VOITURES
es boyards de Bucarest ont eu de tous temps, des [ chevaux superbes, richement harnachés et de belles calèches (calesti et batci). C'était à qui aurait i les plus beaux chevaux et les plus riches voitures.
Une belle et très intéressante collection de semblables voitures, ainsi que de nouvelles, a été réunie par Mr. Eliad, rue Mircea Voda.
Voiture princiaire.
Leurs cochers avaient une sorte de livrée, composée d'une longue tunique (dulamd) plissée et serrée à la taille par une large ceinture de soie. Ils portaient sur la tête un haut bonnet de drap noir, avec cocarde de soie blanche,
qu'ils remplaçaient l'hiver par un bonnet de peau d'agneau, avec cocarde de soie rouge. Tous avaient à la ceinture un couteau à long manche d'argent.
Les boyards sortaient tous à peu près à la même heure. Les voitures montaient au petit trot le Podul Mogoshoaie et, une fois arrivées à la barrière, elles partaient à toute bride vers Baneasa ou Herestreu.
La classe noble seule jusqu'en 1823, avait le droit de se promener en calèche. Les gens de négoce, quelque fut leur fortune, devaient monter dans des tape culs quelconques, car il n'y avait pas de fiacres. Les premiers ne firent leur apparition qu'en 1828.
Le major Papazoglu, dans Histoire de la fondation de Bucarest, où parmi tant de naïvetés, il y a de très intéressants détails, raconte qu'en 1816, la princesse régnante, femme du prince Caradja, vit passer sous ses fenêtres une calèche toute neuve attelée de deux chevaux fringants. Le cocher était tout de neuf habillé et dans la calèche deux femmes qui lui étaient inconnues et qui ne lui parurent pas appartenir à l'aristocratie de la ville.
Elle appela le bas-ciohodar et lui ordonna de courir après la calèche et de la ramener dans la cour du palais. L'ordre fut exécuté aussitôt.
La calèche suspecte fut amenée dans la cour du palais et les deux dammes priées d'en descendre. On apprit alors qu'elles étaient les légitimes épouses de deux des plus riches fourreurs de Bucarest, Dedu et Ciochina.
La princesse leur fit dire de rentrer à pied chez elles „où elles avaient à soigner leur ménage et leurs enfants". Quand à la voiture et aux chevaux, on les envoya dans les écuries princières.
Le prince Caradja ayant appris ce qui „ s'était passé" fit appeler les deux fourreurs et leur demanda comment ils se permettaient d'avoir des chevaux et une calèche de grand prix.
Les fourreurs expliquèrent qu'un négociant de Vienne
leur devant 5.000 francs et ne pouvant les payer, leur avait envoyé ces chevaux et cette calèche.
Le prince Caradja ordonna que l'on paya 5.000 francs aux deux commerçants et garda la voiture et les chevaux.
En 1828, on vit à Bucarest les premiers fiacres.
Longtemps cette industrie fut entre les mains des russes (lipovens) qui avaient leur quartier et leur église aux alentours de la strada Romanâ. Les voitures qu'ils mettaient dans la circulation étaient très belles et toutes at-
Voiture de Mr. Eliade.
telées de chevaux superbes. Les cochers portaient de longues tuniques de velours noir ou bleu foncé, serrées à la taille par une ceinture de soie.
Aujourd'hui les lipovens sont moins nombreux et il y a des loueurs de voitures roumains et juifs. Les fiacres les plus élégants et les plus beaux chevaux sont toujours à des russes.
Les fiacres de Bucarest sont tous des victorias; mais les loueurs de voitures ont toujours des coupés à la disposition du public au prix de 5 fr. l'heure.
Le tarif est ainsi fixé:
Une heure en ville . .
Une course
Une course à la gare .
Une heure hors la ville
2 fr.
Le tarit de nuit est le même que pour le jour, mais les voitures sont moins neuves et les chevaux moins beaux.
Le pourboire n'est pas obligatoire à Bucarest comme à Paris. Si on lui en donne un, le cocher remercie; si on ne lui en donne pas, il ne proteste pas.
En général, les cochers bucarestois connaissent mal les rues, sauf celles du centre ; aussi à moins que Ton aille dans un endroit très connu, au théâtre, à la Chaussée, on ne se donne pas la peine de dire au cocher ou il doit aller. On monte dans la voiture et elle part. Lorsqu'on veut prendre à droite, on touche du bout de sa canne le bras droit du cocher, si l'on veut prendre à gauche on lui touche le bras gauche, et, lorsqu'on veut s'arrêter, on lui enfonce légèrement sa canne au milieu du dos. Un de mes amis qui a beaucoup voyagé, m'a dit que l'on faisait de même en Chine et au Japon. En somme, c'est très commode — quand il ne pleut pas.
Ah! quand il pleut, on regrette le fiacre fermé des grandes villes européennes. Il est très difficile, malgré la capote relevée et le tablier, de n'être pas trempé lorsqu'on est obligé de sortir en voiture par une pluie battante, ou de ne pas être gelé en hiver, car, en hiver non plus, il n'y a pas de fiacres fermés.
