‹ Budic-murChapitre 4 sur 6 · UD10MUR · texte numérisé non relu

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le déplorable événeinenl qui plongea la ville entière dans le deuil n'avait laissé pour traces de son furieux passage que quelques tombes nouvelles , oubliées au cimetière , et des murailles blanches , tranchant par leur frais éclat sur la teinte grise des vieilles façades. La ville , en se restaurant , avait pris le demi-deuil. Cependant, bien qu'alFaiblie parle temps , la mémoire de cette terrible catastrophe était religieusement gardée , et , dans les longues veillées d'hiver, les récits les plus chers à l'auditoire roulaient toujours sur ce sujet. Chaque narrateur s'évertuait à amplifier les faits les plus effrayants , en ayant soin d'en dégager l'élément surnaturel; et si l'identité de Creff-Jawn avec Satan était encore chose contestée , on croyait généralement que le diable du moins avait joué un rôle actif dans ce funeste événement. Les survivants, guidés par un sentiment de terreur vague et de religiosité, fondèrent une messe funèbre , destinée à perpétuer le souvenir de ce sinistre et des douleurs qu'il rappelait. Or cetle journée était le dix-neuvième anniversaire que l'on célébrait au Conquet.

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Quoique le soleil parût encore à l'horizon , la ville était silencieuse , et les jeux du dimanche , qui se prolongeaient dWdinaire bien avant dans la soirée , n'avaient pas eu lieu ce jour-là. Le cabaret de Jouas était à peu près désert , ou du moins ceux qui s'y trouvaient savaient garder un décorum suffisant pour ne scandaliser personne.

Uéglise était ouverte ; mais chacun , à la fin des vêpres, était rentré dans sa maison, et deux personnes seulement occupaient encore le saint lieu.

L'une , affublée de la robe de bougran rouge , propriété de la fabrique , étendue de son long sur les dalles de pierre , ronflait au pied d'un pilier. Cette robe, qui embarrassait les mouvements du premier bedeau sur lequel nous l'avons connue , était beaucoup trop courte pour son possesseur actuel, dont les pieds et les jambes nues étaient couverts d'une croûte épaisse de boue sèche qui pouvait, à la rigueur, lui tenir lieu de chaussure.

A cette description le lecteur n'aura sans doute pas manqué de reconnaître le pauvre idiot I- 9

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File-Etoupes. C'était lui en effet , toujours vaguant à son gré aux environs de la ville , toujours le même , à cette condition pourtant que l'enfant était devenu un homme fait et vigoureux, et que ses lueurs de raison étaient plus fréquentes et plus complètes qu'autrefois. L'adresse extrême qu'il déployait dans ses larcins lui avait acquis avec l'âge un renom de probité , et les chiens ou les enfants étaient ordinairement chargés des vols que Diot avait commis. Du reste , autant qu'autrefois il répugnait à demander, ne le faisant jamais que pour les liqueurs spiritueuses , qu'il aimait avec passion.

Les habitants du Conquet, qui l'avaient vu se développer sous leurs yeux , le regardaient sans étonnement , parce que l'habitude le leur rendait familier; mais Tétranger qui l'apercevait pour la première fois devait éprouver à sa vue une impression tout opposée. Sa taille n'était pas moindre de cinq pieds cinq pouces. Son corps était maigre , osseux ; tous ses membres avaient atteint des proportions convenables. La largeur de ses épaules et l'é-

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paisseur de sa poitrine annonçaieut la vigueur et Ja santé. Sa chevelure brouillée , pleine de vermine , de fétus de paille , de vase sèche et de feuilles, descendait jusqu'à ses jarrets., au niveau de la robe rouge, sale et déchirée, dont on l'avait revêtu dans un but de morale publique. La peau de son visage était enduite d'une croûte trop épaisse de crasse pour qu'on pût en distinguer la couleur. Ses yeux bleus étaient grands, mornes et sans expression. Sa lèvre inférieure pendait sur son menton ; sa bouche était ordinairement entr'ouverte , contractée comme si elle souriait. La forme de sa tête était surtout remarquable. A partir du cou jusqu'au sommet du crâne , elle formait une ligne droite et était complètement aplatie. Un développement prononcé existait au-dessus des oreilles , ou , pour employer les expressions techniques , à l'angle antérieur inférieur des os pariétaux. Ce bourrelet se prolongeait au milieu de la région latérale de la tête , à l'endroit qui correspond à la suture squammeuse ; immédiatement après , le crâne s'aplatissait, et formait avec la partie frontale, excessivement déprimée,

lin cône tronqué d'une forme assez satisfaisante.

Laissons dormir File-Etoupes jusqu'à l'heure de son réveil.

La seconde personne demeurée dans l'église élait une femme assez, avancée en âge. Son extérieur annonçait un plus haut rang que celui des riches bourgeoises ; mais, à en juger par ses vêtements , l'opulence dont elle avait joui était passée depuis long-temps. Sa robe de velours noir était ouverte sur la poitrine , et terminée par une longue queue garnie de fourrure de même couleur ; mais cette riche étoffe portait les traces de vieux services , et plusieurs parties de la fourrure étaient complètement dégarnies du poil long et soyeux qui en avait fait l'ornement. Sa ceinture, de drap de soie, était ternie et passée. Tout en un mot dans sa toilette décelait un état bien voisin de l'indigence après une meilleure position.

Agenouillée sur les degrés du maitre-autel , elle priait avec ferveur j puis, sortant tout à coup de la contemplation mystique où elle paraissait plongée , croisant sur sa poitrine ses

mains maigres et blanches, elle s'écria en levant les yeux au ciel ;

(( Mon Dieu ! qui connais mes douleurs , ne rejette pas ma prière ! Tes prêtres m'ont refusé leur sainte absolution , et, comme une excommuniée , j'ai vu passer la Pàque et les grands jours sans approcher de la sainte-table. Ils exigent de moi , faible femme , ce que les forts ne sauraient faire : ils exigent que je pardonne ! comme si le désir qui me presse n'était pas une soif de sang , qui ne s'éteint qu'avec du sang ; comme si la vengeance , après la perte que j'ai faite , n'était pas le but de uia vie , mon unique consolation I Dans mes prières les plus ferventes , la nuit , dans mon sommeil , à chaque instant de la journée , l'ombre plaintive de Meriadec me suit et me crie vengeance..., et l'on voudrait que j'accordasse pardon à son meurtrier ! — Mon Dieu! toi qui punis dans ta justice les crimes des pères sur leurs enfants à la septième génération , souffriras-tu que l'assassin de mon époux euiporte son crime en terre ?* — Pour la dernière fois je t'implore , car l'anniversaire prochain me trouvera

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SOUS la pierre! O mon Dieu! sois-moi propice I »

En achevant , la figure inspirée , religieusement confiante en une superstition grossière , elle s'imagina communier avec l'Eternel par une bizarre cérémonie. Trois livres des saintes écritures étaient posés sur l'autel ; et , sa prière terminée , elle croyait , en ouvrant les livres au hasard , lire l'arrêt du destin et la volonté de Dieu dans les premiers mots qui s'offriraient à elle : transformation barbare des augures du paganisme , que ces esprits vindicatifs adaptaient grossièrement à la morale de Jésus pour contraindre l'Evangile à légitimer leurs passions.

Elle prit un des livres , et , l'ouvrant d'une main tremblante, elle lut ce qui suit, au dimanche de la Sexagésime i

(( Je tends mes bras vers vous ; mon âme sou- » pire après vous comme une terre sèche et )) aride après la pluie. Faites-moi connaître la » voie par laquelle je dois marcher. Puisque je » tiens mon âme élevée vers vous , délivrez- » moi , Seigneur, de mes ennemis ; j'ai recours

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» à vous. Enseignez-moi à faire votre volonté , » car vous êtes mon Dieu. »

Après quelques moments de réflexion , elle dit en commentant ces mots :

a Oh ! oui , je tiens mon âme élevée vers vous; depuis long -temps je vous implore, ô mon Dieu I Indiquez-moi la voie par laquelle je dois marcher; délivrez-moi. Seigneur, de mes ennemis...: c'est toute la grâce que j'implore. »

Plus confiante dès lors en la bienveillance céleste , elle consulta le second oracle. Ces mots du Nouveau-Testament , écrits en grosses lettres gothiques , s'offrirent d'abord à sa vue :

« Lève-toi , et marche. »

Cette phrase, à la suite du premier oracle, pour un esprit disposé à interpréter toutes choses dans le sens qu'elle y cherchait , cette phrase lui parut positive : elle l'accueillit comme une illustration divine.

(c Ah ! misérable assassin ! ton châtiuient , pour avoir été difléré , n'en sera que plus terrible : car il te surprendra dans la paix de l'impunité. — Oui , nous nous lèverons , nous mar-

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cherons à ta recherche, et, dans quelque lieu que tu sois , le doigt du Seigneur nous guidera et te désignera à nos coups. — L'heure de la vengeance a sonné ! »

Le teint animé , l'œil en feu , et tout émue d'inspiration , elle prit d'une main ferme le troisième livre . et lut sans étonnement , mais comme Taffirmation d'un fait accompli , tant sa conviction était forte , ce verset des Sept psaumes de la pénitence :

(( Le Seigneur a tourné ses regards sur la » prière des humbles ; il n'a point méprisé leurs » demandes. »

Le hasard , à vrai dire , la servait merveilleusement. Après Tordre de courir le monde implicitement donné par ces mots : ce Lève-toi , et » marche, » Dieu, sans nul doute, lui promettait une réussite assurée par cette phrase consolatrice : « Le Seigneur a tourné ses regards sur la » prière des humbles ; il n'a point méprisé leurs » demandes. »

Ivre de joie , elle se prosterna la face contre terre , et , créant la Divinité au prisme de son esprit , elle adressa à Dieu une fervente prière,

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que Dieu n'entendit pas : car la preuve la plus certaine que nulle intervention divine ne s'était mêlée à cet acte de superstition était dans cette action de grâces, tout empreinte de passions humaines.

La tour de Ker-Jean , jadis l'orgueil du Conquet , n'offrait pas l'aspect rajeuni qui parait la chère petite ville depuis les derniers événements. Ses remparts étaient ruinés , le pont lavis ne se levait plus, la plupart des croisées avaient perdu leurs volets , des lézardes serpentaient le long des murailles ; en un mot , un air de misère et de vétusté planait sur le triste ensemble de ce vieil et noble édifice. L'ameublement de la salle basse n'avait subi aucuns chan-

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gemenls , et l'armure de Meriadec , teinte encore du sang dont il l'avait rougie , était pendue sur la boiserie , à la suite de celles de ses pères. Un large espace restait encore pour ses fils , Budic-Mur et Jeannic; et l'on eût dit, à l'air sombre des deux frères se promenant silencieusement dans cette salle mal éclairée , qu'ils songeaient à prendre place sur cet arbre généalogique.

Budic-Mur avait en grande partie réalisé ce qu'on augurait de lui d'après ses goûts enfantins , et les pressentiments des femmes à l'égard de son physique s'étaient trouvés également vrais. Sa taille était haute , mince , flexible ; ses membres nerveux et charnus joignaient la grâce à la vigueur 5 sa démarche fière et assurée convenait au guerrier de cette époque , confiant en sa force, et toujours prêt à la montrer. Ses cheveux noirs tombaient en boucles flottantes autour de ses larges épaules. Ses yeux, de même couleur, expressifs et brillants , étaient légèrement descendus vers l'angle intérieur de l'orbite. Son front était large , sa tête presque ronde , avec un développement prononcé au

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sommet et dans les réglions postérieures; les parties situées au-dessus et en arrière des oreilles étaient extrêmement saillantes , ce qui donnait à son crâne , vu de côté , la configuration de celui d'un oiseau de proie. Une large cicatrice partageait son front, et cette ride prématurée s'accordait parfaitement avec l'expression de sa physionomie , annonçant la maturité d'un âge beaucoup plus avancé. Budic-Mur, presque toujours sombre et silencieux , souvent morose et amer, paraissait incessamment préoccupé d'une idée fixe et douloureuse. Un concours de circonstances funestes contribua puissamment sans doute à développer ce caractère malheureux.

Le meurtre de son père avait produit sur son jeune esprit une impression profonde , que la baronne s'était étudiée à rendre vive et durable. Ainsi la bouche de ses enfants mêlait aux prières quotidiennes des mots de (îaine et de vengeance ; et, quand l'un des marmots avait commis quelque faute , il obtenait un prompt pardon en jurant de venger son père. Avec le temps, cette haine invétérée devint chez Budic-

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Mur une sorte de religion; et ce sentiment, forcé dans un âge où l'âme ne doit être accessible qu'aux tendres émotions, porta de fâcheux résultats; mais des causes indépendantes de celleci y contribuèrent pour leur part.

11 débuta dans le monde par exercer les fonctions de page chez le banneret de Ker-Morvan , son voisin. Bientôt dégoûté de ce métier sans gloire, peu en harmonie avec ses goûts aventureux , il manifesta le désir de porter les armes, et , quoique très jeune encore , suivit le banneret dans les camps. Doué d'une force peu commune, intrépide et courageux, il se distingua dans les guerres de Flandre, et particulièrement à la désastreuse journée de Courlrai , ainsi qu'à la bataille de Mons-en-Puelle , où il sauva, au risque de sa vie , les jours du baron. A la suite de cette affaire , son maître s'employa de tout son crédit pour lui obtenir les éperons. Mais des droits justement acquis ne sont pas toujours les meilleures recommandations, et Budic-Mur vit le terme de la guerre avec le titre d'écuyer. Trop fier pour se plaindre ou pour intéresser quelque grand en sa faveur, il dévora silencieu-

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sèment cette injustice ; et , aussi pauvre qu'à son départ du Conquet, il accepta l'emploi de sénéchal que lui offrit le banneret. Budic-Mur comptait alors vingt-cinq ans, et toutes les espérances dont il s'était bercé dans sa jeunesse étaient venues s'échouer contre une triste réalité. Désillusionné de bonne heure , son cœur sWvrit au doute , au découragement ; et une sombre mélancolie s'étendit bientôt sur ses facultés^ comme un sommeil épais et lourd , avant-coureur de la mort.

Jeannic offrait avec son frère le contraste le plus frappant. Doux, aimant, coramunicalif, il détestait la guerre et les scènes de sang. Pour lui le bonheur résidait dans une vie paisible , dans Taffection , l'amour, et l'exercice des devoirs et desveriusprivées. Ses grands yeux bleus ne savaient exprimer que de tendres sentiments; sa bouche semblait faite pour sourire ; sa figure enjouée, aimable et bienveillante, était le reflet de son âme. Aussi l'amitié qu'on lui portait au Conquet était en proportion égale du respect qu'inspirait son frère.

