui nous devons tant de croquis intéressants du vieux Bruxelles. Né à Baden, près de Vienne, en 1720, Ignace Vitzthumb vint en Belgique à l'âge de quinze ans et entra comme enfant de chœur dans la chapelle de l'archiduchesse Marie-Elisabeth. Pendant la guerre de Sept ans, il servit dans un régiment de hussards. Successivement chef d'orchestre et directeur du théâtre de Bruxelles, puis maitre de chapelle de la cour ducale, il se distingua aussi comme compositeur. En dépit de sa nationalité autrichienne et de la faveur dont il jouissait au palais, il s'enrôla parmi les volontaires à l'époque de la révolution brabançonne et fut le chef de musique du Serment des Escrimeurs. C'est en 1772 que Vitzthumb, jusque-là chef d'orchestre, obtint la direction du théâtre. Peu de temps auparavant, il avait fait construire sur la place Saint-Michel, aujourd'hui place des Martyrs, une grande salle en planches, où des acteurs belges chantèrent avec succès l'opéra flamand. C'est là que se produisit un enfant du peuple, Henri Mees, connu à Bruxelles sous le nom de Heintjc Mees. Ce chanteur, né à Bruxelles, dans la ruelle du Chien-Marin,
(1) Nous avons déjà eu l'occasion de parler du Coffy, qui fut le rendez vous des vonckistes au temps de la révolution brabançonne. C'est là (jue fut arrêté, par un exempt français envoyé à sa poursuite, d'Alègre ou Dalègre, le compagnon d'infortune de Latude.
avait passé son enfance à mendier son pain dans les rues. Le soir il allait parfois, à la société de rhétorique la Fleur de lis, aider le machiniste. Ce fait décida de sa vocation. Il apprit le solfège aux frais de la société et fit des progrès si rapides que Vitzthumb l'enrôla dans sa troupe. Plus tard il lui donna en mariage sa fille Marie qui déjà brillait au théâtre (i). Le grand opéra, grâce au zèle, au goût et à l'expérience de Fiston — c'était la façon des Bruxellois de prononcer le nom de Vitzthumb — acquit la réputation d'un des mieux organisés en Europe. D'après de nombreux
COURSK DE CHEVAUX DANS LA PLAINE DE MONPLAISIR A ScHAERBEEK.
Fac-similé d'une lithographie de J. Madou.
témoignages contemporains relatés par M. Ch. Piot dans une notice communiquée à l'Académie, « l'opéra était, sous certains rapports, mieux rendu à Bruxelles qu'à Paris v>. On en attribuait tout l'honneur à Vitzthumb, et les Bruxellois étaient certes des appréciateurs compétents. « Très cosmopolites par suite des changements continuels des gouvernements appelés à diriger les affaires du pays, ils avaient appris à connaître la musique étrangère et à l'apprécier sans prévention comme sans sympathie exclusive. » M. Frédéric Faber, dans sa curieuse Histoire du théâtre français en Belgique, à laquelle nous sommes redevable de tant de renseignements précieux, a trouvé aux archives du royaume le compte des dépenses du grand théâtre, qui s'éleva pour la campagne 1772-1773 à la somme considérable de 88,000 florins environ.
(1) Mees mourut à Varsovie le 3i janvier 1819, à l'âge de soixante et un ans. Le grand-duc Constantin assista à ses funérailles. Ce fait montre la haute considération dont il jouissait. Le Théâtre Français de Varsovie, dont il était directeur, et le Théâtre Polonais furent fermés le jour de ses obsèques.