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LA REINE

Peu de temps son arrivé en Roumanie, et comme il avait assumé la mission de devenir le fondateur d'une dynastie, le Prince Charles I s'occupa, avec l'aide de son père, de trouver une épouse décidée à s'associer à lui et à son œuvre. Parmi tant de princesses dont il aurait pu demander la main, une surtout, la Princesse Elisabeth de Wied, lui était recommandée par le prince royal de Prusse et par son père. Voici ce que celui-ci écrivait au sujet de la Princesse, le 15/27 avril 1869:

„En ce qui concerne la connaissance du monde, l'esprit et le savoir, elle est en tous cas préférable à toute autre.

Elle est jolie et agréable; la bonté et la cordialité sont peintes sur son visage. Elle est très cultivée, extraordinairement douée, et se distingue par ses connaissances linguistiques; elle parle excellement le français et l'anglais et possède comme je l'ai dit. une culture universelle"

Née le 29 décembre 1845, elle avait en effet reçu une brillante éducation et, toute jeune fille, fait preuve d'une intelligence et d'une imagination remarquables; non seulement elle apprit et étudia toutes les langues et toutes les

S. M. la Reine brodant.

littératures de l'Europe, mais elle compléta encore ses connaissances par de nombreux voyages en Suisse, en Russie, en Angleterre, en France et en Italie; il ne lui suffit pas de visiter les principales cours et les foyers du monde

civilisé, elle en profita aussi pour apprendre à connaître leurs illustrations et leurs gloires.

C'est le 12 octobre que le prince se rendit à Cologne où il rencontra le prince héritier de Prusse par qui il fut présenté à la princesse de Wied et à sa charmante fille, la princesse Elisabeth. Le prince demanda aussitôt la main de la jeune princesse et les fiançailles eurent lieu le mois suivant.

Malgré quelques difficultés soulevées par la cour

La Reine à l'Exposition.

pontificale, à cause de la religion delà jeune princesse1), et ayant pris d'autre part l'engagement de faire élever ses enfants dans la religion orthodoxe, le mariage eut lieu le 3/15 novembre au château de Neuwied.

Quelques jours après, le prince quittait Neuwied pour se rendre à Bucarest, où il arriva le 12/24 novembre après s'être arrêté à Pesth, où il présenta sa jeune épouse à l'impératrice Elisabeth d'Autriche.

') Car elle est de religion luthérienne et le prince de religion catholique.

Mais la jeune princesse n'a pas eu seulement l'étude, les voyages et la société pour éducateurs; elle a aussi été élevée à la grande école de la souffrance car, dès sa jeunesse, les tristesses et les deuiis ne lui ont pas été épargnés et rien n'atteste mieux ce que son cœur renferme de trésors que les pages intimes de ses mémoires et ses lettres à son frère.

Les heures d'angoisse qu'elle a traversées en 1871 méritent d'être relatées: Cétait aux mois de novembre et de décembre.

Elle se trouvait alors avec sa mère, auprès de son père et de son frère malades — ce frère dont la vie ne fut qu'une longue agonie de onze années: — Ce père qui, par la hauteur du cœur et de l'esprit, ne pouvait être mieux aimé et mieux compris que par sa fille. «Toutes les petitesses de la vie, écrit-elle à ce moment, s'effacent devant cette

, , S. M. le Reine dessinant.

pensée accablante que nous soignons deux

mourants et qu'il nous est encore permis de nous dévouer pour eux".

Adoucir les derniers moments de deux êtres chers, inspirer du courage à ceux qui vous entourent, et, quand l'issue fatale est arrivée, ne pas murmurer, et bénir la main de Dieu, même quand elle frappe, tel est l'exemple

que, jeune princesse encore, la Reine Elisabeth a dû donner.

Et combien de larmes n'a-t-elle pas eu à réprimer depuis, lorsque, devenue mère à son tour, elle a vu mourir son unique enfant, la petite princese Marie, enlevée le 28/9 avril 1874 par langine dyphtérique, à l'âge de trois ans et demi.

Ayant perdu son plus cher trésor, elle a dû se résigner à passer ses jours entre un berceau à jamais vide et une tombe toujours présente.

Cette mort inattendue fut vraiment un deuil national; le pays entier témoigna aux souverains la part qu'il prenait à leur douleur. Le prince lui exprima sa reconnaissance dans une lettre touchante qu'il adressa au président du Conseil des ministres.

