SECONDE PARTIE
En l'an iSop, un matin, au jour naissant , une activité inaccoutumée régnait sur le port de Nantes. Des hommes et cjes femmes appartenant à la classe marchande causaient en groupes , ou marchaient d'un air affairé , échangeant des paroles brèves et concises, comme des gens occupés qui disent beaucoup en peu de mots, pour économiser le temps. D'autres donnaient des ordres et activaient la marche lente de manants qui descendaient de la ville avec des Tar-
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deaux. Cette agitation était occasionée par le chargement d'une assez grande barque, dont les voiles déployées et les nombreux préparatifs annonçaient le prochain départ. Au milieu des maisons basses du port , uniformes dans leur construction , on en remarquait une dont le pignon droit et pointu s'élevait au-dessus des autres , fier comme un tambour-major. Deux poteaux grossièrement sculptés , et censés représenter les deux patrons de la ville, saint Donatien et saint Rogatien , soutenaient le premier étage. Au-dessus, le clerc et le lettré pouvaient lire avec un peu de bonne volonté ces mots écrits en relief: ^u retour de la Terre-Sainte. Pénétrons dans ce cabaret. Assis devant une petite table , un religieux de l'ordre des barrés (i) ou carmes d'Orient , mangeait de bon appétit quelques mets grossiers , qui composaient , avec une mesure de cidre, son repas du matin. Une besace était placée à ses pieds , et sur la table ,
(i) Barrés, ou carmes d'Orient , ainsi nommés de la couleur, de leurs vêtements.
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immédiatement auprès de lui, un coffret de forme orientale , richement incrusté de nacre , était l'objet de son attention continuelle. A voir cette main qui le palpait à chaque instant, paraissant guidée par une impulsion machinale , on eût pu supposer que ce coffret recelait tous les trésors de TOrient ; mais l'état monastique de son possesseur donnait plutôt à penser que le révérend portait à son abbaye quelque précieuse et sainte relique. A quelques pas de là , un homme vêtu en pèlerin concentrait tellement son attention sur le père , qu'il ne remarquait pas la scrupuleuse investigation dont il était hn'même l'objet de la part d'un matelot, son voisin. Son chaperon rabattu et son haut collet dérobaient à» la vue une partie de sa figure ;mais ce qu'on en voyait était de nature à piquer la curiosité et à ouvrir un vaste champ aux conjectures du physionomiste.
Sa taille était haute et droite; son maintien , fier et martial ; la peau de son visage était brunie et desséchée , comme celle d'une personne long-temps exposée aux ardeurs du soleil d'Afrique- Nonobstant les ravages de l'âge , des
(alignes, et peut-être des soucis ^ il portait encore les restes remarquables d'une rare beauté ] ses yeux seuls eussent embelli d'ailleurs le visage le plus commun , et leur expression fascinante devait, en quelque position qu'il fût , lui rendre d'éminents services.
« Par saint Donatien , mon patron ! quel ras de marée as-tu essuyé ce matin? fut-il dit par son convive au matelot qui observait le pèlerin. Depuis une heure que nous sommes assis à cette fable , tu n'as pas cessé de pointer par le travers de ce frère , et ta bouche est demeurée close comme... ))
Une teinte d'effroi se répandit , à ces mots , sur la figure du matelot, et, faisant signe à son compagnon de se taire , il dit d'une voix mystérieuse :
(( Paix donc ! d'autres que nous ont les oreilles ouvertes ici. Regarde ce frère pèlerin. ))
Les yeux de Donatien suivirent la h'gne indiquée par son compagnon ; mais, ne trouvant rien d'extraordinaire dans l'extérieur de ce frère , ni dans ses vêtements, exactement semblables à tous lesautres équipements du même genre, il détour-
nala tète avec une indifférence que l'autre marin ne partageait pas certainement. Sa figure hâlée , habituellement peu expressive, révélait des motions peut-être inconnues de lui jusque alors. C'était , autant qu'on en pouvait juger, une surprise approchant de la stupéfaction , des efforts de mémoire , le tourment du doute , et une terreur vague et religieuse , se mêlant à un respect et à un dévoùment sans bornes. Et tout cela se passait au cœur d'un marin , indifférent et flegmatique par état ! c'était un obscur pèlerin qui causait ces émotions hors de nature à cet homme , que la mort , sous toutes ses faces , eût sans doute moins impressionné.
c( Pen-Fol ! Guignolé Pen-Fol I reprit Donatien en le poussant du coude.
