CHAPITRE VII
arrivée était caché sous l'échafaud ; le duc d'Albc avait placé des grand'gardes dans les principaux lieux de la ville et ordonné que des patrouilles parcourussent les rues.
La Maison du Roi au commencement de ce siècle. — Fac-smtle d une estampe appartenant à M. Ch. de Heyn.
Les compagnies espagnoles gardaient un silence profond, leur contenance était grave et triste.
- Le comte d'Egmont, en arrivant sur la place, salua tous les officiers qu'il connaissait et que plus d'une fois il avait conduits à la victoire. Ces vétérans, qui avaient autrefois combattu avec lui en Allemagne, en Erancc et dans les Pays-Bas, ne pouvaient contenir leur émotion. Le duc d'Albc, lui-même, assistait secrètement à l'exécution et versait des larmes.
« Arrivé sur l'échafaud, il se promène pendant quelques minutes et jette des regards calmes et résignés sur la foule silencieuse. Puis s'adressant encore à l'évêque, il exprima le regret de ne pouvoir finir sa vie au service du roi et de son pays. Il voulut haranguer le peuple, mais l'évêque le lui déconseilla. Il obéit. Tout à coup il aborde Julien de Romero et lui demande s'il n'y a point de grâce à espérer. L'officier espagnol ne répond qu'en haussant les épaules et baissant les yeux. Il lève les yeux au ciel, s'agenouille sur un des coussins, après avoir jeté son manteau, son chapeau et le mouchoir ouvré qu'il tenait à la main. L'évêque vient se placer à côté de lui; ils font ensemble une courte mais fervente prière; le prélat lui donne le crucifix à baiser, lui donne l'extrême-onction, puis la bénédiction. Ayant fait signe à l'évêque de reculer, d'Egmont se couvre la tète d'une coiffe noire, qu'il ramène sur ses yeux. Enfin immobile et les mains jointes, la noble victime profère ces dernières paroles : Seigneur ! je remets mon esprit dans vos mains. — Au même instant sa tête tombe sous le glaive du bourreau. — Il était âgé de quarante-six ans. Un cri d'angoisse et d'horreur sortit du sein de la foule. Le bourreau n'ayant pas été vu par le condamné descendit, tandis que des officiers espagnols jetaient un drap noir sur le cadavre, et le traînaient sur un des côtés de l'échafaud, pour faire place à l'autre exécution.
« Le représentant du roi de France, présent à l'exécution, s'écria, en voyant tomber la tète du vainqueur de Gravelines. « que son maître venait de se « renforcer de 10,000 hommes de guerre ». Dans la foule consternée et frémissante d'horreur on entendait dire que le comte décapité avait mis deux fois la couronne sur la tête de son maitre. - Le ciel, ajoutait-on, prendra soin de la vengeance. »
« Le comte de Hornes fut exécuté après son compagnon de captivité; à l'exemple de son noble collègue il franchit les degrés de l'échafaud avec une noble intrépidité; en voyant la masse du corps d'Egmont, il demanda si c'était là son ami? Il reçut le coup fatal en prononçant à haute voix ces paroles : In maniim, etc.. Leurs têtes furent exposées au regard du public.
« Vers les quatre heures leurs corps furent joints à leurs tètes, déposés au couvent des Récollets, sous l'escorte du Grand Serment de Bruxelles, dont le comte d'Egmont avait été élu roi à deux reprises. Le lendemain le clergé de Sainte-Gudule, accompagné de bourgeois notables et suivi d'une grande affluence de monde, alla chercher les cadavres au couvent des Récollets et les transporta à l'église collégiale pour célébrer les obsèques des infortunés seigneurs qui avaient été sacrifiés à la politique espagnole. Le comte de Hornes fut enseveli à Weert dans la Campine.
« De l'église de Sainte-Gudule, les dépouilles du comte d'Egmont furent transférées au couvent de Sainte-Claire et y furent embaumées. La multitude se pressait dans l'église du couvent. On vit même des adversaires secrets de la tyrannie espagnole
embrasser en versant des larmes le cercueil du comte d'Egmont comme une relique.
« La consternation pendant plusieurs jours était générale, on n'entendait sur les places publiques que des sanglots et des gémissements, on vit plusieurs personnes aller baiser le cercueil tant au passage que dans les églises, plusieurs avaient trempé leurs mouchoirs dans le sang du comte d'Egmont, qui attirait le plus de sympathie des deux victimes. Une femme à la vue du supplice du comte tomba morte. L'envoyé de France à la cour de Bruxelles écrivit à Charles IX : J'ai vu tomber la tête de celui qui a fait trembler deux fois la France (i). -
M. C. Picqué a publié dans la Revue trimestrielle un intéressant article sur le sentiment populaire à Bruxelles après cette exécution.
« Les bourgeois de Bruxelles et des villes voisines, dit-il, étaient terrifiés. On vit ceux de Malines, sur le marché, attendre des nouvelles des victimes. Les nobles, les hommes jusqu'alors puissants étaient frappés par ce supplice plus directement que le peuple; ils sentirent l'outrage. L'Espagnol ne faisait décidément aucune acception de personnes dans la distribution de sa justice. Est-ce bien le seul intérêt de la religion et de la royauté qui détermine la rigueur de l'étranger? Les premiers d'entre le peuple, les plus riches montent à l'échafaud. Sans égard pour le rang et la naissance, le bourreau plante sur des pieux les têtes des gentilshommes; de vils laquais viennent arrêter un prince. La religion n'est ici qu'un spécieux prétexte : C'est à nos biens que nos ennemis en veulent : « eux qui se prétendent si fidèles « observants, ont bien, au fond, autant de religion qu'un singe assis sur son séant « et brochant des babines. » Guillaume de la Marck, descendant du Sanglier des Ardennes, a insufflé sa rage à ses gueux de mer : il a juré de laisser croître tout son poil jusqu'à ce que la mort de son parent Egmont soit vengée.
« Médailles, pamphlets, complaintes, gravures, décorations, emblèmes, que n'imagina-t-on pas comme protestation, plainte ou vengeance? Les hommes du seizième siècle aimaient la numismatique à leur manière. Benvenuto Cellini nous raconte qu'il gravait, avec un soin infini, des médailles pour les personnages élégants de son temps. On les portait au cou ou sur le chapeau. Les petites écuelles et les petites besaces en argent peuvent encore se voir dans les collections des amateurs. Les Gueux des Pays-Bas firent exécuter par tous les médailleurs et orfèvres du pays la fameuse médaille de l'écuelle et la besace, gage ironique de leur fidélité à Philippe II. C'étaient là de vrais pamphlets. En i5yg, le souvenir d'Egmont et de Hornes animait encore les provinces du nord à la résistance. A Utrecht, on frappa cette année-là deux jetons représentant, d'un côté, des patriotes se battant contre des Espagnols, et, au revers, les corps décapités des deux comtes ; les têtes sont fixées sur des pointes de fer. Cet affreux spectacle sert de commentaire à la légende : Pr^estat pugnare
(i) Histoire du procès et de la mort de Lamoral, comte d'Egmont, par Eugène Van Damme. Gand, 1869.