Il s'assit devant le chauffoir, et Budic-Mur,

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les bras croisés sur sa poitrine , continuait d'arpenter l'appartement. Tout à coup ce dernier s'arrêta, et, posant la main sur son front :

(c C'est aujourd'hui le dix-neuvième anniversaire , et le sang- qui tache cette cuirasse n'a pas encore été lavé. Honte sur nous , Jeannic !

— Il y a une justice au ciel.

— Le crois -tu? Souvent j'ai aussi peu de foi dans la justice divine que dans celle des hommes. Je trouve qu'elles se ressemblent tant!

— Frère, la douleur l'égaré, s'écria Jeannic. Comment oses-tu assimiler les passions humaines aux voies de la Divinité? Quelquefois les coupables obtiennent, à la vérité, l'indulgence des hommes ; mais Dieu , tôt ou tard , atteint le méchant, et, s'il diffère ses châtiments, c'est pour laisser au repentir...

— En vérité , frère Jeannic , interrompit le sénéchal , vous vous exprimez comme un clerc tonsuré. Mais que nous importe à nous le repentir du pécheur? Fût-il au fond d'un cloître ou revêtu du surplis , mon bras ne l'épargnerait pas. ))

Jeannic ne répondit pas : car son àme avait

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peine à comprendre ce désir ardent de vengeance , et il savait que la moindre contrariété, l'observation la plus légère, exaspérait Budic- Mur.

ce Chaque incident de cette nuit affreuse palpite encore à ma mémoire , continua ce dernier: ce fut une scène si horrible I — Tiens, notre père était dans ce coin , pâle , blessé , se soutenant à peine ; lui , les yeux ardents , la figure menaçante , il brandissait un large coutelas... Ma mère le suppliait : il la repoussa durement ; et toi, Jeannic, tu tombas sur ces pierres en poussant des cris douloureux... En ce moment je vis le sang de notre père s'échapper d'une large plaie ; j'en eus la figure couverte. Ce fut alors que je jetai ma hache aux pieds du meurtrier. ))

Jeannic ne répondit rien , et son frère , plus sombre qu'auparavant , continua sa promenade silencieuse.

L'arrivée de la baronne fit diversion aux pensées des deux frères. Après quelques paroles brièvement échangées , elle prit place devant le chaulfoir , et , les ayant fait asseoir à ses

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côtés , elle leur raconta ce qui venait de se passer à l'église , et la réponse favorable qu'elle avait reçue de Dieu. Budic-Mur, saisi d'une exaltation extraordinaire , attendit à peine qu'elle eût achevé son récit.

(( Oui, nous nous lèverons ! s'écria-t il , nous obéirons aussitôt à ce commandement divin ! Frère , tu connais ton devoir !

— Je le connais , Budic , répondit tristement le jeune homme ; mais qu'espères-tu ?

— Es-tu fils de Meriadec pour m'adresser une telle question ? reprit Budic-Mur avec feu. Ce que j'espère , ire de Dieu ! venger la mort de notre père!

— Mais crois-tu que le meurtrier viendra s'offrir à tes coups ou qu'il porte un signe qui puisse le faire reconnaître ?

— L'observation de cet enfant ne manque pas de vérité , dit la baronne ; oui , nous ignorons où se cache le meurtrier : sans cela mon bras de femme eût trouvé la place de son cœur. Mais ayons foi en Dieu , et nous réussirons, mes fils. — Jeannic , allez, chercher mon coffret. »

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Le jeune homme obéit à cet ordre , et revint bientôt après, apportant une cassetle de bois d'Irlande , ornée de moulures d'étain.

«Découvrez vous, mes fils, reprit la vieille dame : ces choses saintes méritent un respect égal à celui que nous portons au ciboire du tabernacle. »

Elle poussa un ressort qui fit sauter le couvercle caché dans les moulures. L'intérieur de cette boite était divisé en plusieurs compartiments garnis de cuir de Cordoue. Le premier contenait trois sachets en filigranes d'or , ornés d'une croix brodée et des étiquettes suivantes :« Cheveux et dents de saint Matthieu ; » Parcelle de la sainte et vraie croix ^ Reliques )) de divers martyrs, bénies par mon saint père » le pape. » Au second compartiment était une maline de Notre-Dame. La reliure, de velours rouge , était garantie par des coins d'argent et des bosselles de même métal , et fermée de cinq agrafFes à jour richement ciselées. Le premier feuillet, de parchemin vierge, portait le titre du livre en grosses lettres gothiques , avec une image de la sainte Vierge. Les autres retra-

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çaient une épisode mémorable de la vie de quelque saint, avec une guirlande de fleurs au milieu de laquelle le texte était écrit à la main en grosses lettres peintes de différentes couleurs. Le troisième compartiment renfermait un hanap^d'argent , des anneaux d'or, et plusieurs autres objets à l'usage du temps.

(c Hélas l mes chers fils , dit la baronne d'une voix émue , voici tout l'héritage que vous transmettra votre mère. Budic-Mur, Jeannic , conservez-le précieusement : toutes ces choses ont appartenu à votre malheureux père , aux Ker- Jean , ou à vos aïeux maternels. Cette boîte et ce castel ruinés composent les tristes débris de deux nobles maisons bretonnes. »

Un nouveau ressort qu'elle fît jouer découvrit un double fond contenant de poudreux parchemins, titres sacrés attestant la noblesse de leur race , plus précieux aux deux jeunes hommes que leur opulence passée. La barpnne, écartant avec un respect religieux ces chartes vénérées , tira du fond de la boîte un paquet couvert de satin noir, et, le montrant à ses fils :

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c( Jusqu'à ce jour, dit-elle, notre douJeur a été oisive , nos désirs de vengeance se sont usés dans l'inaction; enfin le Seigneur a tourné ses regards sur la prière des humbles, il n'a point méprisé leurs demandes. »

Elle déroula l'enveloppe de satin , et découvrit l'ongle du pouce de Creff-Jawn, et un long poignard richement travaillé , mais rongé de rouille.

« Cette arme , souillée de sang , est tombée de la ceinture de l'assassin ; aujourd'hui seulement, grâce à l'illustration divine que j'ai reçue, j'ai pensé que les armoiries gravées sur cette lame pourraient éclairer vos recherches...

— Je le pense aussi , dit Budic-Mur en s'emparant du poignard : les plus faibles indices peuvent nous mettre sur les traces du meurtrier. »

Il essaya d'enlever la rouille ; mais le fer, entièrement rongé, tombait par écailles, et avec elles disparaissaient les armoiries.

(c Voici, dit Jeannic , un fond d'azur au mouton, puis des hermines peut-être rangées en chef.

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— Des yeux plus savants que les nôtres éclairciront ce mystère : j'irai demain à l'abbaye de saint Matthieu.

— Que le Ciel t'y conduise, mon fils, mon noble et vaillant Budic-Mur. Du haut des cieux l'âme de ton père sourit à ton ardeur.

— Et votre bénédiction , ma mère , rendra légères les difficultés qui m'attendent. — Frère, quel est ton dessein ? continua le sénéchal en se tournant vers Jeannic. A ton âge , j'étais déjà un vieux soldat. Comptes-tu vivre et mourir ici comme une plante accrochée entre deux pierres ? Le monde est vaste et beau à voir ; viens avec moi , Jeannic : nous le parcourrons ensemble.

— Et notre mère , Budic-Mur? »

Quelques instants de silence succédèrent à

ces paroles.

« Il a raison , Budic , reprit la baronne. Laisse-le près de moi , mon cher fils. La douleur et les insomnies ont ruiné ma santé ; le terme de ma vie approche. Tandis que mon fils aîné accomplira un devoir sacré , que le jeune au moins me reste pour assister à ma mort. »

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Et , remarquant l'émotion douloureuse que ces tristes paroles avaient causée à ses fils, elle ajouta d'un ton forcé :

(( Ces craintes sont anticipées : je suis forte et valide encore j ma voix est assurée , ma tête saine et jeune. Ne vous afi'ectez pas, enfants.

— Loin le chagrin et les sombres prévisions, repartit Budic-Mur d'une voix concentrée. Je suis gai et plein d'espoir, car l'heure de la vengeance approche. — Vivez, ma mère, vivez longuement pour vos fils et leurs enfants.

— Oh oui ! oh sans doute ! balbutia la vieille dame , j'essaierai de vivre, crojez-le. — Chassons ces pensées amères : elles ne conviennent pas dans une pareille journée. »

Mais les sanglots prirent le dessus; elle se leva , et dit en sortant ;

<c Bonsoir, Budic-Mur, mon brave ; bonsoir, Jeannic. Je dois au Seigneur de ferventes actions de grâces. Adieu, mes fils. Joignez vos prières aux miennes. »

Le boutique de Tavitailleur, après les dixneuf années qui venaient de s'écouler, n'avait subi aucuns changements : c'était toujours la même odeur, le même encombrement ; encore des goudrons , des essences , des cordages , des étoupes, des poissons secs et du sel. Cependant un certain ordre régnait parmi cette confusion , et la propreté était aussi grande que le permettait la nature des marchandises. Nombre de marins que leurs affaires appelaient chez Le-

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cornel eussent quitté volontiers leur état avantureux pour jeter l'ancre au Conquet , dans la boutique du fournisseur, et nombre de jeunes gens trouvaient un prétexte pour passer vingt fois le jour devant la maison du digne Claude. Ce n'était ni l'odeur suave du goudron , ni la face bonasse de Claude , qui les attirait ainsi. Oh ! certes , non ! ni la fumée de sa cuisine , non plus que le vin de sa cave. C'était quelque chose de meilleur et de plus mauvais en même temps , quelquefois aussi perfide ou aussi doux que le vin : deux yeux de femme.

La petite fille confiée aux soins de dame Judith , Genevrette , en grandissant était devenue la plus jolie, la plus gracieuse, la plus aimable créature qui eût pris naissance au Conquet. La beauté de Genevrette était passée en proverbe dans un rayon de six lieues autour de la petite ville. Souvent Ton s'étonnait que Lecornel et dame Judith, couple peu gracieux s'il en fut, eussent donné le jour à une aussi belle enfant ; et, si la figure de cette femme n'eût pas servi de palladium à sa vertu, nul doute que sa réputation n'eût souffert de graves atteintes. Mais,

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quand on se la rappelait , les plus mauvaises langues étaient réduites au silence , et chacun répétait: Il fallait être son mari.

Un feu clair et bien nourri brillait dans l'arrière-boutique , où Genevrelte et Lecornel causaient avant le souper. La servante prenait part à leur conversation, en vaquant aux soins du ménage. Quoique la main du temps se fût apesantiesur le digne fournisseur, on lui trouvait plus d'abandon et de joyeuseté qu'autrefois. Ses mouvements dénotaient l'aisance et la liberté; son ton était plus tranchant; le sourire épanouissait d'ordinaire sa bonne figure légèrement enluminée. Ce changement dans son extérieur s'était opéré à la mort de dame Judith , arrivée depuis neuf ans. Avant d'aller plus loin, nous donnerons brièvement quelques explications pour éclaircir cette lacune dans notre histoire.

L'année qui suivit le pillage du Conquet , les deux époux reçurent la visite d'un marin étranger qui leur remit cinquante agnels pour la pension de la petite Genevrette , et pareille somme leur fut exactement comptée pendant

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les quatre années suivantes. Mais l'an d'après s'écoula , et les agnels furent inutilement attendus. A partir de ce temps , Judith changea bien de manières envers son enfant d'adoption. Présumant la mort de Crefï-Jawn , elle se regarda comme la mère de Genevrette , et l'employa dès lors à tous les travaux du ménage , lui imposant souvent une tâche au-dessus de ses forces, et justihant complètement à son égard le précepte de Salomon : Qui aime bien châtie bien. Chaque larme de la pauvre petite tombait sur le cœur de Claude ; mais, n'osant pas jouer le rôle de médiateur, il se contentait de la consoler en secret. La mort de dame Judith ne fut donc pas douloureuse à ses proches. Des larmes de commande l'accompagnèrent jusqu'à sa tombe, et chaque pelletée de terre qui tombait sur le cercueil arrachait à Claude un soupir d'allégement. Quand il se fut assuré qu'une épaisse couche de terre le séparait de sa femme, il regagna d'un pied léger sa demeure , comme le prisonnier qui respire l'air de la campagne après une longue captivité. Ce fut alors qu'il justifia les épithètes de garnement, de libertin ,

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que lui prodiguait la mégère. On travailla moins, et l'on fut au cabaret; on prit une servante à gages , et l'on échangea le cidre mêlé pour riiydromel et le claret. Ce fut enfin un revirement complet de l'économie domestique établie par feu Judith ; et Genevrette , aimée , choyée et caressée , devint la maîtresse au logis. « Comme tout cela me vieillit, dit la servante : j'avais cinquante ans quand les Baïonnais sont venus , et voilà de ça dix-neuf ans.

— Ce qui fait en tout soixante-neuf ans bien comptés , repartit Lecornel. Je te croyais moins vieille , Tifaine !

— Vieille ! pourquoi pas décrépite ? dit la servante avec humeur. Çà , maître Claude , avez-vous ramassé mon bâton ou porté la tasse à mes lèvres? Quand je dis que ça me vieillit, c'est une manière de parler.

— Hé ! hé! fit Claude , manière de parler ou non , cela ne diminue rien de tes soixante-neuf années.

— Prenez plaisir à me vieillir, cela vous rajeunira ! Je me rappelle , à cette heure , que vous êtes mon aîné d'un an.

— Ma foi! je l'avais oublié , fit Claude assez, mécontent.

— Mais à l'âge de mon père un homme est vert et gaillard , tandis qu'une femme...

— N'est plus qu'une baderne usée (i), bonne

(i) Cette expressioa étant fort usitée dans la marine, nous allons faire connaître sa signification, en traçant Thistorique de la baderne. La vieille baderne , pour les marins, est le nec plus ultra de ce qui n'est bon à rien , la qualîGcalion la plus forte que Ion puisse donner à une inutilité. La baderne en effet est la dernière transformation que l'industrie humaine puisse faire subir au chanvre œuvré. Pauvre baderne ! quel utile enseignement on peut tirer de son histoire : car, avant d'arriver à cet élat misérable , dans sa première création elle jouait un noble rôle à bord. Câble et grelin , elle soutenait un beau navire contre la mer et les vents» aussière , elle le remorquait; tourne-vire , elle a viré au cabestan des fardeaux d'un poids énorme ; guinderesse , elle amenait elguindait les mâts do hune et les antènes; basse-debout, elle assujettissait les ancres sur les bossoirs du navire. Eh bien ! lorsque tous ces câbles usés ne suffisent plus à leur emploi , on les détord : les parties saines , celles du cœur, font du bitord et des tourons ; celles inférieures sont employées à faire des sangles ; celles plus inférieures, des paillets et des pantalons: enfin, le

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à jeter à saint Pierre (i), interrompit la servante. Profite de tes beaux jours , Genevretle ; mais rappelle-toi que le plus joli grelin deviendra baderne à son tour. »

Quelques moments après , elle reprit d'un ton plus bas :

(( Savez-vous, maître Claude , qu'il revient les nuits au Conquet. »

Lecornel fit un bond sur sa chaise , et s'écria en pâlissant :

« Il revient ! Qui te l'a dit? où l'as-tu appris, Tifaine ? Il revient , bon Dieu ! Et sait-on qui ? demanda-t-il avec angoisse.