— Hé ! fit Guignolé , comme un homme réveille en sursaut.
— J'ai regardé le pèlerin.
— Ah ! — Eh bien ?
— Ma foi ce n'était pas la peine de faire la voix de confesse , et je peux te dire tout haut... »
Ici Donatien fut interrompu par un revers de
main ;m creux de l'estomac, qtii lui coupa subitement la parole , et suspendit pour quelques minutes le jeu des poumons.
(x Paix , matelot ! Mieux vaudrait pour loi évoquer Satan au coin d'un carrefour en égorgeant une poule noire que de parler de ce... ce pèlerin d'une manière inconsidérée.
— Sainte mère de Dieu ! quel maître-coup ! et sans motif raisonnable , reprit Donatien à voix basse cette fois. On passe quelque chose à un bon patron , je le sais ; mais , entre user et abuser...
— Oublions cela , interrompit Pen-Fol en lui oftrant la main : c'est une preuve de bon accord entre nous.
— Oui-dà : il faut plus d'un gros temps pour disjoindre des planches de chêne bien et dûment chevillées... — Mais ce fainéant de pèlerin !
— N'en parles pas sur ce ton ! si tu aimes le iils de ta mère , interrompit Pen-Fol presque furieux. Un homme de la sorte , mon Dieu ! Aussi vrai que saint Guignolé, mon patron, couchait dans un lit de cendre et de sable , je
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l'égorgerais , Donatien, sur un signe de ce pèlerin. »
Son compagnon le regarda fixement , et , hochant trislenîent la tète :
(( Quelque maligne sorcière lui a sans doute jeté un sort. Un si vaillant marin ! la perle des patrons nantais!...
— A qui diable en as-tu avec tes sorts et tes sorcières? Quand un homme..., un homme comme lui... Mais regarde-le une fois !
— Eh bien! reprit le marin en jetant un coup-d'œil par-dessus l'épaule, je l'ai vu tantôt assex poiu' le reconnaître , fût-il revêtu de la dalnialiqued'un évêque.
— Je Fai vu bien autrement grand. J'ai vu cet homme , Donatien , plus puissant que notre duc, Arthur second. (Baissant la voix.) Je mettrais ma main au feu que ce pèlerin n'est rien moins que le prieur des templiers. »
Cette révélation causa une extrême surprise au marin; mais, ne comprenant pas toutefois l'exaltation de Guignolc, et désirant la connaître , il fit :
c( Eh bien ? »
Peh-Fol ne répondant pas :
(( Possible que ce pèlerin soit le frère Raoul de Montbize. »
Mais le patron n'entendait rien.
<( Oh ! c^est bien lui ! murmurait-il ; c'est le port de sa tête , son regard fier, et sa manière toute gentille de tenir son couteau. C'était ainsi qu'il le prenait pour égorger un ennemi , le noble et vaillant chrétien ! — Par tous les saints du paradis ! continua-t-il à haute voix , n''était la robe qui le couvre et les années qui m'ont vieilli , je me croirais encore le soufFre-misère , le pauvre petit page Bidon (i). Oh! les bons temps ! trop tôt passés , où , de sa voix impérative, il me disait: « Ici, caqueux! » Et la gourmade suivait aussitôt cet ordre , quand elle ne venait pas avant. Et les coups que je recevais à chaque heure delà journée j et les étriviè^ res pour faire arriver le bon vent ; et ces ion-
(i) Le page, à celle époque, était ce que nous appelons ua mousfce : celte derniiMc expression a été empruntée aux Hollandais.
