INSTRUCTION PUBLIQUE — TRAVAUX PUBLICS
Ressources que fournirait la conversion du 5 pour 100 en 3 p. 100. — Les 125 millions inscrits à la Banque de France au compte du Trésor. — Perfection de notre outillage industriel. — Nécessité de perfectionner l'instruction morale et professionnelle du peuple. — Les grands travaux. — Les canaux. — L'abaissement des tarifs des chemins de fer. — Moyens d'exécution.
Tout en adhérant pleinement à notre programme, quelques personnes pourraient craindre que la commission persévérât dans les errements actuels vis-à-vis de la Banque et que, l'économie sur laquelle nous comptons de ce chef venant à manquer, l'application de nos projets ne s'en trouvât retardée.
Il n'en est rien. L'ajournement des remboursements qu'on fait à la Banque serait un acte de sage et bonne administralion; mais l'absence des ressources que procurerait cet ajournement ne pourrait retarder l'adoption de nos plans. L'éco-
nomie résultant de la conversion du 5 pour 100 fournirait largement encore les moyens de les mettre à exécution ; et, cette économie elle-même venant à manquer, il resterait alors * le recours direct au crédit.
On n'aurait que le regret de n'avoir pu accomplir, sans qu'il eût été nécessaire de faire le moindre appel onéreux au crédit, la plus grande réforme financière des temps modernes.
Dans tous les cas, l'attente ne serait pas longue, car la Banque de France, devant être complètement remboursée à la fin de 1879, les ressources qui servent aujourd'hui à cette libération deviendraient à ce moment disponibles.
Ce n'est pas seulement un dégrèvement d'impôts que nous voudrions obtenir, quoique un dégrèvement dans les proportions qui ont été indiquées soit un véritable événement, une entreprise de la plus haute importance.
Notre ambition est plus haute.
Nous voudrions, comme l'on sait, comprendre dans notre programme le plus large développement donné à l'instruction comme aux travaux publics; et cela serait possible sans que, de longtemps, il en coûtât un centime aux contribuables.
Nous n'hésitons pas à classer, parmi les dépenses les plus utiles, celles qui auraient pour objet d'élever à un niveau supérieur les forces productives de la population, abstraction faite du capital, c'est-à-dire les dépenses destinées à généraliser l'instruction primaire et l'instruction professionnelle.
Le demi-siècle qui vient de s'écouler a été bien rempli ; l'application de la mécanique à l'industrie et l'emploi de la vapeur sont venus, dans cette période féconde en progrès, décupler les richesses sociales, améliorer dans des propor-
tions considérables les conditions de l'existence et surtout économiser les forces humaines, diminuer le labeur matériel des classes ouvrières, affranchir ainsi leur intelligence, si longtemps engourdie par les fatigues corporelles.
Mais l'ardeur qu'on a déployée pour améliorer les instruments propres à utiliser les forces aveugles de la nature, a fait, pour ainsi dire, perdre complètement de vue le développement des forces humaines, l'importance de l'éducation et de l'instruction professionnelle, le perfectionnement de l'homme enfin, dont la culture morale et intellectuelle est le point de départ et l'élément de tout progrès, de l'homme des classes populaires surtout, sur lequel repose l'édifice social et qui, à ce titre, devrait être l'objet de tous les bienfaits de la civilisation.
C'est ainsi que, sous l'influence des découvertes les plus remarquables, des efforts les mieux combinés, les machines, comme les diverses parties de notre outillage industriel, sont parvenues au plus haut degré de perfection.
Mais, nous le répétons, ne serait-il pas opportun de s'occuper aussi désormais de l'amélioration morale et intellectuelle des classes les plus nombreuses ?
De même qu'à l'origine de l'application de la vapeur, on ne pouvait en prévoir les merveilleux effets, de même on ne se doute pas de ceux que produirait l'instruction largement répandue chez le peuple.
On n'aurait cependant, pour les apprécier, qu'à comparer, dans leurs résultats, le travail de l'ouvrier libre et émancipé et celui de l'esclave; les produits sont toujours en rapport avec l'habileté du travailleur et avec l'intérêt qu'il a à les créer, avec la satisfaction accordée aux instruments de la production.
INSTRUCTION PUMJUUE
Le peuple, comme on Ta souvent observé, est encore à l'état sauvage; nous ne nous eu apercevons que trop à chacune de nos révolutions. Dans cet état, il est la proie des déclamateurs les plus dangereux, les plus vides, les plus dénués de sentiments réels de bienveillauce pour son sort; et ces déclamateurs, ces hommes qui n'ont pu trouver régulièrement leur place dans la société, se servent du peuple qu'ils ont égaré comme d'un instrument docile pour escalader le pouvoir, croyant qu'il n'y a plus rien à faire quand ils y sont parvenus et qu'ils en savourent les douceurs.
