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LES ÉLECTIONS AU VILLAGE

La Veille.

MES amis me disaient : prenez garde! Il faut vous remuer. On marche dur contre vous. On, c'est-à-dire, des châteaux, des fermes, des curés, des bigotes, surtout un nationaliste, venu exprès de Paris et un jeune clérical antisémite, déjà défroqué.

Vous avez beau sourire, ce n'est pas si mal!

Les insultes circulaient, bel et bien imprimées, au nom d'un « groupe d'électeurs ».

On parlait de mon repaire, de mon ventre plein, de mes copieuses libations, de Jules

Lemaître que j'ai trahi, de M. Leygues qui m'a décoré, (pourquoi?) et de M. Combes.

Justement il y a dans ma commune un hameau qui s'appelle Combres. Ils criaient :

« A bas Combes ! » je criais : « Vive Combres! »

On traitait, comme il le mérite, Poil de Carotte. Ça devenait une élection littéraire. Me confier des enfants, à moi ! Ma pauvre mèrel On me renvoyaitàParis,àla comédie, à Antoine.

Prévenu tard, j'eus le temps de répondre.

Avec cette furie française, qui m'écœure tant chez les autres, je traitai mes adversaires de jésuites. J'étais si pressé! C'est d'ailleurs ce qui a porté le plus.

Le samedi matin, je pars en tournée jusqu'au soir. La main sans cesse au chapeau^ je proteste contre ceux qui attaquent la vie privée.

— Ça n'est pas nous, monsieur; je suis innocent; moi aussi j'ai une médaille!

Presque tous les hommes sont aux champs; je cause avec les femmes, sauf les

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veuves^ et à propos d'une machine à coudre, je fais réloge du xix* siècle, de la République.

Une vieille femme me demande pourquoi elle paie des prestations? Elle n'en payait pas Tannée dernière. Je lui explique, un peu impatient, que c'est le progrès social.

Après quelques caresses, distraites, selon le mot d'Allais, aux petits, je quitte les maisons, pour chercher des électeurs qui travaillent dehors.

Je les appelle, je les tiens, par deux ou trois, au coin d'une haie, près de la charrue et des chevaux fumants, et je leur dis des choses qu'ils écoutent sans m'interrompre, car ce n'est pas facile.

Les uns dédaignent les papiers :

— A quoi bon ce tas d'écrits? une si pauvre commune!

— Vous avez raison. Ce n'est pas moi qui ai commencé. J'adresse une réplique pour eux, non pour vous. Ne lisez pas! des bêtises! Vous me connaissez bien!

D*autres, froids :

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— Je vous remercie tout de même de votre visite,

Celui-là me serre la main, et à Toreille :

— Nous ne sommes pas du même parti, mais je voudrais que vous arriviez, à cause du curé !

Cet autre rit :

— Ne vous donnez donc pas tant de peine; vous n'avez pas besoin d'avoir peur de moi.

Cet autre :

— La bande des jésuites vient de passer.

Ahl je les ai reçus. J'avais envie de leur jeter des pierres.

•— Non, non, ne faites pas ça!

Un vieux :

^ Ils me menacent dem'ôter le pain que je touche au château !

— Les misérables ! nous partagerons le mien.

Parfois nous nous croisons avec la bande.

L'ancien séminariste porte une redingote neuve, et le nationaliste agite une canne qui est, dit-on, une canne à épée.

Et moi qui ne suis pas allé chez Mérignac, cet hiver! Que va-t-il se passer? rien. Nous passons.

— Tu as vu comme ils baissaient le nez?

Le soir, éreinté par cette journée de

soleil et de marche, las de pérorer, de crier, l'estomac roulant comme un quanaut de bière, je ne peux que répéter, la bouche sèche, à mes derniers électeurs :

— Regardez-moi 1 Est-ce que j'ai l'air d'un malhonnête homme?

Ils me regardent, trop longuement. Oh !

que c'est long !

Enfin :

— Ma foi, non.

Je me couche fiévreux, sans sommeil et je ne me rappelle plus que ces mots d'un paysan à sa fenêtre. Ils me reviennen^, me reviennent...

— L'herbe pousse bjen, les bœufs se vendent cher, Tannée sera bonne. Quoi donc de mieux! Hîpl hipl Vive la République!

Lm Jour.

LE dimanche matin, réveil calme. Un peu de gêne au souvenir de la veille.

Pourquoi cette course aux électeurs, quand ils devraient venir d'eux-mêmes au bon candidat?

Aujourd'hui, il n'y a plus qu'à laisser voter. Après mon eflfort d'hier, je ne peux pas ne pas être élu.

« Un conseiller d'État, dit une petite femme de Capus, c'est un monsieur qui donne des conseils à l'État ! »

Eh bieni je donnerai des conseils, des conseils républicains, à la commune.

N'importe qui, mieux que moi, établirait un budget ou réparerait un chemin. Mon rôle sera d'expliquer et de faire aimer la République. Je dirai, aux plus attardés, que la République ne vole ni ne brûle personne.

Hier* à propos de la guerre russo-japonaise, un paysan me disait :

— Oui, oui, ça brise bien du monde 1

Je dirai : — La République ne veut plus qu'on brise du monde I

Je serai un homme, chez ces hommes « coupeurs de terre », comme les appelle Marot. Mais je garderai lœil de l'artiste, cet œil pur, incorruptible, que rien ne blesse, car toute la vie est à voir.

Je deviendrai un artiste humain.

Comme je me mets à table, on m'apporte encore des papiers, les dernières insultes du « groupe ».

Il m'invite à me faire baptiser au sécateur. Pauvre Tristan Bernard I

On parle, avec mystère et perfidie, d'une certaine personne de mafamille qui n'oserait avouer ni son nom, ni son emploi.

Qu'est-ce que ça signifie? L'un des miens tiendrait-il une maison?

D'ailleurs mon père exploitait ses ouvriers, ce qui explique pourquoi je suis si riche et si avare.

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Sur un papier rouge semé la nuit, dans les cours, sous les portes, je lis :

« — Les paysans sont des imbéciles. On ne peut rien leur faire comprendre!

« Paroles de Jules Renard à une interview à /'Echo de Paris. »

Je sens à Tœil un petit travail de source* A la plus légère pression, ça jaillirait.

Si au moins j'avais déjeuné I Je n'ai plus faim. Tout de même, un petit-beurre I

La boîte neuve ouverte, une carteréclame apparaît : l'image de M. François Coppée, de l'Académie; au*dessou$, un gosse, la tête en flammes, se frotte les yeux; au-dessous ces vers :

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