Mlles miils d"'liiver où il m'accrochail aux mâts , pour me rendre le teint frais, disait-il; et ce bon coup de poignard que je reçus dans les côtes parce que ma main tremblait , le lendemain d'une nuit semblable , en lui versant h boire... Oli ! les bons temps ! grand Jésus ! ))
Et le patron attendri essuyait avec son pouce deux larmes fugitives tout étonnées de mouiller de pareilles joues.
« C'était apparemment un liommc vif et colère, remarqua Donatien. Avant ce jour, tu n'en avais jamais parlé.
— Bon ! tu n^y es pas, compère. Je t'ai conté bien souvent les terribles choses que j'ai vues quand j'étais, à l'âge de dix ans, le pauvre petit page Bidon. »
A ces mots, la figure de Donatien se couvrit d'un rouge foncé ; et , regardant le pèlerin d'un œil en-dessous, il fît d'un ton expressif:
c( Eh bien , patron ?
— Eh bien, mon fils! long-temps je l'ai cru mort. Mais le voilà , Dieu merci ! en chair et en os , devant nous. Oui ! je veux que la première lame d'ouest m'engloutisse comme un
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caqueux si ce pèlerin n'est pas mon ancien patron. »
Il se pencha à l'oreille de Donatien , et prononça quelques mots d'une voix tellement basse et émue que celui-ci le pria de répéter.
(( Quoi ! maître Guignolé , quoi! ce serait... ! murmura Donatien en fixant le pèlerin d'un air confondu. Oh ! Jésus le rédempteur! je verrais le plus fameux marin , le plus...!
— Tais-toi I le voilà qui se lève , interrompit vivement Pen-Fol. Ne le regarde pas ainsi : il pourrait deviner que nous sommes assez audacieux pour nous occuper de lui. »
Mais le pèlerin passa devant les deux matelots sans paraître les remarquer, et , suivant les moindres démarches du moine au coftVet , il se plaça de manière à ne rien perdre de la conversation que celui-ci engageait avec un marin récemment entré dans l'auberge.
c( Vous êtes patron de la barque en chargement? demanda le barré.
— Patrice Lezec , aux ordres de votre révérence , répondit le marin en tirant respectueusement son bonnet.
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— Et VOUS partirez bientôt?
— Avec l'aide de Dieu et du bien heureux saint Patrice, mon patron, avant une demi-heure nous aurons quitté le port.
— Bien sûr? insista le père.
— Aussi vrai que Dieu est Dieu , et que saint Patrice est à sa droite au premier rang des élus, la belle barque fine voilière et bonne marchande dont vous voyez la mâture droite...
— Vous allez en ligne directe au Conquet ? dit le barré en l'interrompant.
— Au Conquet, et de là à Saint - Malo , en faisant escale à tous les ports de la Manche.
— Combien de jours comptez-vous employer à votre première traversée ?
— Cela dépend des circonstances , des vents plus ou moins favorables; l'un portant l'autre , six ou sept jours environ.
— Consentez-vous, maître Lezec , à m'admettre dans votre barque jusqu'au Conquet?
— De grand cœur, révérend {)ère. Mon chargement est composé de marchandises pré-
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lieuses ; mais rien de sacré , rien qui louche en quelque façon à l'église 5 et, si le gros temps survenait , votre présence et vos prières pourraient..., suilit : on connaît les miracles et la vie des saints de Bretagne.
— Quant au prix du passage? dit le barré humblement...