— On n'est pas d'accord là-dessus. Les uns disent que c'estl'ancien bedeau; d'autres ont reconnu, disent-ils, messire Meriadec de Ker-Jean.

rebut du chanvre , ce qui n'est propre à i ien de mieux , forme la triste baderne. La baderne sert à fourrer les câbles , pour les prései-vcr des frottements sur les quais et les écubiers. Maintenant, je laisse à juger ce qu'est une baderne usée.

(i) On dit jeter à saint Pierre tout ce qui «e jette du bord dans la mer.

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— Que ton souper te soit amer pour la peur que lu m'as faite ! reprit Claude en se rassurant. Quand on parle de revenants , je pense toujours à ma femme. »

Au même instant , un bruit léger, mais distinct, se fit entendre à la porte. Claude , encore sous l'impression des idées surnaturelles , devint pâle comme un trépassé. Genevrette , rouge et souriante , semblait accuser le peu d'empressement de Tifaine , qui allait ouvrir à pas lents. Enfin la porte tourna sur ses gonds , et Jeannic de Ker-Jean entra dans l'arrière-boutique

«Vous ne vîntes jamais plus à point pour partager le souper. Asseyez-vous près de ma fille, messire , et jugez à sa rougeur combien elle est aise de vous voir. »

Celte remarque colora davantage les joues de la jolie fille. Pour cacher son embarras, elle aida la servante dans les apprêts du souper.

(c Par saint Matthieu ! je tremble encore de la peur que vous m'avez faite , continua Lecornel. Nous parlions de revenants, et j'ai cru , Dieu me protège I que l'âme de ma défunte Judith venait frapper à la porte. Mais c'est une

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crainte mal fondée : n'ai-je pas payé plus de vingt-cinq beaux réaux en messes et en litanies? Malgré cela , j'en donnerais bien encore autant pour la savoir en paradis : car les âmes du purgatoire reviennent, dit-on , quelquefois.

— Oii l'on est mal, on demeure difBcilement , » remarqua la vieille Tifaine.

Lecornel attendait une réponse de Jeannic ; mais les yeux et l'àme du jeune homme étaient captivés par la séduisante Genevretle.

Légère et vive , la jeune fille allait et venait dans l'appartement , décelant une grâce nouvelle à chacun de ses mouvements.

Une touffe de vSes cheveux blonds était applatie sur le front ; le reste de sa chevelure s'échappait par derrière en boucles ondoyantes. Un bonnet poupon garni d'une broderie était serré sur sa tête. Elle avait en outre une coiffe repliée des deux côtés de la figure , et dont les basques flottâmes tombaient carrément sur son dos. Sa taille déliée était à Taise sous un étroit cor-bros qui la dessinait parfaitement. Un ruban vert en faisait plusieurs fois le tour, et les deux bouts pen-

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daient fort longs par devant. Sa jupe courte, froncée tout autour des hanches , laissait voir la naissance d'une jambe délicate , terminée par un charmant petit pied.

Parfois les beaux yeux de la jeune fille rencontraient ceux de Jeannic. Alors elle devenait rouge , et cachait son embarras en se détournant promptement; mais ses lèvres formaient un petit sourire dérobé: et , à la voir aller et venir sans but , agir beaucoup sans rien faire, on jugeait que son esprit et ses mains s'occupaient diversement.

« Sainte Vierge ! quelle lubie lui trotte au cerveau ! s'écria la vieille. Voyez , maître Lecornel , ne dirait-on pas qu'elle est folle? Tout à l'heure elle était si raisonnable ! C'est sûrement messire Jeannic... Bon ! la voilà maintenant qui verse du cidre dans le farr. »

Genevrette , confuse de ses gaucheries et de cette observation , alla s'asseoir dans un coin , en cachant sa tête dans ses mains; mais sa rougeur se trahissait à travers ses jolis doigts , et Jeannic, qui la couvait du regard, se sentait pris d'une émotion presque aussi forte : car le trou-

ble de la jeune fille n'était pas un secret pour lui.

Enfin on servit le souper. Outre l'ordinaire, consistant en poisson sec et en farr, on avait ajouté, à cause du noble convive, des œufs pochés , quelques harengs , une tranche de jambon grillé et des galettes de blé noir dont la pâte avait été délayée avec du lait.

A la fin du repas, Claude fit sauter le bouchon d'un flacon ; et remplit à ras bords une large coupe d"'étain , destinée à faire le tour de la table.

« Messire Jeannic , » dit-il...

Plusieurs coups frappés violemment à la porte ne lui permirent pas d'achever. Echauffé par le souper, Lecornel s'écria , tandis que la vieille Tifaine allait ouvrir en grondant :

« Ma foi! si c'est un revenant, il arrive tout à propos : en échange du vin qu'il boira , il nous donnera des nouvelles de l'autre monde , et je saurai si ma défunte , la chère femme , se trouve bien placée là-bas.

— Ave Maria ! excusez Diot : la nuit est froide , et votre chauffoir brille de loin. »

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L'idiot bedeau , sans plus de cérémonie, entra dans l'arrière -boutique , et prit place devant le feu.

(( La mer est grosse, et la pluie tombe. Ave Maria! compères, les marins auront mauvaise nuit. »

En effet , ses cheveux blonds ruisselaient d'eau , et la robe de bougran rouge , son seul vêtement , était collée sur son corps.

« Que nous veux-tu à cette heure? » demanda Lecornel.

Mais l'idiot couvait des yeux la coupe de vin, et, comme un chien alléché par un bon morceau, il passait à chaque instant la langue sur ses lèvres.

« Entends-tu, messire bedeau , on te demande à quelle fin cette visite indue ? » dit la servante avec humeur.

Car elle aussi avait ses projets sur la coupe , et l'arrivée de Tidiot la contrariait singulièrement.

File-Etoupes, à celte seconde interpellation, répondit d'un ton distrait :

« Diot est mouillé , et Diot a voulu se sécher

avant d'aller dormir sous le grand auvent du tanneur : c'est là sa maison à Diot , depuis que l'herbe du cimetière se cache sous la glace et l'eau. ))

Puis, prêtant l'oreille et immobile tout à coup , comme un limier en arrêt , il reprit d'une voix sinistre :

(c Ave Maria ! entendez-vous ces cris? Compères, compères, des naufragés demandent secours. »

Jeannic et le fournisseur coururent à la porte en toute hâte; les deux femmes vinrent également écouter. Le ciel était sombre, sans étoiles; la vague se brisait mugissante, et le vent de mer, qui soufflait avec violence, chassait des bouiFées de pluie. Mais le bruit des éléments était le seul qu'on entendit ; aucun autre ne s'y mêlait.

« C'est encore une folie de l'idiot , grogna Tifaine.

— Quelle triste nuit pour les femmes de marins! dit Genevrette en frissonnant.

— • Rentrons , et bénissons le Ciel pour notre part. Mieux vaut , enfants , jaser devant son

chaufFoir que courir les mers par ce temps. — Et toi , si tu t'avises encore de nous efirayer ainsi, la porte te sera fermée. Les cris et les naufragés sont dans ta cervelle à l'envers.

— Possible que Diot se soit trompé. »

Un sourire niaisement malin se promena sur ses lèvres , et sa langue les caressa avec une sorte de volupté.

Lecornel offrit la coupe à Jeannic , et celuici la remit ensuite à son hôte , qui la passa à Genevretle après une longue libation. La jeune fille but quelques gorgées, et, faisant signe à l'idiot :

c( Prends ceci , File-Etoupes , dit-elle : ce bon vin te réchauffera.

— Ave Maria ! Dieu vous bénisse pour votre bonté , Genevrette. »

Cependant la servante , frustrée dans son espoir, gromelait à demi-voix. Genevrette , compatissant à son désappointement , lui passa le flacon ; mais il se trouva vide.

(c Oh ! oh ! s'écria Lecornel ; ne te plains pas , dame Tifaine : tu en as pris ta bonne part. »

File-Etoupes , à ces mots , fit entendre son rire niais , assez semblable au bêlement d'un agneau; et il prit congé de ses hôtes, pour aller sous son auvent.

Quand la baronne fut sortie de la grand''salle , ses deux fils demeurèrent encore quelques moments ensemble, et Budic-Mur, plus sombre qu'auparavant , se sépara de son frère. Son cheval, tout scellé, l'attendait dans Técurie. Il le monta , et lâcha la bride à l'animal intelligent, qui prit la route du château de Ker-Morvan.

Bien qu'un intervalle de dix-neuf ans se soit écoulé , nous pensons que le lecteur n'*a rien

oublié des faits que nous avons mentionnés plus haut. L'entrevue de Blanche avec Raoul, que nous avons rapportée , fut la dernière qu'ils eurent ensemble. L'incendie du Conquet et les soupçons qu'elle avait déjà conçus ne lui laissaient pas douter que l'homme maître de son cœur ne fût le pirate Creff-Jawn. Cette découverte n'affaiblit pas l'amour de la triste jeune fille. Elle conserva long-temps des sentiments aussi purs et aussi dévoués pour l'homme qui seul au monde pouvait lui rendre son enfant. Enfin , après avoir espéré bien long-temps y après avoir passé de longues années à attendre de ses nouvelles , à interroger les pèlerins et les voyageurs , sans obtenir aucuns renseignements sur lui , elle le crut mort, et le pleura , pleurant avec lui sa fille , dont le secret de l'existence était enseveli dans sa tombe. Sur ces entrefaites un seigneur de la Haute-Bretagne , Havart de Gatinen , qu'une succession importante avait appelé dans le Léonnais , la demanda en mariage. Blanche, aux prières de son père, consentit. à l'épouser. Cette union, contractée sous de tristes auspices , ne porta aucun

fruit heureux. Blaaclie respectait son époux ; mais son cœur était flétri , et sans cesse le souvenir de sa faute , debout entre eux comme un fantôme , arrêtait ses épanchements affectueux. De son côté Havart de Gatinen , ou de Ker- Morvan — comme on l'appelait plus ordinairement au Conquet — paraissait opprimé de pensées tristes et douloureuses. Le soupçon qu'il était en proie à de terribles remords fut généralement conçu , et ce soupçon acquit à peu près l'importance d'une certitude quand , après un voyage à Rome , il partit en pèlerinage pour la Terre-Sainte. L'époque fixée pour son retour étant depuis long-temps passée , cela confirmait les bruits répandus sur sa mort en Palestine , accrédités dans le pays.

Budic-Mur, isolé dans ses pensées , chevauchait au pas de son cheval dans la direction du château. Sa poitrine gonflée et son agitation extrême décelaient des réflexions cuisantes , un violent combat dans son âme , qui se trahissait parfois en mouvements brusques ou en brèves exclamations. Ses sourcis froncés se confondaient en une ligne noire sous les rides

de son large front ; l'expression de sa figure était morne et douloureuse. Un écart de son cheval le rappela à la vie. Comme un homme éveillé en sursaut , il promena son regard autour de lui , et tressaillit d'une espèce de joie sauvage. La nature décolorée harmionisait avec son âme : la nuit était sombre , et l'atmosphère chargée d'un brouillard épais qui distillait une pluie fine et pénétrante. Pendant long-temps Budic-Mur demeura dans une inmiobilité complète , prêtant une oreille avide aux cris des oiseaux nocturnes , à la voix sourde des vagues, qui dominait les sifflements criards du vent, à tous ces sons vagues et lointains qui bruissent le soir dans la campagne, et que l'àme exaltée se plaît à écouter comme des émanations d'une cause mystérieuse et divine. Cette contemplation apporta un grand changement dans ses pensées; l'orage qui grondait dans son sein parut se calmer tout à coup , et sa figure prit cet air de sérénité qui suit d'ordinaire une résolution difficile immuablement arrêtée.

c( En avant donc , s'écria-t-il : le plus tôt sera le mieux. »

Et, lâchant la bride, son cheval , impatient de l'écurie , le rendit en quelques minutes dans la cour de Ker-Morvan.

Blanche, entourée de ses chambrières, lisait à haute voix l'histoire de la vie des saints. Ce n'était plus cette jolie jeune fille pleine d'amour, triste mère donnant le baiser d'adieu à son enfant nouveau-né : la gentillesse de la jeune lille avait fait place à la beauté calme et austère de la femme ; les douleurs de la fille-mère s'étaient fondues sous la grave majesté de la noble dame châtelaine. Incertaine encore de la mort de son époux, que nulle preuve positive n'avait confirmée , mais ajoutant foi néanmoins aux bruits répandus, Blanche avait revêtu une parure convenable à sa position. Sa robe, de velours violet, sans aucun ornement, était ouverte sur la poitrine, et sa gorge était couverte d'une guimpe à la façon des bénédictines réformées. Un surcot de damas noir, dont la forme ressemblait à celle des cor-bros du pays , dessinait parfaitement les formes gracieuses de sa taille et de ses épaules. Les manches , coupées en mourant, étaient serrées depuis le coude jus-

i'jS BUDIC-MUR.

qu'au poignet par une file de boutons d'argent. Cette parure simple faisait valoir tous les avantages de Blanche : son teint avait plus d'éclat par le contraste de ces étoffes foncées , et la mélancolie répandue sur sa figure était en rapport avec le deuil de ses vêtements. Elle comptait alors trente-cinq ans ,* mais nombre de femmes plus jeunes étaient moins bien conservées , et sa beauté pouvait lui mériter encore les hommages de plus d'un cœur.

L'arrivée de Budic-Mur interrompit la pieuse lecture; mais la baronne n'en parut nullement contrariée. Elle remit le livre à Paule, sa fidèle chambrière , et accueillit le sénéchal d'un sourire aimable et gracieux. Celui-ci se plaça devant le chauffoir , fixant la flamme d'un air sombre et distrait.

