LA COUR ROYALE
epuis longtemps les Roumains aspiraient à l'émancipation politique; ils avaient subi divers protectorats, exercés tour à tour, avec plus ou moins de douceur, par la Russie, l'Autriche, et la Turquie. Cette dernière du reste, visait plutôt une suprématie économique que politique sur le pays et s'est montrée toujours prête à reconnaître ses libertés, sauf à lui réclamer impérieusement le tribut.
Tant de pénibles expériences, faites au cours de quatre siècles sous la dépendance de l'Étranger, n'ont pas peu contribué, on le comprend, à favoriser l'idée de l'union des Principautés, en un seul Etat durable et indépendant. Mais, ni la Porte, ni les grandes puissances chrétiennes, n'étaient di ^posées à soutenir cet idéal politique, d'autant Le Roi Charles i. plus que la possession des Principautés danubiennes était couvoitée de toutes parts. Grâce aux circonstances, les patriotes roumains, purent profiter de l'humiliation de la Russie après la guerre de Crimée
et de la prépondérance réacquise à la France du même coup, pour préparer, par l'élection du Colonel Jean Alexandre Couza, élu prince de Moldavie le 15 Janvrier 1859, et prince de Valachie le 5 Février de la même année, l'union personnelle, d'où résulta bientôt la réunion politique des deux Principautés, affirmée dès le mois de Novembre de la même année, par l'introduction d'une Constitution commune dans les deux provinces.
S. M. le Roi aux manoeuvres.
De fait, il est vrai, cette union n'a été consacrée que deux ans après, par les Puissances, qui donnèrent au nouvel Etat le nom de Principautés-Unies.
Couza occupa le trône, sous le nom de Jean Alexandre I, pendant sept ans, mais tomba après un règne fort troublé à l'intérieur, bien qu'en somme fécond en progrès de toutes sortes. Il est évident que des réformes aussi radicales que la suppression des privilèges et des titres nobiliaires, l'abolition du servage, la répartition des terres aux paysans, la séparation de l'Eglise roumaine du Patriarchat, la confiscation dos biens conventuels, ont dû
indisposer presque toutes les classes de la société et créer au prince de nombreux ennemis, parmi les personnes les plus influentes. Un complot, ourdi pour le déposer, ne tarda pas à éclater et, un beau matin, il fut surpris dans
Leurs Majestés le Roi et la Reine au château du Pelesch.
son sommeil et contraint, sans qu'il y eût de sang répandu, à apposer sa signature à l'acte d'abdication, tout préparé, qu'on lui présenta.
A ce moment la lieutenance princière et le gouvernement qui se constituèrent, prononcèrent la dissolution
de la Chambre et du Sénat et convoquèrent les électeurs à l'effet d'élire une constituante pour réaliser le programme des divans ad-hoc, c'est à dire l'élection d'un prince étrangère décision à laquelle le prince Couza lui-même avait adhéré.
La préoccupation principale et constante de la lieutenance princière du 1 1 /28 Février 1 866, fut donc de trouver un prince étranger qui fût agréé à la fois par les Puissances et par le Peuple roumain.
C'est à ce moment que les corps législatifs roumains, voulant écarter toute compétition indigène et établir un fait accompli, proclamèrent à l'unanimité prince de Roumanie, sous le nom de Philippe I, S. A. R. le comte Philippe de Flandre, le fils du roi Léopold I de Belgique.
Mais cette élection suscita un certain mécontentement à Paris ; de son côté le comte de Flandre refusa d'accepter la couronne qui lui était offerte, et c'est alors que Jean Balaceanu ef Jean Bratiano firent des ouvertures au prince Antoine de Hohenzollern, lui demandant d'autoriser son fils cadet, le prince Charles, à accepter l'élection au trône de Roumanie, l'assurant que Napoléon III ne s'opposerait pas à cette candidature. Un nouveau plébiscite eut lieu et la nation adopta par 685.969 voix contre 224 la candidature qui lui était proposée, le 8/20 Avril 1866.
Le jeune prince répondit aux voeux du pays et plein de confiance en l'avenir, non sans avoir eu un long entretien avec M. de Bismarck, il se mit en relation avec Napoléon III et partit pour la Roumanie, sans attendre les décisions de la conférence de Paris, certain de l'appui de la France, de la Prusse et de l'Italie.
Né en 1839, il est par sa naissance, descendant de deux familles régnantes des plus brillantes et des plus puis santés: la famille Royale de Prusse et les Bonaparte auxquels il est apparenté par son aïeule la princesse Murât, il venait être nommé le 4 avril chef d'éscadron du 2-ème régiment de dragons de ia garde prussienne.