— Par saint Patrice î n'en parlons pas : votre présence et vos prières , mon révérend , en cas d'un danger pressant , vaudront bien pour un chrétien les trois nantais à Vécu que paient les autres passagers. »
Le patron tint sa promesse ; une demi-heure après cette conversation , il monta sur l'avant de sa barque , et , joignant ses deux mains devant sa bouche en guise de porte-voix, il cria, d'un ton bien connu de ceux [qui fréquentent les ports :
«Embarque! embarque I embarque! pour le Conquet et la Manche î »
A ce signal de départ , les passagers retardataires accoururent avec empressement, et les accolades , les serrements de mains , les Dieu vous (jarde ! et Dieu vous bénisse ! furent échan-
gés sur tous les tons entre les voya^^eurs, leurs amis et leurs parents. Une bourgeoise , les yeux en pleurs et les mains tachées de cire , pressait dans ses bras son mari, à l'intention duquel elle venait de brûler un cierge sur l'autel de Notre-Dame à Sainte-Croix. Une jeune lille accordait un baiser à son amoureux , deux jeunes cœurs fiancés de la veille par un anneau rompu sur l'autel de saint Saturnin. Quelques uns, tout pensifs, envisageaient avec effroi une aussi longue traversée , et s'applaudissaient d'avoir fait leur testament. D'autres , enfin, intrépides commerçants, parlaient affaire jusqu'au bout.
Le pèlerin, debout sur la grève, contemplait froidement cette scène. Ses yeux perçants, fixés sur le moine au coffret , ne le perdaient pas de vue : on eût dit, à cette préoccupation étrange, que d'un geste du père dépendait le sort de sa vie.
Enfin, le cv'^Embai-que ayant été répété pour la troisième fois, le patron, voyant tous ses passagers arrivés, fit à ses amis un geste d'adieu , accompagné d'un signe de croix.
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« A ia garde de Dieu , sous ie saiivement de JNotre-Darne-de-Bon- Secours el la protection de saint Patrice mon patron! au large! Largue la bosse et pousse de fond ! »
Une explosion générale de noëls et de sanglots accueillit cet ordre.
« Amure la misaine ! borde la civadière ! Jiisse le tourmentin ! » •
La brise fraîche du matin arrondit la toile , et la barque, docile à l'impulsion qu'elle recevait , tourna lentement sur elle-même et para sa proue élevée vers le bas de la rivière. Le pèlerin , sortant alors de son immobilité , prit une escousse de quelques pas, et s'élança, léger comme l'antilope, après la barque qui fuyait. Ses deux pieds tombèrent d'aplomb sur le platbord du navire, qui faillit sombrer par l'effet d'une telle secousse.
(( Vive Dieu ! mon frère , s'écria le patron tremblant , tombez-vous du ciel à mon bord ? Permis de faire ces tours de force sur un grand navire au lest ; maisdans une barque sous voile qui n'a qu'un pied de flottaison...
— Attention à gouverner , interrompit le
pèlerin : le remous de l'Erdre (i) va s'emparer de votre barque ei vous couler conmme un sabol. »
Le patron , honteux de cette négligence impardonnable , tourna promptement la barre à droite, et reprit d'un ton radouci :
« C'est pourtant une drôle de manière d'embarquer sur un navire...
— Chacun a la sienne , )) répliqua le pèlerin en lui tournant le dos et s'asseyant sur le platbord.
Il continua à couver des yeux le moine , ou plutôt son cojBfret , baissant la tête ou affectant l'indifférence toutes les fois que le barré le regardait.
Pen-Fol et son compagnon , debout sur la porte de l'auberge , avaient été témoins de cette scène extraordinaire.
ce Par saint Saturnin! c'est bien lui! s'écria le premier en joignant les mains. Quelle légè-
(0 A cette époque , le port de Nantes était siUic ;:u-dc5sus àa coiifluen', de l'Erdre et de la Loiru.
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lelé ! quel jarret ! Les années ont passé sur lui eoniine une lame sur un prélat (i) ! — Vogue sans crainte , Patrice Lezec : lu portes à ton bord le plus fameux marin dont mémoire d'homme se souvienne. »
(i) Toile rocouvi'ite dun épais cnrluil de {goudron fini la rend imperméable.
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Dix-neuf années s'étaient écoulées depuis la nuit terrible où Creff-Jawn , à la têle des Baïonnais , porta le fer et le feu au sein de cette chère petite ville , patrie de notre héros. Malgré l'embrasement qui avait dévoré une grande partie des maisons , le Conquet n'avait pas changé d'aspect. Chaque propriétaire, en relevant sa demeure , s'était étudié à conserver minutieusement l'ancien plan, les incommodités comprises^ de sorte qu'au bout d'une année