La châtelaine , après l'avoir considéré quelque temps , dit de ce ton caressant dont les femmes possèdent le secret :

(( Mon Dieu! Budic, qui peut donc encore t'attrister? Tu parais plus chagrin que d'ordinaire.

— C'est aujourd'hui le service anniversaire, »

dit la chambrière en se penchant à l'oreille de sa maîtresse, mais assez haut néanmoins pour être entendue de tous.

Blanche tressaillit, et ses lèvres devinrent pâles : ce jour lui rappelait aussi des souvenirs douloureux.

(c Est-il vrai , mon ami , que cette triste cérémonie t'ait affecté à ce point?

— Est-ce que la mémoire de mon père n'est pas à vos yeux une cause suffisante de tristesse , répondit-il brusquement.

— Sans doute; mais ta réponse révèle un autre chagrin. Si ton esprit n'eût pas été douloureusement préoccupé , tu ne l'eusses pas faite ainsi. »

Budic-Mur rougit à ce reproche si bienveillant ; et, fixant son regard sur la pâle figure de Blanche :

c( Pardonnez,- moi , madame, dit-il en balbutiant, et croyez...

— Allons, tais-toi! interrompit la châtelaine avec bonté. La seule excuse que j'accepte est une confiance plus grande , et . j'ose le dire , bien méritée. »

l80 BUDIC-MUR.

Ces instances raffermirent la résolution qu'il avait prise antérieurement.

c( Oui, oui, dit-il d^une voix étouffée , toute ma confiance vous est acquise , je veux, je dois parler. J'ai trop long-temps différé. »

Blanche fit signe à ses chambrières, qui sortirent lentement et comme à regret de la salle : elles eussent voulu avoir leur part des secrets du beau sénéchal.

ce Nous sommes seuls , Budic , reprit Blanche. Ouvre-moi ton âme, et compte en retour sur une active sympathie. Tes douleurs ne doivent pas être d'une nature telle , que les secours et les consolations de l'amitié ne puissent y porter remède. »

Budic-Mur, ému jusqu'aux larmes , saisit la main de la baronne et la baisa avec transport. Puis, étonné, confus de ce mouvement spontané , il s'éloigna de quelques pas.

(( C'est à regret, dit-il, que je me vois contraint de payer vos bontés par la plus noire ingratitude : je vais partir, madame.

— Partir! répéta Blanche, Quelle folie! Le moment serait bien choisi !

— Il est des circonstances où l'on n'a pas le choix ; quand le devoir parle , les considérations se taisent.

— Eh! d'où vient cette subite résolution? Quel est le but de ce voyage ? — Le terme en est-il éloigné?

— Mon but est une œuvre sacrée j et quant au terme..., je l'atteindrai en vengeant la mort de mon père ! »

L'étonnement de la châtelaine se peignit sur sa figure.

« Quoi ! c'est pour commettre un crime que tu vas entreprendre...

— Madame, dit-il en l'interrompant, ne jugez pas une action que vous ne pouvez comprendre.

— Mais ! Budic , reviens à toi ! s'écria-t-elle avec ferveur. De quel droit iras-tu verser le sang d'un chrétien susceptible de repentir, et digne encore de pardon. Dieu est notre maître à tous; il est immuable dans sa justice; et, exercer ta vengeance, c'est t'arroger un droit qui ne t'appartient pas. Au nom du divin Rédempteur! entends la voix de la raison! repous-

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se les suggestions de la mère , dont la haine égare l'esprit , à tel point que l'église lui refuse ses plus précieuses consolations.

— Cessez , madame...! répliqua-t-il froidement. Ma résolution est prise ! et vous devez me connaître assez...

— Oui! ton opiniâtreté, Budic, m'est bien connue; et ce défaut , «qu'on reproche aux Bretons, peut t'être imputé doublement. Mais quelquefois aussi ton esprit s'est ouvert à la voix de la raison ; quelquefois les conseils de l'amitié ont pénétré jusqu'à ton cœur. Je puis donc espérer de te convaincre , quand , appuyée des paroles de Dieu , je viendrai te dire...

— Les crimes des pères seront punis sur leur postérité à la septième génération , interrompit Budic-Mur, se targuant avec empressement de ce passage de l'Ecriture. Toujours Dieu nous a donné l'exemple de la vengeance. Jésus, portant sa croix , a puni la dureté d'Isaac Lanquedème en lui imposant le supplice de marcher jusqu'au jugement dernier, et la race proscrite des juifs est une preuve vivante et perpétuelle

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de la colère céleste. D'ailleurs une illustration divine a été communiquée ce soir à ma mère ; et désormais c'est une œuvre de dévoûment filial , un devoir que j'accomplis , plutôt qu'un caprice ou un plaisir, )) ajouta-t-il plus bas.

La châtelaine, compatissant au malheur du jeune homme victime d'un préjugé barbare , voulut mettre tout en œuvre pour le faire renoncer à son projet.

« Ainsi c'est le moment où la mort de mon époux paraît à peu près certaine , où les secours d'un ami me seraient les plus nécessaires , c'est le moment de veuvage, de douleur et d'embarras, que tu choisis, Budic-Mur, pour me laisser seule dans ce château, où la présence d'un sénéchal est indispensable en l'absence d'un baron. »

Budic-Mur baissa la tête. Ses joues étaient pourpres , et les veines de son cou gonflées ; tout en lui décelait une émotion vive , un combat interne et violent.

« Tu resteras, n'est-ce pas? reprit la baronne, qui se méprenait sur la cause de cette agitation. Ton cœur n'est pas inaccessible aux prié-

res d'une amie ; tu resteras avec moi, Biidic, car voici le moment où tes conseils et pent-être ton courag^e seront nécessaires à une veuve désormais sans protecteurs. ))

La voix de Blanche était douce et pénétrante , la prière était dans ses yeux , et son geste décelait cette faiblesse touchante d'une femme qui implore aide et protection.

Budic-Mur, dans un état douloureux d'agitation impossible à décrire , fixa Blanche d'un long regard ; puis , mettant la main sur ses yeux , comme pour dissiper un charme :

(c Impossible! gémit-il d'une voix sourde ; impossible, madame...: il faut que je parte. A part la sainte cause que j'embrasse, un plus long séjour ici serait également impossible.

— Qu'entends-je ! s'écria la baronne de plus en plus surprise. Quoi ! Budic , une autre cause que cette vengeance te contraint à me quitter?»

Et , voyant qu'il se taisait :

« Par la puissance de Marie ! je te prouverai, Budic, que je suis maîtresse en ces lieux. Je veux , je dois connaître les motifs de ce brusque

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départ. Tu me les diras , dusse -je te retenir de force. »

Changeant de ton , elle ajouta :

c( Non! tu ne sortiras pas sans m'avoir confié ce mystère : l'amitié que je te porte me donne le droit de l'exiger. »

Mais le sénéchal demeurant toujours immobile et silencieux :

« Quoi ! le guerrier courageux sur un champ de bataille reste tremblant devant une femme. J'avais meilleure opinion de ta fermeté , Budic ! ))

A ces mots il releva la tête, et dit d'une voix pleine et sonore , trahissant pourtant une certaine émotion ;

«Oui! de toutes manières, je dois habiter désormais loin de ce château. Sachez-le , Blanche, depuis long-temps je vous aime!

— Eh bien! mon ami, reprit la baronne, se méprenant évidemment au sens de ces paroles, ton affection pour moi est bien payée de retour. J\e t'ai-je pas vu tout enfant , grandir sous mes yeux? et depuis nombre d'années nous vivons sous le même toit. Crois-le , Budic , tu tiens en

l86 BUDIC-MUR.

mon cœur la place des enfants que le Ciel m'a refusés.

— Que me font ces sentiments de mère!... Blanche! c'est d'amour que je vous aime !

— D'amour ! répéta - t - elle surprise au point qu'elle n'en croyait pas ses oreilles ; de l'amour pour une femme qui pourrait être ta mère! — Mais as-tu perdu l'esprit?

— Blanche ! la disproportion de nos âges n'est pas telle que votre beauté ne puisse inspirer de tendres affections. L'amitié que vous m'avez constamment témoignée , vos grâces , votre douceur, tout en vous m'a séduit... Que vous dirai-je ! l'habitude de vous voir m'a donné celle de vous aimer. »

Ces mots furent prononcés d'un ton de voix si peu habituel au sénéchal , que la baronne doutait encore; mais, le feu de ses yeux écartant tous les doutes, elle dit , après un moment de réflexion :

(( Vous avez raison , messire , le séjour de ce château vous est désormais impossible. A cette même place , mon époux vous investit , à son départ , des fonctions de sénéchal : devait-il

croire que son enfant d'adoption paierait ainsi ses bienfaits ?

— Ire de Dieu ! s'écria Budic-Mur blessé de ce reproche, assez long- temps je me suis imposé une douloureuse contrainte ; vous m'y avez forcé , madame ! Avant de vous dire un adieu éternel, j'ai cru pouvoir...

— C'en est assez ! c'en est trop , messire ! L'épouse de votre maitre...

— Je n'ai plus de maître! s'écria-t-il avec transport : à compter de ce jour, je secoue toutes chaînes ; puissè-je aussi rompre les vôtres. Adieu , Blanche ! adieu !

— Quelle scène ! murmura Blanche lorsque le bruit de ses pas se fut perdu dans l'éloignement. Quels souvenirs il me rappelle! Il y a dix-neuf ans , à pareille époque , mon rôle était bien différent : c'était moi qui aimais , moi qui priais; et toutes les grâces , tous les attraits de la première jeunesse, étaient alors mon {partage. -— Pauvre Budic, quelle folle passion !

Après plusieurs jours de mer, la barque de Patrice Lezec , que nous avons vue partir du port de Nantes , était arrivée à peu de distance du Conquet. Grâce aux escales faites à Saint- Nazaire , à Quiberon , à l'Ile- Verte et à Audierne , ports où l'on s'était arrêté pendant autant de nuits , et grâce surtout au beau temps qui avait régné sans interruption , les passagers les plus timides étaient complètement rassurés , et

igO BUDIC-MUR.

chacun avait espoir que le voyage s'eflfectuerait heureusement.

Cette barque , affectée à des voyages de long cours , puisqu'elle allait de Nantes à Saint-Malo , était une des plus grandes et des mieux équipées du pays. Sa forme annonçait qu'elle était sortie des chantiers d'Olonne , ou du moins qu'on avait suivi dans sa construction le modèle de ces parages , où , les havres étant rudes et de barre (i), pour cette raison les bâtiments étaient fort courts. Sur dix-huit pieds de bau, elle n'avait que trente pieds de quille , proportions tout-à-fait inconnues à notre époque , où les navires sont beaucoup plus effilés. Néanmoins cette construction avait ses avantages réels , et donnait une marche supérieure par un beau temps. A la vérité les barques ainsi faites , dans une tête de mer et à la bouline , étaient très rudes et tombaient à chaque coup jusqu'au château d'eau dans la mer ; mais, naviguant de port en port, elles attendaient le vent favorable, et se

(i) Havres de barre , uù l'ou ue peut outrer qu'à marée hatrte.

mettaient à l'abri à la moindre apparence de danger , de sorte qu'elles n'éprouvaient que bien rarement les inconvénients de leur construction. La courbe de l'élable était presque droite , ainsi que la flèche entée dessus , nommée des Marseillais la serpe , qui se terminait brusquement par une pièce de bois appelée chicabeau, placée en guise de la poulaine , qui formait à cette époque , et plusieurs siècles après , un très long prolongement. L'arrière , ou poupe , ne différait guère de l'avant; l'étambol avait à peu près autant de quête que l'étable. C'était encore là une conséquence de sa construction si développée au bouchin (1) : car déjà ceux des navires de l'Océan qui ne suivaient pas les proportions d'Olonne donnaient à l'étable deux fois plus de quête qu'à l'étambot. A cette même époque les Italiens en faisaient à peu près autant pour leur rota di popa , et les Marseillais pour leur capion de poupe. Au-dessus du gou-

(1) Bouchin , la plus grande largeur d un navire, au maîlrebau , c'est-à-dire au milieu , où se place la maîtresse côte.

vernail ., sur le miroir de la poupe , était la tutelle ou dieu-conduit de la barque , représentant l'image du saint protecteur sous l'invocation duquel elle était placée. C'était une masse de couleurs diverses , dont la signification fût demeurée problématique si ces mots écrits en relief : (c Dieu sauve le sai7it Patrice! )) n'eussent pas révélé l'intention que le peintre avait eue de représenter la figure de ce bienheureux, dont la barque portait le nom.

Sa mâture n'était pas dans les proportions ordinaires , qui voulaient que l'arbre d? maître , ainsi que les Marseillais nommaient le grand mât, eût trois fois la longueur du bau : elle était subordonnée à sa forme , et calculée sur un autre base. Ainsi le grand mât n'était que de quarante pieds , tandis qu'il aurait dû être de cinquante-quatre si la largeur du maitre-bau n'eût pas été si fort disproportionnée à la longueur de la quille. Le mât de misaine , de borcet ou de trinquet , nommé par d'autres mât d'avant, était calculé sur l'arbre de maître, ainsi que le mât de beaupré et celui d'artimon , que les Normands désignaient sous le nom de

Tïiât de misaine. Il n'y avait de hunes à aucun de ces mâts. Pour abréger ces détails, qui peuvent d'autant plus fatiguer le lecteur qu'ils resteront nécessairement incompris de ceux qui ne possèdent aucune connaissance nautique , nous remettrons la désignation des voiles à un moment plus opportun.

C'était un dimanche ; la matinée avait été passée en prières à bord du saint Patrice : car, parlant le matin d'Audierne , on avait franchi le passage du Raz (1), redouté des navigateurs , et c'était un usage inviolablement pratiqué de réciter dans cet endroit certaines litanies pour obtenir la protection du Ciel , et en mémoire des naufragés.

a Le danger est à l'arrière et l'espoir à l'avant de notre barque , » dit le patron en jetant un coup -d'oeil réjoui à ses compagnons.

(1) Le mot raz, en breton, signifie passage , courant d'eau. Celui-ci se nommait ar raz a Fontené, le raz de Fontcnai. Dire passage du Raz , c'est dire littéralement passage du passage. Sur les lieux , on dit : Beff-ar-raz, Bec-dii-Raz.

Cette déclaration mit un terme aux prières, et chacun respira plus librement.