Le 1 1 mai, le prince accompagné du conseiller de Werner, partit pour Zurich où l'attendait, avec deux domestiques, le baron de Mayenfisch, chambellan de la cour de Prusse. C'était à la veille de la déclaration de la guerre entre l'Autriche et la Prusse, il fallait à tout prix que le prince évitât d'être reconnu en traversant l'Autriche. M. de Mayenfisch se rendit a Munich avec les deux domestiques et les bagages. Le prince Charles avait eu soin de se faire délivrer à Zurich un passeport au nom de Charles
L'Infanterie valaque défilant au pas de course."
Hettingen (nom d'un des châteaux de sa famille). Il monta en seconde classe et prit à son tour, avec M. Werner, la route de Munich. Comme il risquait de rencontrer des personnes de connaissance, il avait pris la précaution de mettre des lunnettes bleues.
A Munich, les voyageurs se retrouvèrent et montèrent ensemble dans le train pour Vienne, M. de Mayenfisch en première classe, le prince et son compagnon en seconde. Dans toutes les gares, il y avait un grand mouvement de troupes, car l'Autriche mobilisait. A deux re-
prises le prince se trouva en face d'officiers qu'il connaissait Il passa néanmoins inapperçu, et arriva sans encombre à Pesth, d'où il partit immédiatement pour Baziash, petit port sur le Danube, où il devait s'embarquer sur le bateau autrichien qui partait pour le Bas-Danube. Mais le bateau était déjà parti et il n'en passait pas dautre avant deux jours.
Les voyageurs furent donc obligés de descendre à l'auberge où ils s'installèrent en feignant toujours de ne pas se connaître. C'était le 8 mai. Le surlendemain, Jean Bra-
tiano arriva également à Baziash, venant directement de Paris, et tous prirent ensemble le bateau.
Le prince, tenu encore à plus de prudence qu'en chemin de fer, s'installa en seconde classe, malgré le peu de confort que l'on y trouvait.
Et c'est ainsi qu'il fut débarqué à Turnu - Severin, sans avoir été reconnu. Une brillante réception lui lut faite et immédiatement il partit
La famille royale à l'Exposition. ^ Bucarest en voiture.
Les membres de la lieutenance princière et le président du conseil vinrent saluer le nouveau prince à Piteshti, et le 10/22 Mai, le jeune Souverain fit son entrée dans la Capitale, où M. Demètre Bratiano, en sa qualité de maire, lui souhaita la bienvenue. A peine arrivé, il se rendit aussitôt à la cathédrale, et de là à la Chambre, où il prêta serment de respecter les lois du pays, de maintenir ses droits et son intégrité.
Peu de temps après, le 12 Juillet 1866, fut proclamée la nouvelle constitution, à laquelle il jura fidélité, et qui, à peine modifiée dans la suite, est devenue le pacte fondamcntal de l'État Roumain; très libérale, fondée sur le
principe des droits du peuple les plus étendus, cette constitution a pour modèle celle de la Belgique; elle garantit aux citoyens des biens précieux, la liberté de conscience, la liberté de la presse et des assemblées, la liberté de l'enseignement et ne renferme que quelques restrictions quant aux droits d'acquisition des biens ruraux.
La situation du nouveau prince, monté sur le trône à l'âge de 26 ans, sous le nom sonore de Carol I, fut au début des plus difficiles. Se faire respecter comme prince étranger, contrebalancer les excès des parcis, maintenir le prestige de la couronne, faire prévaloir l'autorité de la loi et de l'ordre, — si ma-
laisée que fut cette tâche, le Prince s'y voua avec autant de sagesse que de
en prestige à l'extérieur.
Dès son arrivée dans le pays le Prince qui n'avait accepté la couronne qu'avec l'idée bien arrêtée de devenir un prince Souverain et de se libérer le plus tôt possible de la Suzeraineté de la Turquie, dut néanmoins se soumettre à l'investiture, et, le 9/21 Octobre 1866, Il se rendit à Constantinople pour accomplir cette formalité.
Il s'en tira du reste avec une dignité et un tact qui frappèrent le Sultan lui-même et le firman qu'il obtint, tout en réservant certains droits de Suzeraineté accordait aux Principautés-Unies le droit d'entretenir une armée de 30.000 hommes, de battre monnaie et reconnaisait le nouvel élu de la nation comme prince héréditaire.
persévérance, de sorte qu'avec l'an 1866 a commencé pour la Roumanie une période de tous points bénie et féconde, au cours de laquelle le pays s'est développé à l'intérieur, tout en gagnant
Le pavillon royal à l'Exposition.
