CHAPITRE IX
Sur Paul Vitzthumb, l'auteur de nos dessins, nous n'avons d'autres renseignements précis que ceux qui figurent dans l'avant-propos de ce livre, si ce n'est qu'en 1790 nous le voyons figurer comme timbalier dans l'orchestre du Grand Théâtre.
Vers l'époque où son père abandonnait la direction de l'Opéra de Bruxelles, un autre théâtre s'ouvrait sous le nom de théâtre du Vauxhall ou du Parc. On sait qu'il avait été question de construire cet édifice dans le quinconce situé du côté qui longe la rue Royale (1).
Le Vauxhall n'était qu'un grand café où la société élégante se donnait rendez-vous et venait consommer des glaces et des sorbets au son d'une musique en plein air. Il y a cent ans, l'architecte Montoyer ayant construit le théâtre qui existe encore aujourd'hui, les frères Bultos y ouvrirent une école dramatique destinée à former des jeunes gens pour la scène.
Ils obtinrent en même temps l'autorisation d'établir dans le Vauxhall de petites boutiques où l'on débiterait des livres, des estampes, des parfumeries et ces bibelots qui s'étalent dans les échoppes autour des salles de jeu ou de conversation dans les villes d'eaux. L'archevêque de Malincs s'émut du genre d'éducation que l'on organisait pour la jeunesse bruxelloise et obtint du magistrat que l'on n'admit les enfants dans
le conservatoire des frères Bultos qu'avec le consentement exprès de leurs familles. La nouvelle école dramatique fut placée d'ailleurs sous la surveillance d'un membre du conseil privé. On y joua surtout avec succès la pantomime; mais, comme à l'Opéra, les frais dépassèrent bientôt les recettes, et dès 1784, les frères Bultos, tout en conservant la direction du Vauxhall, furent remplacés dans la gestion du théâtre par un sieur Cupis ou Cuppi de Camargo.
Ce nom rappelle celui d'une célèbre ballerine née à Bruxelles, type de grâce et de
La Camargo.
D'après le tableau de Lancret.
Fac-similé d'une eau-forte communiquée par M. Th. Eiippert.
(1) Voir chapitre VII, p. 87.
beauté, qui inspira les peintres et les poètes du xvme siècle. Les Camargo étaient les descendants d'une grande famille castillane venue en Belgique au temps de Philippe II. Cette famille devait avoir bien déchu vers la fin de la domination espagnole, car en 1710, lorsque naquit la petite Marianne Cuppi, son père, un vrai bohème, grand noceur et pilier de cabaret, donnait des leçons de danse aux fils des bourgeois de la cité. Marianne devint ravissante, si jolie, dit Grimm, que la princesse de Ligne l'appelait la Fille des Fées. « Légère comme un oiseau, on la voyait bondir et s'envoler dans les charmilles. Jamais biche, en matinale gaieté, n'eut des mouvements plus doux et plus capricieux; jamais daim blessé par le chasseur ne bondit avec plus de force et de grâce. » Quand elle eut dix ans, la princesse de Ligne jugea que cette jolie merveille revenait de droit à Paris, où l'Opéra prodiguait alors mille et mille enchantements. Il fut décidé que Mlle de Camargo serait danseuse à l'Opéra. Et c'est ainsi qu'un jour Marianne s'envola du nid paternel, car déjà elle avait des ailes, et vint frapper à la porte de Mlle Prévost, la reine, la déesse de la danse, la Terpsichore de ce temps. Après trois mois de leçons, Marianne revient à Bruxelles où, quoique tout enfant encore, mais déjà pleine de grâces, légère comme un sylphe, une fée, elle est admise au théâtre. Elle y règne pendant trois ans, puis le 5 mai 1726 elle débute à Paris où l'enthousiasme des dilettanti lui décerne la couronne portée depuis par les Taglioni, les Elsler et les Cerrito. Elle est adorée de tous les gentilshommes d'épée et de plume de son temps, du duc de Richelieu, du comte de Melun, de Pont de Veyle et de Duclos, de d'Aubigny, d'Helvétius, de Voltaire lui-même, qui lui dédia ce madrigal :
Ah ! Camargo, que vous êtes brillante!
Mais que Sablé, grands dieux ! est ravissante ! Que vos pas sont légers, et que les siens sont doux ! ♦ Elle est inimitable, et vous toujours nouvelle;
Les Nymphes sautent comme vous, Et les Grâces dansent comme elle.