Il faisait une de ces chaudes journées d'automne qui rappellent les beaux temps d'été ; la barque voguait vent arrière sur une mer calme et unie, dont les houles légères miroitaient pompeusement les rayons brillants du soleil. Les côtes escarpées et rocheuses delà terre de Cleden , et Paspect effrayant de l'île de Sein , entourée de hideux rescifs , perdaient , dans cette riante matinée, la sombre horreur qui plane sur eux d'ordinaire ; au lieu d'inspirer la terreur, cette nature sauvage saisissait l'âme d'une solennelle admiration. Les oiseaux de mer qui fourmillent sur le Begar-Raz avaient quitté leur retraite; ils animaient ces masses énormes de rochers noirs superposées l'une sur l'autre , placées au bout du continent comme une formidable redoute. Les passagers , subissant l'influence du temps , ouvraient leurs cœurs à la joie , et regardaient d'un œil serein ce terrible cap du Raz , qui leur avait causé tant de frayeurs anticipées , disparaître derrière eux. Le prestige d'effroi qui s'attachait

à son nom était beaucoup diminué dans l'esprit de ces bonnes gens ; ils taxaient d'exagération les récits des navigateurs , et souriaient à part de leur naïve crédulité. Arrivés à la hauteur de la pointe de Bemel , le patron manœuvra de manière à rallier la grande baie de Pol-David , actuellement baie de Douarnenez.

(( Par saint Budoc ! de pieuse mémoire, s'écria le pèlerin , Patrice Lezec est le marin le plus poltron et en même temps le plus ignare que j'aie vu de ma vie. »

Cette phrase , la plus longue que le pèlerin prononça depuis son entrée à bord, surprit tous les passagers , et notamment le patron. L'étonnement qu'il éprouva fut même assez grand pour qu'il conservât son sangfroid.

« Pèlerin mon frère , dit-il avec une certaine dignité, si tu es accoutumé à parler aussi grossièrement , le silence que tu as gardé jusqu'à ce moment était sage , et je t'invite à le continuer jusqu'au bout.

— Tu suis une fausse route , patron !

— Que t'importe? Patrice Lezec est maître et

±q6 budic-mur.

roi à son bord , comme monseigneur le duc

dans sa fidèle duché.

— Cela ne te constitue pas un pouvoir sans bornes , patron! — Quand un sujet du gracieux quens se croit vexé par son seigneur, il en appelle à la cour du roi de France , qui tient haute justice en Bretagne ; de même, quand un patron ignare met en péril ses passagers...

— C'est vrai , très vrai ; chacun peut donner son avis. Ecoutez-le , Patrice I

— Avez-vous envie de boire votre dernier coup? reprit le patron en colère. Allez , compères , un novice et moi sont deux , et mes matelots peuvent vous dire si je sais conduire ma barque.

— Nous sommes persuadés de votre habileté, maître Patrice , dit le moine au coffret. Cependant il n'appartient à personne de mépriser les conseils. Je vous invite à écouter ce frère pèlerin ; autrement vous feriez preuve d'orgueil et d'obstination , et ces péchés seraient punis tôt ou tard. »

La voix du moine fit quelque impression sur

Patrice. Néanmoins , l'amonr-propre parlant plus haut :

(c Rassurez- vous, mon père : saint Patrice est avec nous. Quarante années de pratique m*'ont donné assez d'expérience pour laisser dire ces beaux donneurs de conseils. A les entendre parler, on les croirait aussi marins que la mer ; mais , s'il faut entrer en action , ils prennent l'écoute du pacfi pour la drisse de la civadière.

— Possible! dirent plusieurs passagers. Laissons à chacun son métier. Le tisserand sait faire la toile, et le trévier (1) la tailler.

— Mais rien n'empêche que le trévier ne soit tisserand , ni le pèlerin bon marin. — Encore une fois , Patrice Lezec nous expose aux plus grands dangers.

— Bon frère pèlerin , racontez-nous les merveilles de la Palestine , dit un matelot d'un ton moqueur.

(1) Trévier, ce qu'on nomme actuellement voilier. Ce nom

venait de Taiguille de Iré dont ou se servait pour coudre les voiles.

li^S BLDIC MDR.

— J'ai des marchandises précieuses à bord de cette barque , et j'y tiens autant qu'à ma vie. — Il est prudent d'écouter ce frère pèlerin , qui paraît être un connaisseur en marine.

— Oui-dà , ajoutèrent plusieurs autres passagers. N'oublions pas que la mer océane est capricieuse et profonde.

— Frère pèlerin , au nom du Ciel , expliquezvous ! dit un bon marchand nantais. — La mer est calme et le ciel pur : quels dangers pouvez vous craindre ?

— Je ne crains pas , mais je prévois ; et je répète que l'entêtement de ce pourceau nous expose à faire naufrage. »

Le patron , furieux de cette qualification , s'approchait du pèlerin dans des intentions évidemment hostiles; mais celui-ci fronça les sourcils et donna une telle expression à sa physionomie , que la colère de Patrice fut subitement désarmée.

ce Ecoutez ce bon frère , dit-il en haussant les épaules d'un air de dédain. Ses contes feront passer le temps. »

Et , prenant la barre , il gouverna sur la

BUDIOMUR. 199

Basse-Vieille , vers la baie de Douarnenez. Le pèlerin fit un geste de colère ; et , tournant le dos au patron , il s'appuya , les bras croisés , au grand mât.

(( Cet honnête marin s'est vanté tout à l'heure d'avoir quarante années de mer : eh bien ! je mettrais mon âme en gage que de sa vie il n'a perdu la terre de vue.

— Il faut que ton âme ne vaille guère , pour l'exposer à si bas prix , dit le patron à demivoix. Cela m'est arrivé deux fois.

— Quand vos affaires vous feront aller sur mer, ayez soin , mes bons amis , de choisir un meilleur patron. Au reste , ce conseil ne profitera qu'à ceux de vous qui échapperont par fortune au gros temps qui nous menace, y)

Ces mots furent prononcés d'un ton d'indifférence si peu en rapport avec ce qu'ils annonçaient, que les passagers commencèrent à croire qu'il voulait rire à leurs dépens,

c( Par saint Donatien , mon patron ! dit le bourgeois nantais , les gros temps sont dans votre tête , mon frère !

— Vous croyez , mon maître ! dit le pèlerin

en souriant. Les indices d'un orage sont faibles et peu visibles encore ; mais ils n'en sont pas moins réels , et l'œil exercé ne saurait les méconnaître. — Vous tous qui m'écoutez, tournez les yeux au sud, vers la pointe de Pen-Marc^h , que nous avons doublée hier.

— Allons, c'est ça! Regardez voler les mouettes , et laissez-moi conduire ma barque.

Voyez-vous quelque chose , vous autres? demanda le bourgeois nantais en se frottant les

yeux.

— Rien , rien ; la mer océane partout.

— Aucun de vous ne distingue-t-il un point noir à l'horizon ?

— Si fait! un nuage noir qui parait sortir de l'eau , dirent quelques passagers doués d'une meilleure vue , ou plus attentifs que les autres.

— Eh bien! avant la nuit, ce point noir, presque imperceptible à cette heure, occupera tout l'horizon. Alors, compères, vous apprendrez à vos dépens que vieux sud et jeune nord sont des compagnons dangereux.

— Eh ! eh ! vous comptez sur un change-

ment de vent? dit le patron avec une sorte d'inquiétude.

— Depuis quinze jours le vent du sud a régné, continua le pèlerin , et rarement le vieux sud se décide à faire place aux autres sans siffler un air d'adieu. La musique qu'il nous prépare sera digne de son renom .

— Patrice Lezec , entendez-vous ? s'écrièrent plusieurs passagers.

— J'entends un proverbe bien connu ; mais du diable si je crois un mot des rêveries de ce pèlerin ,... que Satan confonde avec ses sinistres présages , ajouta-t-il plus bas. — Puisque tu parais si bien entendu aux présages , dis-moi , beau pèlerin, ce qu'on doit augurer quand , au lever du soleil , les nues chassent du levant au ponant (i).

— Beau temps ! répondit le frère.

— Quand la lune , à son coucher, paraît grande et pleine de lumière ?

(i) Le pouaiit, ou couchant. Tous les marius de l'Oeéan »»nt nommé» Pouanlais parle» Méridionaui ou Levantins.

— Elle dit beau temps pour plusieurs jours.

— La lune, cette nuit, et le soleil, ce matin , étaient pourtant tels mon frère , reprit Lezec d'un ton goguenard. J'en suis fâché pour ton pronostic d'aujourd'hui.

— A ton tour, patron , reprit l'autre en l'imitanl. Peux- tu me dire quel est le jour de la lune que les marins redoutent le plus ?

— Le cinquième.

— Nous y sommes précisément. Et lorsqu'on voit la mer plus bleue que d'ordinaire , et de petites bouteilles se former sur l'eau ?

— C'est une marque assurée qu'il y aura du vent du côté du midi , et en bref quelque grosse tempête.

— Eh bien ! ouvre les yeux , patron I » Patrice Lezec et les passagers cherchèrent les

signes désignés par le pèlerin ; mais , soit qu'ils fussent peu visibles , ou qu'ils n'existassent pas, aucun d'eux ne les aperçut. Cependant les passagers n'étaient pas encore rassurés. Le bourgeois nantais s'approcha du pèlerin.

ce Mon frère , dit-il , à part la protection de notre Seigneur Jésus-Christ , qui porte un in-

térêt manifeste aux nautonniers pour avoir souvent passé l'eau , et sans le secours efficace de Notre-Dame la Vierge , qui att'ectionne les marins , n'est-il aucun moyen d'éviter cet ouragan ?

— Jugez vous-même. Du Beg-ar-Raz à Saint- Matthieu on compte une vue de distance , ce qui équivaut à sept lieues. Avec cette brise , trois heures au plus suffisent pour nous rendre au Conquet ; mais, pour cela , il faudrait gouverner directement sur la pointe Saint-Matthieu, et ce poltron, craignant de s'éloigner de terre, va rallier la grande baie de Douarnenez. De cette manière, nous n'arriverons qu'à la nuit à la hauteur de Kancredo , et l'ouragan nous surprendra dans ces parages dangereux.

Ce raisonnement clair et précis, annonçant une connnaissance parfaite de la marine et des localités, fit impression sur tous ceux qui l'entendirent. Les matelots, étonnés, se regardèrent entre eux , et maître Patrice lui-même jeta un coup-d'œil furtif sur le point noir à l'horizon. Cependant le pèlerin , désirant apparemment de rentrer dans le silence qu'il avait gardé jusque là , s'était séparé du groupe. Assis auprès

du chicabeau , il regardait le taille-mer tracer son sillon dans les flots. Mailre Patrice retrouva toute son assurance avec la retraite du pèlerin. « Que pensez-vous de ce gaillard? dit-il aux passagers.

— Je pense qu'il peut avoir raison , et que vous n'avez peut-être pas tort, patron, répondit prudemment le marchand nantais.

— Ce pèlerin excepté , nous sommes tous de vieilles connaissances, et nous pouvons nous appeler non seulement par nos noms , mais encore par ceux de nos pères : ce qui indique de longues relations d'amitié.

— Cela est vrai , répondit le bourgeois nantais. Chacun de vous sait que Saturnin Galibert, mon digne père , était marguillier de la paroisse de Sainte-Croix.

— Et nous connaissions tous le père de notre patron , ajoutèrent plusieurs passagers.

— Or donc , compères , croyez-moi ! Laissons là ce sournois de pèlerin , qui n'ouvre la bouche que pour proférer des injures , et causons comme d'anciens amis. »

Ces mots , prononcés d'un ton mystérieux ,

BUDIC-MLR. 205

firent impression sur l'auditoire , qui se rapprocha de Patrice.

En outre de l'équipage , composé de huit hommes, les passagers étaient au nombre de douze environ , savoir : le moine , le pèlerin ; Donatien Galibert , riche bourgeois nantais ; deux femmes , la mère et la hlle , se rendant à Saint-Pol de Léon , et plusieurs marchands que leurs affaires appelaient à des destinations diverses.

« Patrice Lezec est bien connu pour un pieux chrétien , qui n'aime point à dénigrer le prochain , mon saint patron m'en préserve ! Pourtant je souhaiterais ce pèlerin partout ailleurs que dans ma barque..., fût-ce même au fond de l'Océan.

— Oh! oh ! patron ! fît Galibert.

— Quel motif avez-vous...?

— Ecoutez-moi ! Cette tête grise n'a pas été quarante années à la mer sans en éprouver de rudes, et , comme on dit, qui voit beaucoup apprend beaucoup. N'avez-vous jamais entendu parler d'une espèce de démon qui se mêle aux voyageurs pour les effrayer et leur ensei-

2o6 BUDIC-MUH.

gner une fausse route..., au bout de laquelle est le sabbat ou l'enfer? Saint Patrice et saint Saturnin nous protègent ! ))

Plusieurs passagers devinrent pâles , et leurs regards se portèrent du maître au pèlerin.

(( Oui-dà ! nous connaissons cette engeance de couril (i) ; mais nous savons aussi que l'herbe d'or en préserve, dit maître Galibert.

— Je vous en souhaite une bonne provision, compères : car saint Patrice m'aveugle étrangement, ou ce pèlerin prétendu n'est rien moins qu'un couril maudit.

— Jésus bon Dieu ! firent en chœur les passagers etfrayés.

— El j'ose affirmer que nous serions déjà noyés, si la présence du révérend père barré n'avait paralysé sa maligne influence, continua le patron.

— La précipitation dans les jugements est un grand péché, Patrice. Pourquoi dites-vous que ce pèlerin...?

(i) G était une sorte de démon pailiculièiement nuisible aux voyageurs.

— Vraiment cette remarque est indigne d'un homme de sens , maître Donatien Galibert ! interrompit le patron d'un ton fâché. Pourquoi m'a-t-il conseillé de gouverner directement sur Saint-Matthieu , quand tous les patrons de barque sont accoutumés de doubler le cap de la Chèvre? Pourquoi , si ce n'est pour nous fourvoyer et nous perdre.

— Possible ! firent plusieurs marchands d'un ton indécis.

— Et pourquoi nous a-t-ils menacés d'un changement de vent? Qu'est devenu ce point noir qui apportait une tempête? »

Le patron, triomphant, indiqua du doigt l'horizon ; mais le ciel était pur de nuages.

Cette dernière considération contribua plus que tout le reste à rassurer les passagers; et dès lors leur confiance dans Patrice Lezec , un moment indécise , devint plus forte que jamais.

(( Le beau miracle si le nuage a disparu I dit un matelot à un autre : les hautes terres nous cachent l'horizon.

— Fiez-vous en moi ! continua Lezec : je

2o8 BUDIC-MUR.

suis breton bretonnant. Depuis que je conduis ma barque , j'ai toujours suivi la même route : c'est celle que suivait mon père , et celle que suivront mes enfants. »

Depuis plusieurs heures l'entretien se continuait à bord de la barque , et, le vent, toujours favorable, n'exigeant aucunes manœuvres, l'équipage s'était joint au comité rassemblé sur l'arrière, auprès de Patrice Lezec , qui tenait la haute main dans la conversation , tout en dirigeant la marche de son navire avec cette facilité et cetle inattention apparentes , fruits d'une longue pratique.