Mais si peu gênants que fussent ces derniérs vestiges d'assujétissement à l'Empire Ottoman, le nouveau prince ne cherchait qu'un moment favorable pour les faire disparaître. Cette occasion se présenta pendant la guerre Russo- Turque de 1877 — 78. Impatient d'intervenir dans ce conflit auquel il était prêt à prendre part avec sa jeune armée, il n'attendait qu'un signe de la Russie pour entrer en jeu.
Le roi Charles assistant à une messe.
A la suite d'une dépêche du tsar Alexandre III le priant de venir au secours de l'armée russe menacée d'être refoulée dans le Danube, il passe le fleuve et, grâce à la bravoure et à l'action énergique de l'armée roumaine les redoutes de Grivitzaet de Plevna, derniers boulevards des Turcs, ne tardèrent pas à capituler.
La participation de la Roumanie à cette guerre a permis au jeune État de sacrer son indépendance dans un glorieux baptême de sang et bien qu'elle ait combattu à
côté de la Russie, son action a été si décisive qu'elle a pu obtenir de la Porte et faire sanctionner par le traité de Berlin en 1878 son émancipation définitive. Comme couronnement à cette oeuvre, le 14/26 Mars 1881, la Principauté a été proclamée Royaume par un vote unanime de la représentation nationale, fait qui fut aussitôt reconnu par les Puissances et le 10/22 Mai 1881 eut lieu le sacre du roi qui fut célébré, en grande pompe, à la Métropole de Bucarest.
Ces résultats sont dus d'ailleurs au caractère même du Souverain qui a su. dans toute occurence sauvegarder le prestige et l'honneur de la couronne. Et c'est ainsi, qu'avec une attention de tous les instants, il a élevé l'État roumain, fondé par lui, de progrès en progrès, à la dignité d'un État moderne.
Avec l'amour de son pays pour guide et une foi inébranlable en sa mission pour soutien, par ses vertus d'homme et de roi, n'ayant jamais obéï qu'à la voix du devoir et de la raison, Il a acquis
le dévouement absolu et la reCOll- Infanterie actuelle (chasseurs).
naissance éternelle de tout le pays.
L'influence que le roi Charles a exercée, comme organisateur et administrateur du nouveau royanne qu'il a fondé, s'est manifestée dans tous les domaines de la vie sociale et économique de la Roumanie. A peine arrivé danle pays il sest vivement intéressé à la création du réseau des chemins de fer et des voies de communication. Au moment ou il fut élu il n'existait pas un seul kilomètre de lignée ferrée, tandis qu'aujourd'hui il y en a près de 4000, qui sillonnent le pays dans tous les sens et sont construits de façon à servir à la fois aux besoins du commerce et aux exigences stratégiques de l'armée.
Les postes et les télégraphes étaient de même à peine installés et ne fonctionnaient que d'une façon très rudimentaire. Le gouvernement princier s'y intéressa dès l'année 1869 et fit venir de Suisse deux spécialistes en la matière M-rs Jeanrenaud et Schneider qui posèrent les bases de l'organisation postale actuelle qui depuis lors n'a fait que se développer en s'enrichissant des perfectionnements des découvertes modernes.
L'organisation de la navigation fluviale et maritime a pris aussi un grand essor, grâce à l'initiative du Souverain, qui dans plusieurs de ses discours, notamment dans celui sur l'inauguration du pont sur le Danube, et dans celui sur la pose de la pierre fondamentale du port de Constantza, n'a pas manqué de rappeler le rôle important que la Roumanie est appellée à jouer comme pays de transit dans le trafic mondial, entre l'Occident et l'Orient.
L'attention particulière, que ie roi a vouée aux progrès économiques du pays, ne l'a pas empêché de s'oc cuper très activement aussi des institutions de haute culture.
L'Université de Bucarest, fondée par le prince Couza en 1864, n'était fréquentée en 1866 que par 52 étudiants; mais, grâce à l'intérêt très vif que le roi Charles prit au développement de cette école des hautes études, elle ne tarda pas à augmenter le nombre de ses facultés, à de livrer des titres de licencié et de docteur et à compter dans toutes les facultés des inscriptions qui aujourd'hui dépassent le chiffre de mille.
