‹ BucoliquesChapitre 15 sur 19 · OUVRIER PAYSAN · texte numérisé non relu

OUVRIER PAYSAN

BIEN que, par oubli sans doute, personne n'eût proposé une adresse de félicitations au ministère, nous mangeâmes de bon appétit. Et quelle soif! Je n'avais pas tant bu depuis ma nourrice.

Après les œufs à la neige, l'ouvrier Manin demanda :

— Il n'y a plus rien?

— Ce n'est pas assez?

— Si. Je voulais savoir s'il faut que je ferme mon couteau?

Manin à l'auberge ne se sert jamais des couteaux de table. Il préfère son couteau

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de poche, même pour remuer le sucre dans la tasse de café!

— II y a encore des biscuits; ça ne se coupe pas.

Le couteau se ferma avec un bruit sec.

— Vous avez entendu, dit Martin, comme il pétille?

— Oui-

— Il est content.

— Le couteau?

— Parce qu'il a bien déjeuné : il dit merci.

— Alors, chantez-nous quelque chose.

Martin se leva, et de sa poitrine profonde, tandis que l'un et l'autre bras tournaient la manivelle, s'échappèrent les grands noms de Rousseau, de Voltaire, de Pascal (à cause de la brouette), puis ceux de Victor Hugo et de Pasteur, qui se cognèrent, comme des oiseaux lourds, au plafond de l'auberge.

Martin se rassit et baissa la tête sous les applaudissements, modeste et allumé, comme s'il recevait des claques.

C'est toujours sans se faire prier qu'il chante le bonheur universel, mais il n'en parle pas, dans la conversation, de sa voix naturelle, comme de quelque chose qui puisse arriver. Il gagne sa vie jour par jour. Chaque matin il recommence, et le soir il n'a plus rien. Il blague la loi des chiens, c'est-à-dire la loi du plus fort, et il y reste soumis par lassitude.

— Vous n^avez mfime pas, mon pauvre Martin, de retraite assurée pour votre vieillesse !

— A Tâge d'être vieux, je serai mort.

— Et si vous vivez?

— Je chercherai mon pain de porte en porte.

— Ce serait une honte.

— Je ne suis pas fier, dit Martin.

— La société vous doit une retraite.

— A moi?

— A vous, et à tous les travailleurs!

— Une retraite à tous les travailleurs!

Où prendre tant d'argent?

— On le trouvera. Vous prélèverez

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d'abord une part, oh ! une petite part su r votre salaire; chacun de vos patrons versera une autre part. Si tous les riches, dont la mère Honorine a lavé les vaisselles» lui venaient aujourd'hui en aide, elle ne traînerait pas sur les routes. Et l'État fera le reste. Je vous donnerai des explications claires une autre fois.

— Je ne verrai jamais ça.

— Si, si, et plus tôt que vous ne croyez.

La République y travaille.

— Elle promet ce qu'elle peut.

— Elle tiendra enfin. On l'obligera àtenir.

— Qui?

— Les socialistes, vos amis.

— Je ne les connais pas.

— Ils vous connaissent, et c'est grâce à eux que vous pourrez, le système des retraites étant organisé, mourir de vieillesse et non de misère.

— Ils ne feraient pas mal de se dépécher.

— Je vais leur écrire.

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