Le père barré paraissait plongé dans de pieu-

ses iiiéclitatioiis , et son frère en Dieu , le pèlerin, les bras croisés sur sa poitrine , arpentait à pas mesurés un espace de six à huit pieds , le seul qui fiit libre à bord. Son aplomb et sa démarche assurée décelaient un pied marin et une longue habitude de ces promenades tellement nécessaires à la vie des gens de mer, que les matelots bretons, à défaut du pont , toujours encombré et mouillé , montent sur le grand panneau de leurs chasse-marées, au nombre de cinq ou six , de sorte que leur marche se borne à faire incessamment un pas en avant, puis un pas en arrière , et toujours ainsi , pendant une longue nuit d'hiver.

La conversation avait pris insensiblement la tournure ordinaire , c'est-à-dire qu'elle était sortie des banalités de la vie pour entrer dans le domaine des légendes et des choses surnaturelles, donnant à l'imagination toute matière à s'exercer.

Maître Patrice , l'œil en feu , la face animée, tenant le gouvernail d'une main et gesticulant de l'autre, n'épargnait ni les expressions énergiques ni le ton déclamatoire ou lugubre pour

ajouter à l'effet de son récit ; et , grâce ii sa persuasion , aidée d'une puissante mimique , ses auditeurs, complètement identifiés avec lui , partageaient toutes ses impressions , vivaient presque de sa vie. A juger par la déclinaison du soleil , il devait être quatre heures de l'aprèsmidi ; mais personne n'en fit la remarque , personne ne s'avisa de détacher son regard et son attention des yeux animés du patron : une sorte de magnétisme était descendu sur ce groupe , chez qui l'esprit suballernisait absolument la matière. Tout à coup , au moment où un navire ballotté par la tempête s'engouffrait dans le passage du Raz , avec le diable à son bord , et au moment où le grand saint Elme envoyait son feu sur les mâts pour annoncer sa venue, tout à coup une voix forte , grave et menaçante, couvrit les accents de Patrice , et l'on entendit ces paroles , paraissant émanées de l'Océan :

ce Vieux sud et jeune nord sont des compagnons dangereux. »

Il se fit dans le groupe attentif un mouvement indescriptible de terreur et de stupéfaction j la barre du gouvernail échappa des mains

de Patrice ; et , sous l'empire des idées superstitieuses dont ils venaient de se repaitre , ils aperçurent leur position au prisme de leur esprit.

(c Je vous l'ai dit, et vous ne m'avez pas cru ; en croirez-vous vos yeux , compères? »

Ces mots furent prononcés d'un ton de raillerie amère ; il y avait dans cette voix des mauvaises passions de toute sorte , et l'on y trouvait surtout cette joie sourde et détestable du méchant en voyant arriver les maux qu'il a prophétisés.

Un frisson parcourut leurs corps , et tous se signèrent dévotement.

(c Ce signe sacré ne vous sauvera pas du péril où vous vous êtes volontairement engagés. Dieu ne tire pas du bourbier celui qui s'y jette à plaisir. »

Plus qu'auparavant le son de cette voix était menaçant et terrible : on eût dit d'un génie malin se riant aux craintes qu'il attise. Enfin quelques uns des bourgeois , un peu remis de leur première frayeur, relevèrent la tête à demi. Seul debout au milieu de ce groupe , le pèle-

BUDIC-MUR. 2l3

riii , tel qu'un roi qui tient ses sujets prosternés, le dominait moins encore de la hauteur de sa grande taille que de son allure superbe. Son froc brun, agité par le vent, ondoyait autour de son corps , et sous son large chaperon brillaient ses yeux chatoyants, ce Hé! hé! fit Galibert.

— Le pèlerin !

— Saint Pierre de Nantes ! quelle jolie peur il m'a fait !

— Dieu me protège ! je me croyais dans le vaisseau de l'histoire. »

La glace étant ainsi rompue , et le pèlerin en chair et en os devant eux, tous ensemble lui demandèrent la cause de cette interruption. Celui-ci, étendant son bras dans la direction du sud, répéta d'un ton moqueur une des phrases qu'il leur avait dites le matin.

« Aucun de vous ne distingue-t-il un point noir à l'horizon ? »

Tous les yeux se portèrent de ce côté, et, comme fascinés par une puissance occulte , ils y demeurèrent attachés. Le spectacle qui sWfrit à eux était fait aussi pour les glacer d'épou-

2l4 BUDIC-MUR.

vante. Toute cette partie de Thorizon était couverte d'une large barre foncée , dense , compacte , noire au centre , et plus transparente à ses extrémités , qui brunissaient a mesure qu'elles s'étendaient. La jolie brise continue qui soufflait depuis plusieurs jours s'éteignait dans un souffle chaud , incertain , et paraissant produit par des causes surnaturelles ; tantôt les voiles de la barque s'arrondissaient pleines et gonflées, puis tout à coup elles tombaient molles et frémissantes sur les mâts ; enfin la mer était calme , inerte comme les eaux d'un lac , et les derniers rayons du soleil couchant , tirant des nuées après eux, signe assuré de tempête , versaient obliquement quelques lueurs sanglantes, lugubrement reflétées à la surface de la mer.

Un cri général s'éleva du sein de la barque.

(( Nous sommes perdus !

— Jésus Sauveur, assistez-nous !

— Sainte-Marie , mère de Dieu , prenez-nous en miséricorde ! »

Et chacun invoqua les secours de son patron. Maître Patrice partagea d'abord la stupéfaction des autres; mais, aveuglé par son entête-

BUDIC-MUR. 2lJ

ment et sa ridicule vanité , il s'efforça d'atténuer les craintes de ses passagers en s'étourdissant lui-même sur un danger encore évitable peutêtre , mais imminent et terrible.

« Compères et compagnons, dit-il , ne voyezvous pas que ce pèlerin malhonnête se gouaille à part de votre simplicité. La nue chasse et le ciel est sombre : est-ce un miracle dans cette saison ? Nous ne sommes plus aux belles nuits de la Saint- Jean.

— Connu, observa un bourgeois. Mais, si les pronostics du frère se sont en partie réalisés, ne devons-nous pas redouter...

— Rien , rien ; aucun malheur ne nous menace : croyez- en Patrice Lezec. »

Et , voyant une seconde fois ses passagers in ■ ' décis , il mit en réquisition toutes ses ressources oratoires pour regagner leur confiance.

« Vous connaissez tous le dire irlandais : Si Dieu n'avait pas été Dieu, c'eût été saint Patrice qui aurait été Dieu. Eh bien ! ce saint puissant est le patron de ma barque , et jamais son assistance ne m'a manqué au besoin. Rassurez-vous donc , compères !

— Mais la prédiction du pèlerin ! observa quelqu'un.

— Dommage ! C'est — comme disent les Parisiens — un devin de Montmartre , qui devine les fêtes quand elles sont venues. — Tous les soirs le ciel est sombre de même , et , puisque le vent est au sud , il fallait bien conséquemment que les nuages vinssent de ce côté. »

Sur une nouvelle observation , il reprit : « Depuis notre départ du port de Nantes , n'est-ce pas Patrice Lezec qui a constamment dirigé cette barque ? n'est-ce pas lui , et lui seul, qui a tenu la barre entre les Des d'Houat et d'Hédic; lui qui vous a fait passer entre les fourchées de Pen-Marc'li; lui qui, devant le Beg-ar-Rez , a su éviter en même temps les rochers de l'ile de Sein et ceux de la terre de Cléden ? n'est-ce pas Lezec qui , assisté de son patron , vous a fait sortir vivants de la baie des Trépassés? Par saint Patrice le grand ! tant de faits tenant du miracle devraient vous inspirer plus de confiance , mes compères ! — Voyez la pointe de Toulinguer ; à droite est le goulet pour aller au château de Brest , et le Conquet

devant nous. Avant une heure nous aurons jeté l'ancre au port. »

Ces assertions rassurèrent complètement les passagers, et , nonobstant l'état du ciel de plus en plus menaçant , ils commencèrent à croire que le pèlerin avait voulu les railler ou qu'il s'était trompé lui-même. Cependant celui-ci , toujours appuyé contre le grand mât , portait tour à tour ses regards de la mer à Fhorizon , et sa figure n'exprimait pas celte sorte de confusion qui suit d'ordinaire le non-événement d'une chose importante que l'on a hautement annoncée. Au contraire, un sourire sinistre errait sur ses lèvres ; et, sortant brusquement de son immobilité , il dit d'une voix rauque et sauvage :

(( Attention , bonnes gens ! tenez-vous ferme sur vos pieds ! »

Au même instant , lèvent, qui avait continué , après quelques oscillations, à se maintenir dans le sud , sauta tout à coup au nord , et revint se fixer dans l'est. La barque faillit sombrer, et, pirouettant sur elle-même, elle s'élança avec vitesse dans cette nouvelle direction. La

2l8 BLDIC-MUR.

pâleur de la mort était empreinte sur le visage des malheureux passagers. Ils cherchaient à lire leur arrêt dans les regards du pèlerin , dont les prédictions sinistres étaient si pleinement justifiées , et le considéraient alors comme leur unique libérateur; mais celui-ci paraissait jouir de leur frayeur et se rire de leurs angoisses.

Montant la voix de manière à être entendu par-dessus les sifflements du vent dans les antennes et les cordages :

(( Vous tremblez pour peu de chose ! ceci n'est rien, non rien , pardieu ! Remettez- vous! Ce sont les adieux du vieux sud , un grain , une rafale et de l'eau ! Allons ! bon courage , braves gens ! épanouissez cet air piteux , et rendons au vieux sud politesse pour politesse. »

Maître Lezec prit ces mots au pied de la letire , et, les sens quelque peu troublés, il s'écria avec âme :

« Compères et compagnons, remerciez le grand saint Patrice : ce vent d'est vient justeà point pour nous mener au Conquet.

Mais ce vent d'est si favorable commença à souffler une violente rafale. La mer, frémissan-

te et calme, <Jui poussait depuis une heure des murmures sourds et de furieux gémissements, comme si des douleurs d'enfantement eussent travaillé ses entrailles ; la mer, fouettée par le vent, sortit tout à coup de ce repos formidable, et sa colère comprimée éclata avec furie. Des vagues énormes bondissaient en s'entrechoquant, et la frêle barque , à moitié abymée dans l'eau, faisait entendre de longs craquements, comme si ses flancs se fussent ouverts.

« La fête s'anime, s'écria le pèlerin, qui, toujours debout , un bras passé autour du màt , semblait jouir de la tempête, et se plaire à la braver» Relevez, la tête, bonnes gens! Le spectacle qui s'offre à vous , mieux que le plus beaux mystère, mérite votre admiration. — Voyez ce ciel sombre et noir, qui s'étend sur nos têtes comme un immense drap mortuaire , et ces nuées que chasse le vent , plus rapides dans leur course que le plus agile coursier. Voyez ces vagues mugissantes , qui s'élèvent hautes comme des montagnes ; et ces autres , tout écumeuses, qui s'affaissent avec fracas. — Vraiment cela devient sérieux! Si cette vague

avait déferlé plus tôt , c'en était fî^t de nous , mes maîtres I »

Une explosion de sanglots et d'invocations aux saints suivit ces paroles du pèlerin.

« En action! s'écria-t-il. Le moment de caranguer est venu. Chacun à son poste , tonnerre ! Amène le pacfi et la civadière ; arrise la vergue de borcet. »

Ces ordres pressants demeurant sans exécution , le pèlerin saisit un bout de la corde , et l'on entendit un bruit sourd, évidemment destiné à réveiller l'ardeur engourdie des matelots- Quelques moments après , ce commandement était exécuté, et le Saint-Patrice^ plus léger de toile , continuait à chasser sous son tourmentin et son tapecul.

Un calme lourd , le silence qui précède la mortj, régnait à bord de la barque ; ils savaient tous que leur vie était suspendue à un fil : ils attendaient... Le moine s'approcha du pèlerin.

ce Espérez -vous nous sauver, mon frère? demanda-t-il à voix basse.

— Dieu est puissant , et le diable malin ,

mon père, répondit celui-ci , dont le sang-froid de glace planait sur la terreur des autres comme une amère ironie.

— Je le sais; mais quelquefois les voies impénétrables de la Providence emploient l'habileté des hommes...

— Vous le croyez , révérend ?

— Le doute serait un péché.

— D'un moment à l'autre nous sommes exposés à sombrer; je suis plus jeune et plus agile que vous, mon père...

Il n'acheva pas; ses yeux brillants couvaient le coffret que le moine portait à son cou.

Celui-ci le comprit. Un moment d'hésitation se peignit dans ses regards.

(( J'ai juré de remettre moi-même en mains propres ce dépôt , dont on m'a chargé ; si Dieu me fait périr, sa volonté apparemment sera contraire à mon vœu.

— Cependant, disiez-vous, les voies impénétrables de la Providence... »

Il ne put continuer , et dut porter toute son attention sur la barque. La mer grossissait de plus en plus, et le vent augmentait de force.

222 BUDir-MUR.

<( Une lumière ! crièrent plusieurs voix.

— Le monastère de Saint-Matthieu esl-il encore debout? » demanda le pèlerin.

Sur la réponse affirmative qui lui fut donnée :

« Nous approchons du Conquet ; cette lueur provient de la chapelle du couvent.

— L'ile Beniguet est proche , et ses rochers ont les dents longues, murmura le patron.

— Merci de tes avis, Patrice! L'île auxLapins nous est connue. — Halez bas le tourmentin ! »

Les matelots coururent à Pavant , mais une puissance plus prompte et plus grande que la leur avait exécuté cet ordre.

Au milieu du mugissement des vagues , on entendit quelques claquements semblables aux éclats d'un fouet : c"'était le tourmentin qui fuyait avec le vent.

Dèslorsle6a*?2 /-Patrice devint complètement le jouet des flots, et la seule manœuvre possible fut de présenter l'arrière ou l'avant aux vagues: car une de ces masses , déferlant par le travers sur le faible navire, l'eût englouti à Jamais.

Pendant une heure que dura le vent d'est , la

BLDIC-MU^. 223

barque , livrée à des dangers incessants , dériva avec vitesse vers la haute mer.

Les passagers , prosternés à genoux, imploraient la merci céleste. L'équipage, par instants, oubliait presque son effroi pour admirer l'aplomb et les connaissances du pèlerin. Aidant l'effet du gouvernail avec un long aviron , vingt fois ses efforts, savamment combinés, triomphèrent du courroux des éléments , et vingt ibis les marins, imaginant un sinistre, fermèrent les yeux, et les rouvrirent, étonnés de se retrouver vivants.

