‹ Bruxelles à travers les âgesChapitre 92 sur 192 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

d'échapper à une grave aventure, que tombé par le fait de la malice d'un lutin au fond d'un trou, il y a trébuché jusque dans les Champs-Elysées, qu'il a eu l'honneur d'y voir Minos, Eaque et Rhadamanthe, les grands juges, qui lui ont demandé d'un ton sévère ce qu'il venait faire dans ce tranquille séjour.

Ne sachant trop que répondre, il leur a dit qu'il venait parler à Trajan ou à Marc-Aurèle, pour les prier

de lui vouloir apprendre En quel quartier logeait le terrible Alexandre.

L'auditoire restait muet et attentif. On aurait entendu une mouche voler. On commençait à se dire qu'il y avait quelque chose d'inusité, mais on ne se rendait pas bien compte de ce que ce serait.

L'acteur continua :

Ils ne sont plus ici, lui répondit Calchus; Eux, Achille, Henri IV et Solon et Cyrus,

Purifiés par une sainte flamme.

Réunis en un corps et ne faisant qu'une àme. Pour gouverner des Francs l'auguste nation, Revivent sous les traits du grand Napoléon !

A ces mots, éclata un enthousiasme indescriptible. Toute la salle se leva et salua l'empereur de vivats mille fois répétés. Bourson dut s'arrêter. Quand le calme fut un peu rétabli, il reprit. — Il s'adressa à Marie-Louise, rappela le souvenir de son aïeule Marie-Thérèse et, représentant l'hymen de La jeune impératrice comme l'heureux gage d'une profonde paix, il s'écria :

()ne par le monde entier Louise soit bénie!

De nouveau la salle fut transportée. — Marie-Louise se leva pour saluer la foule, mais elle avait éprouvé une émotion trop vive : elle tomba évanouie.

L'empereur s'empressa auprès d'elle avec MMmc's de Montcbello et de Luçay. — Un des chambellans de la cour avait heureusement dans sa poche un flacon de sels; il le fit respirer à l'impératrice, qui recouvra ses sens. Elle reparut sur le devant de la loge et salua le public, qui l'accueillit par des bravos unanimes.

Après cet incident peut-être sans exemple, Bourson reprit son récit et termina l'apologue qui avait soulevé toute la salle.

Quand il se fut retiré, les cris reprirent de plus belle, et il fallut plus d'un quart d'heure avant que l'on pût recommencer les Prétendus.

On se demandera comment Bourson, qui avait refusé de faire le poème qu'on lui demandait, était revenu de cette première idée et avait récité son œuvre au début de la représentation sans en avertir personne.

C'est que chez lui le poète l'emporta sur l'homme et que sa verve poétique, aiguillonnée par la circonstance, prima tous ses autres sentiments. Le soir même du 11. 29

spectacle gala, se rendant au théâtre, il n'était pas encore décidé. Mais quand la toile fut levée, gagné par l'émotion générale, il ôta rapidement son pardessus, et il se précipita sur la scène.

On sait le reste. Il fallait un certain courage pour agir de la sorte, mais Bourson était comédien et, par suite, sùr de lui sur les planches. En outre il était poète et, comme tel, suivait l'inspiration du moment, mûrie déjà pendant la nuit.

Il eut un succès colossal et fut pendant quelque temps le lion de Bruxelles.

Napoléon ne se montra jamais plus ravi. Il fit preuve d'une grande générosité pour les artistes et remit au maire une somme importante pour les pauvres de la ville.

C'est à cette même époque qu'il décréta la suppression des remparts, la plantation des boulevards et une foule d'autres mesures favorables à la cité.

J'emprunte presque textuellement cette piquante anecdote à V Histoire du Théâtre, par M. Frédéric Faber.

L'auteur a recueilli l'anecdote de la bouche d'un vieil habitué du théâtre de la Monnaie qui, tout jeune, avait assisté à la représentation du i5 mai 1810. Cet amateur possédait dans ses archives le seul exemplaire connu de Y Apologue de Bourson.

Puisque j'ai commencé ce récit, je vais le compléter, puisant toujours à la même source, l'une des plus riches et des plus abondantes que puisse rencontrer un annaliste de la capitale.