Son influence s'est montrée tout aussi sensible dans l'activité croissante que l'Académie Roumaine a déployée sous son règne. Il a lui-même personnellement présidé fort souvent les scéances de la docte assemblée et pris part à ses travaux en faisant lui-même de précieuses communications; il est également le fondateur et le président de la Société de Géographie dont il subventionne1 libéralement 1rs publications.
Les arts ont trouvé de même en lui un Mécène aussi généreux qu'éclairé.
Il est certain que, sans son concours, jamais la Cathédrale de Curtéa de Argesh, et les églises des Trois Hiérarques, et de Saint-Nicolas à Iassy n auraient été restaurées, de façon à être conservées aux siècles futurs, comme les plus précieux joyaux des siècles passés.
Pour finir nous devrions mentionner encore les nombreuses libéralités du Souverain à l'égard des jeunes ar-
Les attachés militaires étrangers
tistes, des littérateurs, et des savants; il n'a pas non plus oublié les pauvres et les déshérites de la terre, et, s'est plu a créer et à doter des œuvres de bienfaisance telles que l'Orphelinat Ferdinand et la Fondation universitaire Carol I, où les étudiants trouvent non seulement une riche bibliothèque, mise gratuitement à leur disposition, mais des bourses pour publier leurs thèses.
Après avoir parlé du roi comme homme public, que Ton nous permette d'ajouter quelques lignes sur sa vie privée.
Matinal comme un militaire et comme tous les Hohenzollern du reste, S. M. ie Roi Charles commence sa journée des sept heures du matin, hiver comme été. S'il est à Bucarest, il s'occupe en attendant l'heure du premier déjeuner qu'il prend avec S. M. la Reine, des affaires de l'État— (rapports ministériels à étudier, pétitions, plaintes ou questions d'administration à résoudre, correspondances à mettre à jour, ordres à donner); s'il est à Sinaïa, où il est moins accablé de travail, il profite de ses premières heures- car il ne perd pas une minute — pour faire quel-
Palais Royal.
que lecture ou songer aux projets d'embellissement de son château, qui est devenu une merveille d'art, comme aspect extérieur, installations internes, mobilier et décoration.
Après ce déjeuner, le Roi revient à ses travaux. La prèmiere personne qu'il reçoit, c'est le maréchal de la Cour qui vient lui faire son rapport quotidien et prendre des ordres.
Vers dix heures et demie commencent les audiences accordées aux ministres qui ont leurs jours fixes, chaque semaine, à moins de cas spéciaux, et viennent présenter au Souverain, les décrets à approuver, les nominations à
signer, les projets de loi à faire élaborer par les Chambres et prendre les instructions du chef de l'État pour toutes les affaires de leur ressort.
Le second déjeuner a lieu à une heure précise: à Bucarest, en téte-à-téte, ou en famille avec LL. AA. RR. le Prince et la Princesse; à Sinaïa, avec les membres présents de la Maison civile et militaire et les hôtes retenus
La fondation Charjes I-er
place du l'a lais.
à table, car le Roi et la Reine aiment à pratiquer une aimable et large hospitalité.
Dans ces repas mi-officiels, la conversation est, en général, d'une liberté fort distinguée, sans aucune contrainte d'étiquette.
S. M. le Roi possède d'ailleurs au plus haut degré, cette politesse exquise, qui consiste à mettre à l'aise n'importe quel commensal, aussi imfime soit-il.
Après le déjeuner, si ses occupations le lui permet-
tent, S. M. le Roi aime à faire un tour de promenade: à Bucarest, dans le jardin du palais ou en ville; à Sinaïa sur les admirables routes qu'il y a fait construire et où ilaime à faire de longues pérégrinations.
A Bucarest, les après-midis du Roi sont surtout pris par des audiences privées, solicitées tant par des sujets roumains que par des étrangers. Il se plaît particulièrement à s'entretenir avec les artistes qui se sont acquis une renommée; avec les militaires qui se sont distingués, ou avec les grands industriels qui dirigent d'importantes entreprises.