Les Barbares sont toujours à nos portes! A qui doit-on imputer la faute de cet état de choses, si ce n'est aux classes éclairées, qui seules ont le pouvoir de le modifier?
A qui la faute ? C'est la question que se pose notre grand
poëte dans quelques vers de V Année terrible, que nous citons
d'autant plus volontiers qu'ils expriment fortement une idée
juste :
Tu mens d'incendier la bibliothèque?
— Oui, J'ai mis le feu, là.
— Mais c'est un crime inouï î Crime commis par toi contre toi-même, infâme !
Ce que ta rage impie et folle ose brûler, C'est ton bien, ion trésor, ta dot, ton héritage!
Et tu détruis cela, toi !
— Je ne sais pas lire.
Nous le (lisons avec la plus entière conviction, la chose qui presse le plus, celle qui est de la plus extrême urgence, celle dont le Gouvernement et les Chambres devraient s'occuper sans perte de temps, c'est de l'éducation et de l'instruction professionnelle du peuple.
Voilà de bonnes dépenses, voilà des dépenses éminemment productives et dont l'intérêt comme l'amortissement seraient bientôt payés avec usure.
Nous commettrions cependant la plus souveraine injustice, hâtons-nous de le dire, si nous pouvions méconnaître les efforts qui sont faits en ce moment dans cette direction.
M. le ministre de l'instruction publique, la commission du budget ont rivalisé de zélé pour témoigner de l'intérêt que cette question leur inspirait.
Mais ce qui a été fait n'est rien auprès de ce qu'il y aurait à faire.
Avons-nous besoin de répéter ce que nous avons dit bien des fois : qu'est-ce que cette infime question de la collation des grades si pompeusement soulevée et poursuivie, auprès de celle qui embrasse le développement intellectuel et moral de la classe la plus nombreuse de là nation?
On ne se doute pas que, sur la population de la France, qui est de 36,102,921 individus (1), il y a 13,324,801 individus qui ne savent ni lire ni écrire, et 3,772,603 qui ne savent pas écrire.
L'éducation secondaire n'appelle pas de moins grandes réformes que l'instruction primaire.
Nos écoles, tout le monde en convient, produisent trop
(1) Recensement de 1872.
d'avocats, trop de littérateurs, et pas assez d'hommes propres aux fonctions qu'ils auront à remplir dans la société. Il y a môme disette complète d'hommes pratiques, et le sentiment publie est bien nettement formé à cet égard, N 'entendons-nous pas répéter partout que les hommes capables manquent absolument ?
Pourquoi dès lors ne cherche-t-on pas à en former?
Nous en avons dit assez pour montrer qu'on ne remédiera pas au mal dont tout le monde reconnaît l'existence sans faire un puissant effort. Ce n'est pas avec les quelques millions qu'on a ajoutés au budget de l'instruction publique qu' on y parviendra, car c'est par centaines de millions qu'il faudrait procéder.
Le travail à entreprendre sous ce rapport est aussi important, et il sera aussi bien autrement productif que celui des chemins de fer.
Les États-Unis consacrent 500 millions à l'instruction primaire.
C'est par le développement de l'instruction que la Prusse s'est relevée des échecs profonds que lui avait infligés le premier Empire.
L'instruction, suivant nous, devrait être gratuite à tous les degrés.
Nous rayons le mot obligatoire parce qu'il complique la question et qu'il est complètement inutile.
L'attrait des avantages que procurera l'instruction sera toujours assez grand pour qu'on n'ait pas besoin de recourir à l'emploi des pénalités.
Le développement de linstruction se lie essentiellement, pour les masses, à un affranchissement plus complet des besoins matériels ; et, pour l'obtenir, il faut créer un état de choses tel que les salaires puissent augmenter naturellement, par l'effet d'une grande demande de travail et par celui du progrès de la richesse ; autrement, la société serait obligée de prendre à sa charge toutes les dépenses indirectes qu'entrainerait l'instruction des enfants du peuple, car on ne peut imposer aux parents des dépenses auxquelles ils seraient dans l'impuissance de subvenir.
Pour atteindre ce but, il serait nécessaire d'organiser de grands travaux.