Depuis long-temps les lumières du monastè-. re avaient disparu , la nuit était noire , et la vue des malheureux ne pouvait se reposer que sur les collines et les vallées mouvantes de l'Océan, où, comme une feuille emportée par la brise d'automne, apparaissait la faible barque, tantôt plongeant au fond d'un gouffre, tantôt soulevée vers les nues.

Le pèlerin ne paraissait éprouver aucune des terreurs de ses compagnons ; la conscience du péril avait grandi son courage, et l'on eût dit, à l'énergie de fierté qui brillait danss(;s regards,

un chevalier rompant une lance en présence d'une noble assemblée , plutôt qu'un humble pèlerin luttant obscurément avec les vents et les flots.

c( Attention ! » s'écria-t-il.

Et sa voix , à propos modulée , dominait merveilleusement le fracas de la tempête.

« Attention , marins ! Et vous , bonnes gens , trêve à ces sanglots bruyants , à ces prières inutiles, ou j'invoque le diable, et je fais sombrer la barque. — Attention , marins! Le vent tourne! Ce changement de vent va nous sauver ou nous perdre. Voyez-vous la tremontaine (i) ?

— Rien. Le ciel est noir partout , répondirent les matelots.

— Préparez la marinette. »

On alluma du feu dans une lanterne de corne , et l'on dressa dans un vase d'eau un cadran garni d'une aiguille aimentée.

(( Le vent s'est fixé au nord-ouest , reprit le pèlerin après avoir consulté cette boussole. — •

(») Étoile nord.

Patrice Lez,ec , où est la lune à cette heure ? »

Le patron , étourdi , mit quelques instants à rassembler ses idées.

« La lune ? saint Patrice me rende l'esprit ! . . . Ah ! m'y voilà : si elle nous montrait sa figure, nous la verrions dans la partie du suest.

— La lune au suest , c'est flot à Saint-Matthieu. Le vent et la marée nous poussent à la côte : notre seule chance de salut est d'aller échouer sur un banc. — Guindé le borcet ! nous serons plus tôt rendus. — Patrice Lezec , ton entêtement te coûtera cher : les rochers et ta barque feront ensemble un ribordage (i) dont l'indemnité ne le sera payée qu'au ciel. — Et vous , compères , préparez-vous à nager. Le vieux sud a fait merveille pour ses adieux ; c'est actuellement au jeune nord à nous souhaiter la bien-venue. L'entendez-vous qui s'annonce ? C'est un rude silïleur , allez ! »

Au même instant une rafale tomba sur la

(i) On .ippcUe ribordage les avaries que se loiil deux navires en s'entreclioquant.

barque ; elle s'abyma au scindes flots, et reparut bientôt à demi désemparée.

« Hisse la lanterne aux mâts ! A Dieu va ! »

Le Vent de nord-ouest continuait à pousser le Saint 'Patrice à la côte. Plusieurs coups de mer ayant enlevé successivement les mâts et le gouvernail, l'équipage et les passagers, réduits à l'impuissance de lutter contre la mort , attendaient passivement qu'elle mît un terme à leurs angoisses. Le recueillement et l'immobilité avaient remplacé les pleurs , les prières et les éclats du désespoir. La jeune fille et sa mère, enlacées dans les bras l'une de l'autre , sem-

blaient un groupe de pierre : on les eût crues mortes dans la position où la mort les avait saisies. Cependant une scène solennelle se passait à bord de cette barque. Le carme , qui jusque alors avait partagé l'etFroi général, sortit de son abattement avec l'imminence du danger, et trouva dans une foi profonde un calme assez grand , une charité assez forte , pour préparer ses compagnons d'infortune à se présenter devant Dieu. 11 était beau de voir ce vieillard vénérable, animé d'un souffle divin, calme et résigné au milieu de la douleur et du désespoir communs , exhorter ces misérables , leur faire entendre une parole consolatrice , et recevoir leur confession. C'était un tableau digne du ciel noir sous lequel il se passait , et de la mer courroucée qui lui servait d'encadrement.

Le pèlerin , les bras croisés sur sa poitrine , occupait encore à l'arrière la place où il avait fait preuve d'une si grande habileté. Le moine s'approcha de lui.

ce Mon fils , dit-il , ne désirez-vous pas mettre à profit les courts instants que Dieu vous laisse pour confesser vos péchés ! »

Un sourire amer se montra sur les lèvres du pèlerin.

« Merci , mon père , merci.

— Récitez votre Confiteor , reprit le barré , se méprenant à ses paroles.

— Merci , fit-il du même ton.

— Chrétien , songez à votre âme ; quelque faibles que soient vos fautes , vous ne devez pas négliger néanmoins. . .

— Père , la miséricorde de Dieu est infinie.

— Pour le repentir seulement. — Allons , mon fils , accusez-vous.

— Le temps nous manque , révérend père.

— Parlez toujours , mon fils : vos derniers instants ne sauraient être plus utilement employés.

— Je ne sais que dire, ni par où commencer, mon père.

— N'importe , accusez-vous en esprit de contrition. Peut-être êtes-vous arrêté par quelque faute grave} mais c'est une raison pour vous en délivrer plus tôt. Songez où nous sommes , et où nous serons bientôt.

23o ULDIC-MIJR.

— Qui peut le savoir? dit le pèlerin d'une voix sourde.

— Personne ; et cela nous oblige à nous mieux préparer, mon fils. »

Après un moment de silence :

« Le temps marche et l'éternité s'avance : voulez-vous que je vous aide?

— Brisons là, répondit-il brusquement. Trois conditions indispensables pour une bonne confession manquent à la mienne : la volonté , le repentir et le temps. La volonté , je ne l'ai pas ; le repentir m'est inconnu , et, plus que tout, le temps nous manque : car une nuit entière ne suffirait pas à tout dire

— Dieu tout-puissant ! vous l'entendez , s'écria le moine en joignant les mains. Quel endurcissement dans le crime I Accordez à ma voix l'éloquence entraînante de saint Félix pour émouvoir ce pécheur.

— Impossible , père : je mourrai comme j'ai vécu. Cependant, mieux que les plus beaux discours , vos réponses auront peut-être la puissance d'opérer ma conversion. Avez- vous été soldat !

BUDIC-MUR. 23 i

— Jamais.

— Jamais !

— Du moins comme vous l'entendez ; mais ma vie a été un long^ combat contre l'hérésie et le péché , que j'ai attaqués sans cesse avec les armes de la parole et de la foi.

— D'où vous vient donc cette résignation , ce courage que j'admire sans pouvoir le partager? Oui, je l'avoue en rougissant, moi dont la vie a été une suite perpétuelle de dangers , je ne puis me défendre d'une secrète horreur à la vue de cette mort qui s'avance obscure , ignorée , sans témoins , sans applaudissements. — Vous, comment avez-vous la force de vous occuper de moi?

— Cette force vient d'en-haut , mon fils. Etes-vous chrétien pour me faire une pareille question ?

— Je l'étais dans mon enfance. — Vous ne m'avez pas répondu : d'où vient cette abnégation ?

— Qu'elle vous dessille les yeux, mon fils'. — Dans ce moine à cheveux blancs , inaccoutumé aux dangers et si calme en face de la mort , ne

2^2 RUDIC-MUR.

Irouvez-vous pas une révélation tout entière , une preuve irrécusable de la puissance de la foi?

— Je suis surpris, mais non touché. Continuez , père !

— Juste Ciel! ne dirait-on pas que je récite une chronique ! O mon Dieu , le laisserez-vous mourir dans son égarement?

— J'attends votre réponse. Pourquoi êtesvous si calme ? pourquoi pensez-vous à moi ?

— C'est que la iuort , que vous voyez venir comme un châtiment , je l'espère comme une récompense ; parce que votre courage , qui prend sa source dans l'orgueil et la vanité , a besoin de témoins et d'applaudissements, tandis que ma résignation provient d'une conscience en paix et de l'espoir d'une vie future.

• — Ainsi vous désirez la mort?

— Je me soumets à la volonté de Dieu. J'ai conscience d'avoir fait quelques bonnes œuvres, et je mourrais avec joie si mes paroles et mon exemple faisaient germer dans votre âme quelques lueurs d'un repentir qui, bien que tardif, n'en serait pas moins précieux.

BUDIC-MUÏl. 233

— Terre ! terre î » crièrent les iiuitelols.

Un cri profond d'allégresse s\ leva du sein de la barque. A la lueur d'une flamme pétillante qui éclata tout à coup , on apercevait une côte assez rapprochée.

La mer, plus furieuse aux atterrages , ballottait la faible barque de telle sorte , que c'était j)resque un miracle qu'elle résistât si longtemps ; le vent soufflait de plus en plus , et chaque minute apportait un danger nouveau. Mais les passagers n'avaient plus souci des éléments conjurés. Comment penser à cet océan terrible, à ce jeune nord implacable , quand la terre était en vue ?

Cependant la barque approchait du rivage ; les objets se dessinaient : on apercevait une haute falaise, au bas de laquelle était allumé le feu. Le pèlerin, violemment agité, se sépara des passagers. Ses yeux jetaient une lueur sinistre, et ses lèvres pâles étaient contractées par un tremblement nerveux.

A l'arrière de la barque , le moine était agenouillé. Son capuchon, rejeté sur les épaules, laissait voir sa tête ascétique couronnée de che-

veux blancs. Toute la personne de ce vieillard était sainte et vénérable : il semblait un intermédiaire entre les hommes et leur Dieu. Le pèlerin le considéra quelque temps ; puis il fit plusieurs tours sur le pont d'un pas mal assuré, et, venant tout à coup se placer devant le moine :

(c Vieillard , écoute ! »

Sa voix était brève et farouche.

Le moine releva la tête.

f( Que fais-tu là ?

— Vous le voyez , je prie.

— Pour toi ?

— Pour un misérable pécheur. Je demande à Dieu d'ouvrir son âme au repentir. y>

Le pèlerin contracta un sourire forcé.

(( Et ce pécheur ?

— C'est vous, mon lils !

— Vieillard , écoute ! Les vents et les flots se réunissent pour nous porter à la côte : il est possible que nous échappions à la mort.

— - Je bénis la Providence de laisser à la grâce le temps d''arriver jusqu'à vous.

— Peut-être ! — Mais toi , vieillard . tu es préparé à mourir?

— Le chrétien doit toujours être prêt à comparaître devant Dieu.

— Ainsi soit-il. »

En disant ces mots , il se rapprocha du moine , et saisit de sa main puissante le bras débile du vieillard. Celui - ci , malgré l'obscurité , distingua une lueur sinistre dans les yeux du pèlerin. Ses doigts lui meurtrissaient la peau.

(( A quoi pensez-vous , mon fils ?

— Pourquoi cette question? dit le pèlerin d'une voix rauque.

— Laissez ! laissez ! ce coffret est un dépôt sacré.

— Paix! Je sais qu'il t'a été remis, en Palestine , par Havart de Ker-Morvan ; je sais ce qu'il contient.

— Malheureux ! comment osez - vous vous approprier ce testament d'un noble croisé? Quel usage en voulez-vous faire? Si la crainte de Dieu ne vous émeut pas, que celle de la justice humaine...!

— L'impunité m'est assurée.

— Ah ! je comprends , Ht le moine avec

amertume. La volonté de Dieu soit tinte! Puisse ma mort servir au moins...! »

Ses dernières paroles s'éteignirent au milieu des flots. Le pèlerin se pencha en dehors de la barque , et , sûr que sa victime ne reparaîtrait pas , il rejoignit tranquillement les passagers. Le Saint-Patrice n'était plus qu'à quelques toises du rivage

Budic-Mur, en sortant du château de Ker- Morvan , avait pris la route du Conquet ; mais il traversa les rues désertes de la petite ville sans s'arrêter à la tour, et dirigea son cheval dans le sentier malaisé qui conduisait à l'abbaye de Saint-Matthieu. La distance qui sépare le Conquet de Saint-Matthieu n'est que de trois quarts de lieue ; mais la route , frayée le long de la côte , est difficile , et exige , de nuit surtout , une grande connaissance locale. A gauche sont des terres labourées, sèches et arides, n'offrant pas un arbre pour reposer la vue ; à droite est l'Océan, dont les vagues écumeuses se brisent avec fracas sur un lit de rochers. La voie battue est tracée sur la lisière de la ctVle ,

BllDIC-MUR. 287

dont l'escarpement est remarquable en cet endroit : au moindre faux pas , on est exposé à tomber du haut de cette falaise sur les têtes aiguës des brisants. En outre , plusieurs ruisseaux, qui, dans les grandes pluies, ressemblent à de petits torrents , se sont creusé un lit profond au travers de cette route , et la déchirent brusquement. Budic-Mur, trop fortement préoccupé de la scène malheureuse quMl venait d'avoir avec la baronne pour faire attention à l'orage , poussa son cheval en avant. L'animal, docile et intelligent, avançait avec précaution , tâtant le terrain devant lui , et ne portant un pied en avant qu'après s'être assuré qu'il trouverait un appui.

Ils étaient parvenus ainsi à mi-chemin de Saint-Matthieu , quand l'attention de Budic- Mur fut tout à coup éveillée par un chant guttural et bizarre qui perçait le bruit des vagues , et paraissait sortir de l'eau. Il s'arrêta pour écouter, et distingua parfaitement les notes d^une ballade du pays ; mais la voix qui la chantait cessait quelquefois la parole humaine , et introduisait grotesquement le cri d'un ani-

238 lîUDIC-MUR.

mal au milieu d'un vervS ; souvent aussi le refrain était un pot-pouri composé de miaulements , d'aboiements et de gloussements mêlés ensemble, ensuivant fidèlement le rhyth me. Malgré l'état d'irritation chagrine où son esprit était monté , et désirant peut-être y faire diversion , Budic-Mur se plut à écouter cette mélodie fantastique , que l'heure , le lieu et la tempête , rendaient plus originale. Mais elle cessa avant la fin de la ballade, et l'on entendit, pour finale , le son d'une cornemuse qui s'éteint dans l'éloignement.

Budic-Mur, qui avait deviné l'auteur de ce chant, dont le caractère lui était parfaitement connu , se tint pour assuré qu'il avait fini. En conséquence , il allait poursuivre sa route , lorsqu'une clarté vive, qui éclata au bas de la côte, montra l'idiot File-Etoupes agitant sa robe sur un tas de plantes et d''algues marines desséchées, pour activer la flamme qui les embrasait.