Lancret, Pater, Van Loo peignirent son portrait. C'est celui de Lancret que nous reproduisons.
A partir du jour où elle conquit la gloire, on ne porta plus que des coiffures à la Camargo, et même des jupes à la Camargo; on ne jurait plus que par la Camargo. Cette reine des amours, comme beaucoup d'autres belles pécheresses, mourut en dévotion. Peu de temps avant sa mort, elle reçut dans son modeste logis de la rue Saint-Thomas du Louvre la visite de quelques hommes de lettres. On les fit entrer dans un salon d'un ameublement original et grotesque. Les boiseries étaient couvertes de pastels représentant MUe de Camargo dans toutes ses grâces et dans tous ses rôles. Mais à côté de ces souvenirs mondains on voyait un Christ au mont des Oliviers, une Madeleine au tombeau, des buis bénits et des madones couvertes de trophées d'opéra. La Camargo avait dans son salon une douzaine de chiens de toute espèce. « Vous le
Fac-similé d'une ancienne gravure appartenant à la collection de M. Th. Hippert.
voyez, dit-elle en les montrant, voilà toute ma cour aujourd'hui; mais ces courtisans-là en valent bien d'autres. » Elle avait soixante ans quand elle passa de vie à trépas le 28 avril 1770, complètement oubliée du monde. Quelques-uns de ses anciens admirateurs sourirent en la voyant portée au cimetière sous cette tenture blanche, symbole de candeur, dont les personnes non mariées sont en droit de se servir dans leur cérémonie funèbre.
Ce serait donner à ce chapitre des proportions démesurées que relater l'histoire du théâtre à Bruxelles jusqu'au jour de l'invasion de la Belgique par les armées françaises. On connaît les ovations dont Van der Noot y fut l'objet. M. Faber nous apprend que ce fut Henri Mees, le gendre d'Ignace Vitzthumb, qui chanta, le 18 décembre 178g, les couplets composés en l'honneur du Père de la Patrie. L'Opéra continua à jouer des pièces du répertoire parisien, tandis que le Parc était exploité par des troupes de danseurs et d'équilibristes (1). Après la bataille de Jemmapes, la troupe du Grand Théâtre prend la dénomination de Comédiens de la république française, sous la direction de la citoyenne Montansier ; réunis aux comédiens de la république bclgiquc. La citoyenne Montansier, de son vrai nom Marguerite Brunet, est la demoiselle Montansier qui, après avoir joui de la protection de Marie-Antoinette et fondé sous son auguste patronage le théâtre du Palais-Royal, organisa une troupe de volontaires de la révolution et intitula son entreprise le Théâtre de la Montagne. A diverses reprises, des troubles provoqués par les passions politiques éclatèrent au grand théâtre, à l'époque où la Belgique était gouvernée par les commissaires de la Convention. Des mesures de rigueur furent prises contre les spectateurs qui se traitaient réciproquement de muscadins et de carmagnoles. La municipalité défendit de chanter des couplets patriotiques non approuvés par l'autorité militaire. Celle-ci finit par fournir elle-même la musique de ces chants, parmi lesquels il y en eut un de Gossec, le compositeur athois. Le chef d'orchestre pendant cette période fut un sieur Bouillon, probablement l'aïeul du professeur que tout le monde a connu à Bruxelles.
L'ancienne capitale des Pays-Bas étant réduite au rang de chef-lieu de préfecture, l'Opéra ne resta pas à la hauteur de son ancienne renommée. En 1800, la troupe de Franconi intercale des intermèdes équestres dans la Caravane du Caire de Grétry; un citoyen Frans Blondin, natif de Bruxelles et s'intitulant le premier sauteur de l'Europe, y donne des représentations acrobatiques; un prestidigitateur nommé Bienvenu s'y livre à des expériences de physique expérimentale; un saltimbanque de foire, le sieur Thiemet, s'y présente comme grimacier, imitant la figure d'un moine pleurant d'un côté du visage et riant de l'autre en même temps. Au Parc, il n'y a plus que des spectacles donnés par des sociétés d'amateurs. Les choses en vinrent à ce point qu'une société se constitua pour relever le théâtre. Parmi ses actionnaires figuraient
(1) Une affiche du 17 décembre 1791 annonce le Saut du lion, la Pyramide des verres, etc., et une pantomime à l'instar de Paris. On payait trois escalins aux premières loges et nue plaquette au paradis. On commençait à 5 heures précises. L'affiche porte : Il y aura bon feu.