U faudrait notamment compléter au plus tôt, en y employant toutes les forces dont le pays pourrait disposer, le réseau de nos voies de communication de toutes sortes, en commençant par celui des chemins de fer, afin d'utiliser le capital énorme qui a été déjà consacré à cette belle création.
Il y a peut-être 80,000 kilomètres de voies vicinales ferrées à exécuter en dehors des lignes complémentaires des deux réseaux, et, pour ce grand effort, le concours combiné de l'industrie, de l'État et des communes est indispensable.
Ce n'est pas que nous entendions négliger le moins du monde les routes de terre, les canaux, }' am élioration des rivières et celle -de nos ports, ainsi que l'aménagement des
eaux, de manière à prévenir les inondations et à généraliser le système des irrigations; mais nous n'entendi ions pas créer ces nouvelles voies de communication dans la peiue*.* de nuire aux Compagnies de chemins de fer.
Ce n'est pas avec la perspective de pareils travaux, perspective qu'il faut envisager avec fermeté et résolution, qu'on peut songer, comme Ta fait la commission du budget, à engager une lutte contre les Compagnies de chemins de fer. Creuser des canaux dans le seul but de susciter des concurrences à ces compagnies et de les amener ainsi à abaisser leurs tarifs, est à la fois un mauvais calcul et une mauvaise action.
Et qu'on ne croie pas que nous reculions devant l'idée de l'abaissement des tarifs ; dans cette voie, nous irions bien au delà de la commission du budget, si les chemins de fer appartenaient à l'État et si la France était assez riche pour se permettre ce luxe.
Dans cette double hypothèse, nous irions peut-être jusqu'à ne demander que le remboursement des frais d'exploitation pour le transport des hommes et des choses.
La circulation prendrait alors un tel développement, l'utilisation de toutes les forces des chemins de fer serait si complète, qu'un voyageur n'aurait à dépenser que 1 à 2 francs pour atteindre toutes les extrémités du territoire , pour aller àBordeaux, Bayonne, Lyon, Cette, Perpignan, Marseille, Lille, Calais, Dunkerque.
Une tonne de marchandises pourrrait être transportée à moins d'un centime par kilomètre.
("c serait le complément de la révolution qui s'est opérée pour la poste et la télégraphie.
La facile circulation des idées, des travailleurs et des produits du travail serait complète, absolue.
Le droit d'aller et de venir serait alors une réalité, bien différente en cela du droit abstrait et éphémère qui fut inscrit dans la Constitution de 1848, Constitution jurée cependant et proclamée solennellement à la face du soleil, par iios représentants, devant le peuple assemblé.
La supériorité de notre industrie sur celle des autres nations serait dès lors décidément bien assurée, et notre prépondérance politique pacifiquement établie.
Mais, pour réaliser un si merveilleux état de choses, que de temps faudra-t-il encore? Dans tous les cas, l'État devrait s'être préalablement rendu maître des chemins de fer par des voies légales et non par des menées souterraines, par la voie de l'expropriation et de l'indemnité pour cause d'utilité publique, et non par celle d'une concurrence de mauvais aloi.
Les moyens légaux seraient de l'exécution la plus facile, car on a prévu dans les cahiers des charges des Compagnies de chemins de fer le cas de leur reprise par l'Etat et Ton en a môme déterminé les conditions.
Mais le moment est-il venu d'y procéder?
Il est permis d'en douter, du moins quant à présent ; car dans son œuvre actuelle d'amélioration et de pacification la France ne doit pas rejeter le concours des forces privées auxquelles elle doit sa prospérité.
Lorsque, en 1848, MM Duclerc et Garnier-Pagès se trouvèrent portés au pouvoir, la reprise des chemins de fer par l'État fut leur première pensée ; ils y procédèrent, nous devons j le reconnaître, de la manière la plus honorable : ils se mirent en rapport avec les représentants de toutes les Compagnies et
les appelèrent à en discuter librement les conditions ; un seul membre du Gouvernement provisoire de cette époque voulut faire entendre la voix de la menace et de la contrainte pour aggraver la situation, alors malheureuse, de ces entreprises; ce fut celle de M. Louis Blanc , qui trônait au Luxembourg d'où il essayait de pétrir la société française à sa guise. Cette voix resta sans écho, mais M. Louis Blanc n'en contribua pas moins à faire échouer le projet ; l'émeute fit le reste. Ils s'y sont usés, tous ces théoriciens incomplets, comme le feront ceux de nos jours à qui la pratique des affaires manque complètement; il n'est d'ailleurs donné à personne de violer impunément les droits éternels de la justice ; ces droits ne se prescrivent pas.