‹ Bruxelles à travers les âgesChapitre 93 sur 192 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

fonctions de secrétaire d'Etat, établit la vérité à cet égard. « Le prince d'Orange, dit-il, venu de Nivelles, où il avait son quartier général, pour assister à un grand bal chez le duc de Richmond, m'informa le premier que les Français avaient passé la Sambre; le duc de Wellington me confirma la même nouvelle, et tous deux quittèrent le bal pour se rendre à l'armée. J'expédiai, la nuit même, un courrier à La Haye pour donner connaissance au roi de ce qui se passait, et aussi pour demander ses ordres dans une circonstance aussi grave qu'imprévue. »

Les habitants de Bruxelles furent tenus au courant par des bulletins officiels affichés dans tous les carrefours, des diverses péripéties des combats qui se livrèrent à Ligny, aux Cjuatre-Bras, à Mont-Saint-Jean et à Waterloo. Les courriers se succédèrent à de très courts intervalles. Lady Fitzroy Somerset fut la première informée de la victoire des alliés par une lettre écrite sur le champ de bataille. Son mari avait eu un bras emporté par un boulet. Lord Somerset, depuis lord Raglan, fut, quarante ans plus tard, commandant en chef de l'armée anglaise en Crimée. Le prince d'Orange, blessé à Waterloo, put être transporté le jour même à Bruxelles, où la reine des Pays-Bas, sa mère, s'empressa d'accourir. L'auguste blessé se rendit au spectacle le 2 juillet. Il y fut accueilli avec enthousiasme. A sa sortie on détela les chevaux de sa voiture et les bourgeois, avec des cordes filées d'or, le traînèrent jusqu'à son hôtel. Le prince avait été couronné de lauriers dans sa loge au milieu d'un délire général et tandis qu'on chantait sur la scène des couplets en son honneur.

Autant les Belges avaient déployé de valeur sur le champ de bataille, autant ils montrèrent de sollicitude en prodiguant des soins et des secours aux blessés de toutes les nations. J'en puis citer des preuves touchantes. Le maire de Bruxelles invita les brasseurs à faire porter de l'eau à Waterloo et sur la route. Le jour même ils expédièrent soixante et dix tonneaux de bière. De longues files de voitures et de chariots fournis par les habitants s'organisaient chaque matin devant la chambre héraldique et partaient de là sous l'escorte des troupes anglaises pour aller recueillir les blessés. Les hôpitaux publics regorgeant de malades, les maisons particulières devinrent aussitôt des succursales. Des membres de la noblesse mirent leurs hôtels à la disposition des autorités militaires. Le sieur Michaux, demeurant place de Louvain, reçut journellement soixante et dix blessés; un sieur Troyaux imita son exemple et fit distribuer aux soldats invalides du vin et des vivres. Le pharmacien Pluymers fournit les médicaments en refusant toute indemnité. Les femmes de toutes les classes travaillaient jour et nuit à fabriquer de la charpie. Jamais on ne vit de plus touchante émulation dans l'accomplissement des pénibles devoirs qu'imposaient les circonstances. Le baron Vanderlinden d'Hooghvorst transmit aux habitants l'expression de la gratitude du roi ; le maréchal Blucher, de son côté, datait de Merbes-lc-Chàtcau une proclamation dans laquelle il remerciait les braves Belges de leur généreux concours.

A la première nouvelle des événements, le roi fit partir pour Bruxelles l'inspecteur

général du service de santé de l'armée, M. Brugmans, avec la mission d'organiser les ambulances. Ce haut fonctionnaire s'adjoignit le chirurgien Kluyskens, l'une des gloires naissantes de l'art médical belge, et ils prescrivirent ensemble les mesures à prendre pour venir en aide aux blessés, tout en observant les meilleures conditions d'hygiène, dans l'intérêt de la salubrité publique. L'organisation du service fut tellement parfaite qu'on n'eut à signaler aucune maladie contagieuse dans les hôpitaux et que pas un seul officier de santé ne périt victime de son dévouement. Toutes les communes de Belgique envoyèrent à Bruxelles des dons en argent et en nature. Le 2 juillet, un Te Deum solennel d'actions de grâces fut chanté à Sainte-Gudule. Une foule immense y vint acclamer le prince d'Orange. En sortant de l'église, le prince se rendit au temple protestant, où une semblable cérémonie fut célébrée. La communauté israélite s'était assemblée la veille dans la synagogue. Ces faits prouvent combien étaient vives les sympathies des Belges pour la nouvelle dynastie. La multitude comprenait d'instinct que la chute de Napoléon fermait l'ère de la servitude. Lorsque, le 20 juillet, on apprit à Bruxelles que l'empereur était aux mains des Anglais, le plus vif enthousiasme s'empara de la population; la ville fut illuminée le soir; on alluma des feux de joie dans les rues. Vœ victis !

Revenons au théâtre, dont cette courte et indispensable parenthèse nous a éloignés un instant. A partir du 25 février 1816 le théâtre devint royal et nous eûmes la troupe des comédiens français du roi. En même temps fut décrétée la construction, depuis longtemps projetée, d'un nouvel édifice pour le Grand Opéra. Nous avons rapporté, dans un précédent chapitre, tous les détails relatifs à l'érection de ce monument. Il ne nous reste à signaler de 1818 à i83o qu'un petit nombre d'incidents qui marquèrent l'histoire dramatique et lyrique de cette courte période, les représentations de Mlle Mars en 1819, celles de Mlle Duchesnois en 1824, de Talma en 1822 (1), les débuts de Mlle Dorus en 1826, les triomphes de la Malibran en 182g (2), et le succès de quelques pièces indigènes : les opéras de M. le baron de Peellaert (3), une tragédie en cinq actes et en vers (182 1), Guillaume 7e1', de

(1) Quand Talma mourut, le 19 octobre 1826, on ouvrit à Bruxelles une souscription pour l'exécution de son buste, qui fut sculpté par Van Gheel et placé dans le grand foyer du théâtre. Ce buste a disparu dans l'incendie du 25 janvier i855.

(2) Pour ne rien négliger de ce qui touche à l'histoire de la capitale, nous devons mentionner ici parmi les danseuses du théâtre de la Monnaie MUe Marie Lesueur, née à Paris en 1800, qui obtint sur notre scène les plus brillants succès, surtout dans le ballet de Psyché. Des poètes du cru lui dédièrent des vers délirants qui se trouvent reproduits dans le livre de M. Faber. Sa beauté captiva le ministre de l'intérieur, M. Van Gobbelschroy, qui l'épousa. David la prit pour modèle de la reine des grâces dans son tableau de Mars désarmé par Vénus. M"10 Van Gobbelschroy vit encore et je l'ai eue pour voisine à Ixelles il y a quelques années.

(3) Le baron de Peellaert naquit à Bruges le 12 mars 1793 et mourut à Saint-Josse-ten-Noode le 16 avril 1876. L'épitaphe qu'il composa lui même et qui se trouve sur son tombeau au cimetière de Laeken, est ainsi conçue :

Soldat, littérateur, peintre, musicien, J'ai fait un peu de tout sans réussir à rien. J'implore du passant, comme grâce dernière, Pour l'homme un souvenir, pour 1 âme une prière.

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