Il y a actuellement à Bucarest près de 850 fiacres à deux chevaux et environ 150 coupés, il faut ajouter encore un nombre de 200 voitures qui ne servent qu'au service de nuit.
Les propriétaires de fiacres qui ne possèdent qu'une voiture, conduisent en général eux mêmes; ceux qui en possèdent plusieurs, engagent des conducteurs, presque toujours hongrois, roumains ou juifs, payés à raison de 30 frs. par mois et autant pour leur nourriture. Chaque voiture
rapporte en moyenne de 15—20 frs. par jour à leur propriétaire, mais le contrôle est presqu'impossible. Les jours de fêtes ou les dimanches un fiacre peut rapporter jusqu'à 60 et 80 frs.
Chaque propriétaire est obligé d'avoir au moins deux paires de chevaux par voiture et d'entretenir celle-ci en état d'extrême propreté.
Les Bucarestois étaient habitués, l'hiver, quand il y avait de la neige à sortir en traîneaux. C'était partout, et surtout à la Chaussée, des courses folles de traineauxfiacres et de traineaux de maîtres, ceux-ci garnis de chaudes fourrures et avec un filet jeté par dessus les chevaux, afin de protéger ceux qui étaient dans le traîneau contre
les paquets de neige que les chevaux rejettent derrière eux en courant. Ces sorties en traineaux, ces courses dans le froid, parfois sous la neige aveuglante, avec le bruit des grelots suspendus aux cou des chevaux, étaient un des plaisirs les plus appréciés des Roumaines.
Aujourd'hui, les tramways qui passent dans tous les quartiers font fondre la neige aussitôt tombée, en répandant du sel sur tout le trajet qu'ils ont à parcourir et la Mairie se fait un devoir d'enlever la neige le plus vite qu'elle peut dans les rues principales.
Russe conduisant le préfet de police.
Les promenades en traîneaux deviennent donc de plus en plus difficiles et l'on peut prévoir que peu à peu ceux qui en possèdent s'en débarrasseront et que les traineaux deviendront à Bucarest un souvenir comme les chaises de poste et les diligences.
Les règlements de police prévoient un certain nombre de stations pour les voitures; mais ces stations n'étant point gardées, les cochers s'y attardent peu, lorsqu'ils savent que les clients sont rares dans le quartier.
Il n'y a guère que sur la place du Théâtre national, à côté de la Caisse des dépôts et consignations, devant l'église S1 Georges, au coin de la calea Dorobantzilor et
Le postillon qui en 1866 amena S. M. le roi en Roumanie.
de la strada Romana, au coin de la strada Teilor et de la strada Sperantza, au coin du Boulevard Elisabeta et de la strada Brezoianu, au coin du Boulevard de l'Académie et de la strada Académie, sur la place Rosetti, le long des grilles de l'Episcopie, au coin de la strada Popa Tatu et de la caiea Grivitsa, et a la gare du Nord que l'on est certain de trouver des fiacres.
Du reste, il y en a toujours qui errent par les rues. Mais les dimanches et les jours de fêtes, ils sont très recherchés et on en trouve dificilemenf.
Il y a eu naguère quelques omnibus à Bucarest. Se souvient-on encore de ceux qui faisaient en 18731e service entre le centre de la capitale et les eaux minérales de Vàcâreçti. Souvenir lointain! Eaux oubliées!... On avait découvert dans une propriété appartenant, si nous ne nous trompons à M.Pierre Gradiçteanu, et voisine de l'usine Lemaître une source d'eau sulfureuse et ferrugineuse. On construisit à la hâte une sorte de préau près de cette source et, tous les matins, de 6 heurs à 9 heures, les Bucarestois allaient
Voiture royale de gala.
boire l'eau qui devait leur rendre la santé et se promener sous le préau. On faisait une cure d'air en causant toilettes. Le grand monde venait en voitures ou en fiacres, les petites gens prenaient l'omnibus jaune qui partait de la place S1 Georges et suivait la calea Vacaresti. Cette rue était horiblement pavée et l'on était fort cahoté. L'omnibus secoué de droite et de gauche, rebondissait sur les cailloux et les vitres, dans leurs châssis mobiles, vibraient à se briser. Il était impossible d'échanger deux mots et l'on sortait de là dedans avec une migraine atroce.
La vogue de eaux de Vacaresti dura peu. Millo écrivit une revue Apele de la Vacaresti, qui fut réprésentée à la salle Bossel et où le grand comédien jouait le rôle principal. Il y chantait un des couplets qui firent alors le tour de la Roumanie et dont le refrain était:
Dâmbovita, apâ dulce
Apâ rea Cine bea nu se mai duce
Sa mai bea
Et puis la rectification de la Dâmbovita coupa la propriété de M. P. Gradi§teanu et la source, désormais abandonnée, se trouve aujourd'hui sur la rive droite à côté de la pile du nouveau pont construit en face de l'usine Lemaître.
Bucarest a eu aussi des tram-cars, d'affreux véhicules qui stationnaient devant l'église S1 Georges et desservaient deux ou trois quartiers. Ils ont disparu depuis deux ans et personne ne les a regrettés
Les seuls omnibus qui existent encore, sont ceux des grands hôtels qui font le service entre l'établissement auquel ils sont attachés et la Gare du Nord.