Vers cinq heures et demie, S. M. le Roi a l'habitude
de tenir le „five 1 I o'clock" avec S. M. la
w t ."J Reine; c'est le seul
est, à Bucarest plus intime, réunit à Castel-Pelesh tous les hôtes et les invités autour de la table royale. 11 a lieu vers sept heures et demie du soir, dans la belle salle à manger, en style renaissance, du château. A Sinaïa on trouvera entre autres conviés et amis de Leurs Majestés: M. A. Lecomte du Nouy, qui jouit auprès du Roi, en raison des grands services qu'il a rendus à l'architecture nationale, d'une faveur particulière, et M. J. Kalindéro, l'infatigable administrateur des domaines de la Couronne. Après le dîner, s'il se trouve des partenaires, le Roi aime à (aire une partie de billard, tout en fumant son cigarre. La partie ter-
moment de répit qu'il s'accorde; après quoi, il appelle en audience les employés supérieurs du Palais, pour régler les questions pendantes de son administration privée.
Transport de provisions militaires.
Le dîner qui, comme le déjeuner,
minée, il se retire dans ses appartements pour lire les journaux, expédier sa correspondance ou rédiger probablement ses notes sur sa vie. Vers minuit il se couche.
Nous ne parlons pas non plus des innombrables demandes de subsides, de pensions ou de recours en grâce auxquels le souverain, attentif à toutes les douleurs de son peuple, prête toujours une attention bienveillante.
L'artillerie.
Le roi accorde habituellement ses audiences dans la grande bibliothèque, où ont lieu aussi les Conseils des ministres, ou bien dans son cabinet de travail, meublé avec un goût exquis et orné d'un Antonello da Messina, d'un Greco et d'un Lucas de Cranach remarquables ; à Sinaïa ,ce sera également dans son cabinet de travail, situé à l'écart, du coté du levant, et entouré de tout le silence désirable pour les labeurs longs et recueillis.
Tous ceux qui ont eu l'honneur d'y pénétrer et d'y être reçus par le roi Charles auront été surpris de se trouver en face d'un homme qui, de prime abord, ne
frappe que par sa parfaite distinction. Rien de l'apparat théâtral et du faste conventionnel qui en impose au vulgaire. Rien dans la stature, qui est moyenne, dans l'atti-
tude, qui est réservée, dans le geste, qui est sobre, ne proclame le Roi et le Souverain. Nature trop droite et trop sincère pour chercher à fasciner les regards ou à surpren-
dre les cœurs par de vaines apparences, ce monarque, qui sait pourtant être quelqu'un dans l'histoire, dédaigne de se faire sentir autrement que par sa suprême affabilité.
Et c'est sans doute, en songeant à son auguste époux que Carmen Sylva a écrit cette pensée qui le peint en deux lignes: ..Pour que vous soyez grand, il faut que votre personne disparaisse sous vos œuvres". Voici du reste un portrait du Roi Charles, tracé par Pierre Loti dans une notice célèbre sur Carmen Sylva. „Et puisque je prononce son nom, qu'il me soit permis de dire aussi un root de son aspect à la fois bienveillant et grand: Des traits d'une régularité et d'une finesse extrêmes, encadrés dans une barbe très noire (aujourd'hui grisonnante). Au front, un pli de réflexion profonde, de préoccupation peut-être, assombrissant habituellement le visage ; mais le sourire éclairant tout, un sourire bon et attirant comme celui de la Reine. Et tant de simplicité distinguée, tant de nat urel
dans la majesté royale. Et pour ses hôtes une si parfaite courtoisie. Dans la soixantaine, ayant par conséquent atteint le complet épanouissement de sa personnalité, le Roi Charles est parvenu, très jeune encore, à cet équilibre du cœur et de l'esprit, du vouloir et du pouvoir, qui a fait de lui, dès le début de son règne, un souverain modèle, maître de lui-même, au point que jamais aucune déconvenue ni aucune passion n'ont pu le déconcerter ou le troubler".
Si ses journées n'étaient pas réglées comme celle d'un
Le Roi au pavillon des Postes à l'Exposition.
militaire, elles ne compteraient pas assez d'heures pour lui permettre, tout en suivant le mouvement contemporain et tout en étant sans cesse bien informé sur les hommes et les choses de son royaume, d'expédier la besogne accablante dont il est assailli, audiences à accorder, projets de loi à étudier, décrets à signer, rapports à examiner, pétitions à apostiller, lettres à écrire. Lorsqu'on songe qu'il prend au sérieux cette tâche énorme et qu'il en vient à bout, à force de conscience, on se dira qu'être roi, même roi constitutionnel, n'est pas une sinécure, comme tant des gens se plaisent à le croire, mais bien le plus compliqué des devoirs, pour peu que l'on ait à cœur d'approfondir toute question afin de la trancher en connaissance de cause et enfin de se prononcer, en dernière instance, comme suprême conseiller et suprême arbitre des destinées d'un peuple.