Lié avec plusieurs membres distingués du barreau de Bruxelles, qui estimaient son talent et son caractère, Bourson, le père, allait quelquefois entendre au Palais de justice — aujourd'hui le Palais de la Nation — les plaidoiries qui offraient quelque intérêt.

Il fut frappé de constater chez de jeunes avocats, d'ailleurs instruits et doués d'une certaine facilité de parole, un langage défiguré par la trivialité de l'accent, une diction incorrecte et une négligence fâcheuse de ce qu'on a appelé l'éloquence extérieure, c'est-à-dire la justesse des intonations et des inflexions de la voix, la variété du débit, l'absence de toute emphase et le sentiment de la prosodie.

Il s'en entretint un jour avec l'avocat Tarte cadet qui, partageant ses idées, l'engagea à organiser un cours de déclamation pour le jeune barreau.

Tarte cadet présenta Bourson au baron Beyts, premier président de la cour impériale, plus tard membre du Congrès national et vice-président du Sénat belge après i83o. Il lui exposa son projet, dont le baron Beyts encouragea vivement l'exécution, promettant son concours le plus actif.

En terminant l'entretien, Beyts, qui avait volontiers le mot pour rire, fit observer gaiement avec son accent fortement bruzeois et sa parole assez lourde, que monsieur le premier président devrait être le premier à se faire inscrire à l'école future, mais qu'il n'était ni d'âge ni d'humeur à se colloqucr sur les bancs des disciples.

Fort de cet appui, Bourson ouvrit, à la fin de l'année 181 1, un cours de diction dans les appartements du rez-de-chaussée de Y Hôtel du prince de Galles, situé à l'angle de

la rue de la Loi et de la rue Royale, qu'habite aujourd'hui le ministre de la guerre.

Dans la séance d'ouverture, à laquelle assistaient la plupart des magistrats, des membres du barreau et une foule de personnes qui s'intéressaient aux études littéraires, Bourson prononça un discours, aussi remarquable par l'ampleur et la justesse des idées que par la forme et l'expression, sur l'objet du cours qu'il allait entreprendre. Ce discours eut un très grand succès; un grand nombre de membres du barreau se firent inscrire et suivirent assidûment les séances. Malheureusement le cours ne fut pas de longue durée, la guerre vint l'interrompre en dispersant la plupart des jeunes auditeurs, qui furent appelés au service de gardes d'honneur par décret impérial.

Ce fait, comme le dit M. Faber, est une preuve de la faveur dont jouissaient les comédiens des théâtres de Bruxelles auprès des membres de la bourgeoisie. Il témoigne en faveur des uns et des autres.

Le 14 octobre 181 3, les artistes du théâtre de Bruxelles, réunis aux musiciens et aux amateurs les plus distingués de la ville, exécutèrent dans l'église du Grand-Béguinage une messe funèbre de Gossec, en mémoire de Grétry qui venait de mourir à Montmorency. Ils y parurent en frac noir, l'épée au côté, comme au temps où ils s'intitulaient les comédiens ordinaires de l'empereur ou du roi. Le soir au théâtre on joua Midas et le Tableau parlant, les artistes dénièrent autour du buste de Grétry voilé d'un crêpe, et Bourson récita une pièce de vers de sa composition qui fut couverte d'applaudissements.

Nous arrivons à la chute de l'empire (1). Le Ier février 1814, les alliés firent leur entrée à Bruxelles; le 5 août suivant, le prince souverain des Pays-Bas se rendit pour la première fois au théâtre de la Monnaie. On y joua Jean de Paris et le Nouveau Seigneur du village. La ville possédant une forte garnison anglaise, une troupe de Londres vint donner des représentations au théâtre du Parc, et plusieurs fois la colonie britannique eut l'occasion d'applaudir le grand tragédien Kemblc et sa femme dans les rôles d'Hamlet et d'Ophélie. C'est à La même époque que Mmc Saqui, la célèbre acrobate (2), se livra à ses périlleux exercices dans la salle de la Monnaie. J'ai connu de vieux Bruxellois qui parlaient de cette femme extraordinaire avec plus d'enthousiasme que de Talma.

