‹ BucoliquesChapitre 14 sur 19 · A LEFÈVRE-UTILE · texte numérisé non relu

A LEFÈVRE-UTILE

Quand Bébé rit, l'heureux gamin.

C'est un Petit-Beurre à la main.

Et, si Poil de Carotte pleure, C'est qu'il n'a pas de Petit-Beurre.

François CoppAi.

Gomment faut-il que je prenne ça?

Impossible de pénétrer l'intention.

BUCOUQUBS 3o I

Allons voir à la mairie s'il tombe, dans l'urne, des petits-beurres.

Il faut passer bravement et repasser près des groupes amis ou hostiles. Ohl ces regards à l'insulté qui donnent envie de s'embrasser ou de se mordre dans la poussière!

Je devine, à ce sourire, ;là, en face, que je reçois une grimace dans le dos.

Cependant l'urne bout.

— On vote bien ?

— Trop.

— Bonne impression ?

— Ce matin» oui, ce soir, non.

Puis, c'est l'interminable attente à l'auberge avec* des clients qui mangent, boivent, chantent et se fichent du reste.

Une personne qui passe, par hasard, devant la fenêtre me dit :

— Vous êtes élu.

— Ahî

— Oui, j'ai entendu votre nom.

— Ah! combien de fois?

— Une.

3o2 BUCOUQUBS

— Merci.

Elle ne sait pas ce que c*est qu'un dépouillement 1

Un buveur va aux nouvelles et ne revient pas.

Je ne peux plus regarder dehors.

Brusquement, comme si le rideau était tombé) ils accourent, se précipitent, aspirés par la porte de l'auberge. Des cris, le nom de l'auteur, de ses neuf collaborateurs, de la République 1 . .. Le succès pour quatre ans.

Une joie trop brusque, diffuse, désagréable.

Le Lendemain.

VBRS une heure du matin, le petit domestique de ferme, qui s'était endormi sur un banc, se réveillait tout pâle d'avoir trop bu et criait :

BUCOLIQUES 3o3

— Vive la République 1

— Veux-tu te taire! si ton patron t'cndaitl

— Vive la Sociale !

— Allons, va te coucher I

— Je suis aussi bien là que dans l'écurie.

— Si tu ne rentres pas, je te fais dresser un procès- verbal.

Déjà de la tyrannie !

Le petit gars parti, il ne reste plus personne dans les rues. Après cette journée de fermentation, le village pelotonné se repose. L*église et le château vaincus dorment depuis longtemps. La rivière, silencieuse et comme arrêtée tout ce dimanche d'élections, vient de reprendre sa course sonore.

Les bons maires ne devraient-ils pas se promener, quelquefois, la nuit, avec une lanterne ou avec la lune, pour s'assurer que leur commune dort d'un sommeil heureux?

Comme il est difficile à un conseiller tout neuf de ne pas se croire le plus sage des hommes !

3o4 BUCOLIQUES

La première personne que j'ai rencontrée aujourd'hui, c'est la vieille. Après le petit gars, la vieille, par hasard. Il n'y a là aucun symbole.

Elle n'écoute plus que d'une oreille, l'oreille droite, et pour entendre, elle s'approche d'abord jusqu'à vos pieds, puis elle penche la tête à gauche afin que les paroles tombent juste dans la bonne oreille, comme au fond d'un trou creusé en terre. Elle a l'air, ainsi, bossue de dos et bossue de côté.

— Ah! me dit-elle, ce vieux chameau de Philippe m'a appris que vous êtes notre conseiller.

— Oui.

— Tant mieux! j'irai à la noce de votre fille.

— Elle n'a que douze ans.

— Moi, quatre-vingt-huit! j'irai à sa noce et je chanterai et je danserai. Vous rirez de bons coups. Monsieur le conseiller, quoi donc que vous allez faire pour moi?

BUGOUQUES 3o5

— Tout.

— Oh ! non, non.

— Si, demandez.

A force de privations, elle ne sait plus ce qu'elle voudrait, et elle s'en tire comme elle peut :

— Oh! je suis tranquille, dit-elle, la soupe va bouillir dans ma marmite.

Puis ça lui vient :

— Je voudrais une paire de savates.

— Venez les chercher à la maison.

— Oh! les braves savates! en voilà pour ma vie, dit-elle.

Elle va sortir et s'arrête.

— J'ai oublié de vous demander un bout de bougie. Si je vous l'avais demandé, me l'auriez-vous donné ?

— Prenez cette bougie neuve.

— Non, non, je n'en veux point. Donnez-moi des vieux bouts de bougie.

Elle est entêtée ; il faut céder. On casse, sans qu'elle le voie, la bougie en deux.

— Merci, dit-elle, ça fait mon affaire.

Les savates à la main, un bout de bougie

3o6 BUCOLIQUES

dans chaque savate, elle s'éloigne et crie sur la route :

— En voilà pour ma viel en voilà pour ma vie !

Page 1