On ne s'étonnera pas si après tant de deuils un voile de mélancolie enveloppe cette brillante vie de souveraine et se reflète jusque dans son regard empreint d'une bonté si triste et si douce à la fois.

Cette empreinte se reflète aussi dans ses écrits. Dans Iéhovah, le plus magistral peut-être de ses poèmes, Carmen Sylva raconte, en vers d'une largeur épique, l'histoire d'un Ahasvérus philosophe, personnage qui ne fait, en dernière analyse, qu'incarner ses propres pensées; aussi est-il avant tout un sensitif et un volontaire. „I1 faut être très pieux ou très philosophe, dit-elle, il faut dire, Seigneur, que ta volonté soit faite, ou, nature, j'admire tes lois — même lorsqu'elles m'écrasent". Voilà la leçon de stoïcisme à laquelle aboutit le pessimisme de Carmen Sylva. Quant à sa morale, elle se résume en cette noble devise: .,11 n'y a qu'une consolation, le travail; il n'y a qu'une jouissance, le beau". Elle-même a trouvé dans le culte de l'art et dans la tâche accomplie, le suprême refuge aux douleurs de ce monde.

Nous ne mentionnerons pas les nombreux ouvrages de Carmen Sylva, depuis les Pensées d'une Reine jusqu'aux

dernières Xotes et impressions publiées récemment. Traduits dans presque toutes les langues, la plupart d'entre eux sont déjà connus du lecteur.

Par sa vive compréhension du caractère national, par son amour pour le costume, les mœurs et le folklore roumain, elle a beaucoup contribué à rendre la dynastie populaire dans le pays et à faire connaître Ja Roumanie à l'étranger.

Malgré ses prédilections pour l'art, la reine Elisabeth

S. M. La Reine entre ses avengles, à la „Vatra Luminoasâ"

n'a jamais oublié ses devoirs de souveraine. „Je me dis que ma première tâche est celle d'épouse, écrivait-elle à sa mère, puis vient ma mission de souveraine et en troisième rang seulement celle de poète1'.

La reine est artiste dans l'âme et le prouve dans tout ce qu'elle fait. Qui n'a vu et admiré l'enluminure de Févangéliaire de Curtea d'Argesh et le voile baptismal brodé pour le prince Carol !

Parmi ses devoirs de souveraine, il n'en est point que la reine n'ait rempli avec plus de zèle et de dévouement que

LL. AA. RR. le prince Carol, les princesses Elisabeth et Marie.

celui de protectrice des malheureux, des pauvres et des deshérités de ce monde.

C'est elle qui, après avoir pansé les blessés de la Guerre de l'indépendance, a fondé un ordre laïque de sœurs

de charité, ayant pour emblème la croix rouge de Genève, afin de disposer en temps de paix comme en temps de guerre, d'un corps d'infirmières expérimentées, à même de prodiguer aux malades ou aux blessés tous les soins requis. Elle est la présidente active et infatigable ou l'auguste patronesse de nombreuses autres sociétés philanthropiques ou de culture intellectuelle: telles que Regina Elisabeta, la polyclinique Regina Elisabeta, la Crèche Sf. Catherina,

S. A. R. la princesse Marie avec ses enfants.

la Crèche Materna, les Sociétés: des Diaconesses, du Pain quotidien, du Tibishoi, de l'Obole, de la Concorde, de la Furnica, de la Munca, de VAlbina de la Tesatoarea, du Sanatorium Regina Elisabeta. Ces dernières années, elle s'intéressa tout particulièrement au développement de la Vatra luminoasa, un institut d'aveugles, admirablement organisé et qui allume un nouveau foyer de lumière pour ceux qui en avaient été privés jusque-là.

Il y a dans la Légende des Siècles de Victor Hugo, sur la construction du Temple, quatre vers épiques qui

finissent par celle antithèse: Moïse demande à Dieu un artiste et Dieu lui en donne deux:

„L'im sculptait le réel, et Vautre Vidéal". — Ce vers formule à merveille la double mais concordante activité, les divers mais inséparables mérites du Roi et de la Reine de Roumanie pour leur pays et pour leur peuple. L'un a édifié le royaume par le prestige de l'épée et du sceptre, l'autre l'a magnifié par celui du verbe et de l'image.

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