Dans la soirée du 24 janvier 18 1 5, on reçut la nouvelle que le congrès de Vienne avait décrété la réunion de la Belgique à la Hollande sous la souveraineté du prince

(1) Trois mois avant sa chute, le gouvernement français avait institué dans le chef-lieu du département de la Dyle une école de chant sous la direction d'un Bruxellois, Koucourt, élève de Garât, avec Van Helmont pour adjoint. Cette école de chant devint sous le gouvernement néerlandais \ Ecole royale de musique. L'n arrêté royal du li février ii>32 en fit le Conservatoire, placé sous la surveillance d'une commission composée de MM. le bourgmestre de Bruxelles, Engler et Froidmont, membres du conseil de régence, Hip. Vilain XII 1 1. membre de la Chambre des représentants, Robyns, propriétaire, le baron de I'eellaert, major d'état-major, et I31aes-De Donder, propriétaire. Fr. Fétis fut nommé directeur du Conservatoire le i5 avril 1 833.

(2) Morte en 1866, à l'âge de quatre-vingts ans.

d'Orange. Le mois suivant, Bruxelles reçut le titre de capitale de monarchie. Dans ces deux circonstances, la famille royale fut l'objet de chaleureuses ovations au théâtre de la Monnaie. Nous ne savons rien de ce qui s'y passa durant la période des Cent Jours, si ce n'est que, le 18 juin, le soir même de la bataille de Waterloo, on jouait l'Œdipe à Colone, pour le second début de Mlle Ternaux ainée.

Ce fait, d'une incontestable authenticité, nous parait extraordinaire parce que dès le 16, le jour du combat des Quatre-Bras, la plus vive anxiété régnait dans la capitale. La foule se précipitait hors des portes de Namur et de Hal, prêtant l'oreille au bruit du canon qui grondait dans le lointain. On payait jusqu'à 100 napoléons une voiture pour Anvers, où beaucoup de personnes se rendirent à pied.

Le peuple contemplait avec stupeur le pénible spectacle des blessés se trainant dans les rues, livides et couverts de sang. Pendant la nuit, la dépouille mortelle du duc de Brunswick-Lunebourg, tué à Ligny à la tête de son beau corps de troupes, fut transportée dans la capitale, et l'aspect de ce funèbre cortège augmenta la consternation générale. — Le baron de Capellen tâcha de calmer la population en publiant des bulletins rassurants. En même temps, le maire invitait ses concitoyens à porter des matelas, des draps de lit et des couvertures à l'hôtel de ville, du vieux linge et de la charpie chez les curés de leurs paroisses.

L'épouvante atteignit le comble dans la journée du 18. Une foule compacte stationnait devant l'hôtel du baron de Capellen, qui reçut plusieurs fois des nouvelles inquiétantes du champ de bataille. « J'étais décidé, dit-il, à rester jusqu'au dernier moment et à ne sortir par une des portes de Bruxelles que lorsque les Français entreraient par une autre. Mon cheval fut sellé toute la journée avec ceux du duc d'Ursel et du comte de Mercy-Argenteau jusqu'à une heure de la nuit, et ma maison était le rendez-vous général. » Dès le matin, il avait fait envoyer à Anvers les archives et la caisse du trésor; la proclamation de congé était rédigée sur sa table.

Les esprits ne se calmèrent que dans la matinée du 19. Le désespoir alors fit place à la joie quand on apprit l'issue inespérée de la bataille de Waterloo, appelée d'abord officiellement la journée de la Belle Alliance.

On connaît les circonstances dans lesquelles le duc de Wellington, qui se trouvait à Bruxelles, apprit le i5 l'approche de Napoléon avec son armée. Le général anglais assistait à un bal donné par la duchesse de Richmond, dans son hôtel situé rue de la Blanchisserie (1). Cet incident, raconté avec un grand luxe de détails par M. de Lamartine dans son Histoire de la Restauration, a été révoqué en doute par M. le général Brialmont, dans son remarquable ouvrage sur le duc de Wellington. Le témoignage irrécusable du baron de Capellen, qui exerçait à Bruxelles les

(1) Cet hôtel était entouré d'un parc assez vaste, dans lequel on a taillé postérieurement une large voie pour poursuivre la rue Neuve jusqu'au boulevard Botanique. Avant le nivellement du rempart, on voyait de son niveau tout le contour du parc et l'aspect de l'habitation, aujourd'hui un hôpital monastique.

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