Budic-Mur, depuis son enfance , s'était plu à observer l'idiot, à converser avec lui. Il lui portait l'afiection qu'on a pour son chien favori. Souvent File-Etoupes avait trouvé à la tour un

BUDIC-MLK. 239

souper et un abri, grâce aux deux frères, qui l'allaient chercher eux-mêmes lorsque, par de froides nuits d'hiver, il grelottait , le ventre creux, sous le grand auvent du tanneur. Et l'idioî , reconnaissant de ces bons procédés , racontait, pour amuser ses hôtes, les lambeaux d'histoires qu'il avait retenus et qu'il confondait pêle-mêle ; ou bien il faisait la roue , des tours de force et de souplesse, caricaturait le parler ou la démarche des habitants les plus remarquables du Conquet , et terminait par imiter des voix d'animaux , des bruits d'outils , tels que la scie et le rabot ; enfin il déployait tous les talents de société qu'il avait acquis bien innocemment , et qu'il possédait sans en connaître la valeur, valeur telle, que je sais des hommes d'esprit qui s'exercent journellement à développer leurs facultés en ce sens , et se désespèrent de ne pouvoir arriver au degré de perfection que File Etoupes avait atteint.

Budic-Mur, sans se rendre compte de cette fantaisie , attacha son cheval à un arbuste , et se mit en devoir de descendre la côte pour aller trouver l'idiot. La côte , en cet endroit, était

24o BLDIC-MUR.

coupée, dans toute sa profondeur, par un des ruisseaux dont nous avons parlé. Budic-Mur remonta de quelques pas, pour chercher un lieu favorable , et , une fois descendu dans le lit du ruisseau, il n'eut qu'à le suivre pour arriver sur le rivage. File-Etoupes ne l'entendit pas approcher : toute son attention était concentrée sur le feu , où grillait un lapin non dépouillé de sa peau. L'idiot était assis devant une grotte, dont l'entrée, assez élevée, avait la forme d'une tente. L''intérieur, éclairé par la flamme , allait en s'étrécissant. Les parois étaient unies, et une fente assez large régnait au sommet, terminé par un angle aigu. Cette grotte était plus haute que large , et figurait assez bien un triangle isocèle allant toujours en mourant. Une couche épaisse de gros cailloux lavés tapissait le sol. C'était sans doute la retraite que l'idiot avait choisie pour y digérer voluptueusement son souper. Budic-Mur s'assit auprès de lui , sans que celui - ci détournât la tête. File-Etoupes murmurait quelques paroles indistinctes, etse léchait souvent lesdoigts imbibée de graisse et de sang.

BUDIC-MUU. 241

(c Pour compléter un aussi friand souper, il faudrait un flacon de vin. »

File-Etoupes se détourna , et , apercevant Budic-Mur familièrement assis à son côté, sa figure exprima le mécontentement du chien qui se voit contraint de céder la moitié de sa pitance à un voisin plus vigoureux.

L'inquiétude de l'idiot n'échappa pas à Budic-Mur.

(c A qui destines-tu ce lapin que tu cuis avec tant de soin ? »

Cette question dut paraître à File-Etoupes de la dernière stupidité : aussi une pensée semblable se traduisit-elle bien clairement dans un mouvement d'épaules accompagné d'une demiinterjection.

(( Ave Maria ! Diot a été à la chasse; il a couru bien long-temps pour attraper ce lapin. La course aiguise l'appétit: ça fait que Diot a grand' faim. »

Mais , ces mots ne le rassurant pas contre les intentions qu'il prêtait k Budic-Mur, il retira son gibier et l'entama à belles dents , quoiqu'il ne fût qu'à moitié cuit. Cependant, se rappe-

Jant sans doute les nombreux repas que le sénéchal lui avait donnés , il eut un remords de conscience , et son instinct lui suggéra un moyen de colorer son manque de civilité.

c( Si le bon Dieu voulait donnera Diot quatre pâtes, comme aux lapins, il n'aurait pas si souvent faim. Ave Mariai Diot chasserait pour ses amis. — Pauvre Diot ! pour attraper son gibier , il a couru tout le temps qui s'est passé entre le dîner et le souper de messire Budic. ))

L'intention de cette allusion fut parfaitement comprise de Budic-Mur ; et , craignant que l'idiot ne s'étranglât en dévorant son lapin avec trop d'avidité , il dit pour le rassurer :

(( Ce gibier t'est légitimement acquis; tu n'as pas à craindre qu"'on veuille le le disputer. D'ailleurs il n'est pas trop gros pour rassasier ton appétit.

— Ave Maria ! Diot en mangerait trois fois autant. »

Il s'arrêta quelques instants à regarder fixement devant lui , et s'écria avec une sorte d'effroi :

BUDIC-MUK. 24«^

(i Yean-gan -y-tan (i) qui se promène sur la mer! Voyez-vous, messire Budic? »

Le sénéchal réprima difficilement un frisson, et , suivant la ligne indiquée par le doigt de l'idiot , il aperçut une lumière qui se jouait au-dessus des vagues. D'abord il partagea à peu près l'opinion de son compagnon ; mais , cette lumière approchant avec une grande rapidité , il ne tarda pas à s'expliquer ce phénomène.

« CVst un navire en péril qui va échouer à la côte ! »

Il se leva promptement , et s'avança de quelques pieds dans la mer, pour être plus à portée d'observer ce qui se passerait.

« Ave Maria ! ça fera bien plaisir à Diot si la barque fait naufrage : Diot espère pour sa part de bris quelque gros baril de vin. Il est prêt à nager dans l'eau. »

Le précautionné File-Etoupes s'était débarrassé de sa robe paroissiale ; et , les yeux fixés

(i) Ycau et son feu , démon fort redouté.

sur la mer, il attendait le moment favorable pour s^ précipiter.

(( Compère, avisez le navire! Diot voit couler le navire. »

En effet les bordages du Saint - Patrice , malgré leur solidité , entr'ouverts par l'effort continu delà tourmente, livraient à la mer de larges issues, et en un instant la barque, submergée , commença à couler bas d'eau.

Un cri déchirant éclata par- dessus le fracas de la tempête ; puis la barque et les passagers disparurent au milieu des vagues.

(c A tous risques je vais essayer de sauver au moins quelqu'un • peut-être est-il temps encore ! ))

En disant ces mots, Budic-Mur quitta promptement ses habits les plus embarrassants , et se jeta à la mer.

c( Ave Maria ! Diot va aller avec vous! »

Et , sans songer le moins du monde au danger, sans s'inquiéter si la mer était tenable , File-Etoupes s'élança gaiment dans les flots, et eut promptement devancé Budic-Mur.

A le voir, insoucieux du péril, se jouer sur

wne mer furieuse , comme s'il eût été dans son véritable élément , avec sa longue crinière flottante derrière lui. on Peut pris pour un de ces hommes aquatiques dont les marins du moyen âge ornaient toujours leurs récits.

ce Secours ! secours I les forces m^abandonnent ; secours ! cria-t-on près de lui.

— Ave Mariai Dieu vous bénisse! Diot cherche un baril de vin , et vous êtes un homme , compère!

— Secours ! secours ! me laisserez-vous mourir ainsi?

— Ave Maria ! nagez sur Peau : la terre n'est pas loin , compère. — Diot cherche un baril de vin. »

Qu'on juge de l'effet que devaient produire ces réponses sur un malheureux prêt d'être englouti dans les flots. Ramassant ses forces, et parvenant à sortir la tête hors de l'eau , il cria d'une voix mourante ,

« Viens à moi! je te donnerai plus de vin que n'en contient la cave du cabarelier.

— Dieu vous bénisse! A ce prix, Diot vous sauvera. »

246 BUDIOMUR.

Quelques minutes après il déposait le pèlerin sur la pla^^e , en même temps que Budic-Mur ramenait Donatien Galibert , le bourgeois nantais. File-Eloupes , sans attendre les remercîments, courut en double prendre sa robe, et, enveloppant quelque chose dans un des pans , il la jeta sur ses épaules, et disparut à tous les yeux.

Quand l'idiot se fut éloig^né du rivage , il s'arrêta à quelque distance pour revêtir sa robe^ et continua sa course en se dirigeant vers la ville.

Arrivé sur la place , il regarda l'une après l'autre les maisons désertes , et se glissa dans l'église , dont les portes restaient assez souvent ouvertes la nuit , grâce à la négligence du respectable bedeau , très peu soucieux de remplir dignement sa charge. Nonobstant les plaintes

réitérées dont il élaiL l'objet, le digne titulaire conservait, malgré tout, la masse, la toque et la robe de bougran rouge , propriétés paroissiales. Cependant un seul des griefs qu'on lui reprochait suffirait , de nos jours , à dégrader le plus vieux bedeau. File-Etoupes était accusé de sonner les glas pour la messe , ou les matines au lieu des vêpres , chose qui troublait singulièrement les saintes pratiques de la journée. Quelquefois il ne sonnait pas du tout; et , le lendejnain , il carillonnait à toute volée. De plus, File-Etoupes troublait le service divin , et faisait la roue dans l'église ; puis , à la procession , il affectait la démarche du recteur, grimaçait horriblement , et faisait aboyer les chiens en les menaçant de sa masse. Enfin , et ce dernier chef d'accusation était le point capital , il dévorait une partie du pain béni qu'il avait mission de distribuer aux fidèles. Malgré cela , nous l'avons dit , le bedeau était conservé , et en voici la raison.

La robe rouge , déjà considérablement détériorée par ses possesseurs précédents , et mise à bout par l'idiot, comptait à Pâques soixante-

LLDIC-MIIR. 249

dix-sept ans (le service. Ses beaux jours étaieul passés , ainsi que sa couleur première j et , n'eût été l'obligeance du maître trévier, qui renforça le bougran de deux laizes de toile à voiles, le beau sexe de l'endroit eût couru grands risques de voir dans l'église ce que d'ordinaire on ne vient pas y chercher. Or, tout autre bedeau eût exigé une robe neuve, et, les fonds de la paroisse ne perniettanl pas cette dépense , force était de conserver dans son emploi le digne titulaire actuel.

Quand il fut enlré dans l'église , l'idiot ferjua soigneusement la porte , et gagna le chœur, où brûlait la lampe perpétuelle. Il s'assit à califourchon sur les dalles de pierre , et , réunissant dans ses mains ses longs cheveux blonds , il les étreignit pour en exprimer l'eau , qui lui tombait goutte à goulle sur la figure et dans le cou. Après cela , battant des mains et soufflant à pleins poumons, comme un homme débarrassé de vêtements mouillés et qui se sent plus à l'aise, l'idiot jeta autour de lui un regard soupçonneux, et, certain de n'être pas vu, il lira de sa robe le précieux coftVct incrusté de naci < ,

■2'jO BUDIC-MUR.

objet de la vive sollicitude du malheureux carme , et de la convoitise du pèlerin , son meurtrier. A la vue de cette riche cassette , l'étonnement, plus que le plaisir, brilla dans les yeux de l'idiot. Il la tourna dans tous les sens, considérant, en les suivant niaisement du doigt , les coulures de nacre qu'un habile artiste avait à grand'peine incrustées.

Ennuyé d'examiner cet objet, dont il ne comprenait ni le fini ni la beauté, il le fit sauter, comme un jeune chien fait d'un os. Mais , ce jeu ne pouvant pas l'intéresser long-temps, File-Etoupes , grommelant entre ses dents contre sa trouvaille inutile , jeta le coiFret sur les pavés de l'église. Plusieurs morceaux de nacre se détachant , File-Etoupes se mit à sourire. Alors il recommença. Enfin le coÔVet s'ouvrit , et l'idiot vit rouler à ses pieds quantité de pierres précieuses , parmi lesquelles on distinguait, à leur éclat, le rubis transparent, le bleu saphir, la verte émeraude, la chrysolithe de couleur d'or et le lapis azuré.

ce Ave Maria ! les beaux cailloux ! Diot les voit veluire comme la tête de plomb de sa masse. »

Après s'être amusé quelques instants à les faire sauter dans ses mains , l'idiot reprit avec dédain :

« Oui bien , de beaux cailloux! La mer en fournit à Diot. Ave Maria ! quand Diol en aura besoin , il en aura de plus gros , tous ronds ou plats : la mer foisonne de galets. Puah ! puah ! Diot n'a que faire de ces cailloux. y>

Il les remit à deux mains dans le coffret , et en tira un rouleau de parchemin entouré de lacs de soie et scellé de plusieurs sceaux. Cet objet éveilla son attention. Il fît sauter les cachets , déroula le parchemin , et parut observer attentivement les caractères qui y étaient tracés. Comme on voit une personne ouvrir un livre et le feuilleter attentivement, bien que ne sachant pas lire , de même l'idiot tourna l'un après l'autre les feuillets, fit craquer le parchemin sous ses doigts , et , sûr enfin de ne trouver rien de nouveau sur ces feuillets, qu'il avait examinés de tous côtés, il les remit dans le coliret, et poussa le couvercle , qui se referma aussitôt.

ce Ave Maria ! Diot n'a que faire de cela. Diot

eût mieux aimé trouver un baril de vin à boire. »

Ayant paru réfléchir, le bedeau reprit :

« La trouvaille de Diot ne lui servirait à rien : il va la donner au bon Dieu. Ave Maria î Dieu bénisse Diot ! )^

Ce disant, il écarta une des planches qui formaient le derrière de l'autel, et glissa le coffret parmi plusieurs autres objets, offrandes de cette nature qu'il avait déjà faites à Dieu. Cet acte pieux achevé, File-Etoupes sortit de l'église avec un sourire de satisfaction sur les lèvres , et iiirigea ses pas vers la maison de Jonas.

Le cabaret, dans l'intervalle de dix-neuf ans, n'avait pas changé d'aspect. L'ameublement était le même, il n'y avait rien de nouveau ni rien de moins. Seulement les murailles et le plancher avaient revêtu une couleur plus sombre, conséquence naturelle de leur contact journalier avec l'épaisse fumée qui s'échappait du chauffoir. Ce temple des plaisirs purs était toujours desservi par maître Peoch et sa fille, qui venaient de faire preuve de zèle et d'huma-

nité à l'égard des naufragés que Budic-Mur leur avait conduits, en leur donnant des vêtements secs et tous les soins réclamés par leur malheureuse situation.

En outre du pèlerin et du marchand nantais, Budic Mur était parvenu à sauver de la mort un des matelots de Patrice , mais c'était tout ; et, de ces vingt personnes parties gaîmenl du port de Nantes , trois seulement avaient survécu.

Le matelot et le marchand, encore sous l'impression de leurs terreurs personnelles, trouvaient un sourire de joie , mais pas une larme pour leurs malheureux compagnons. Cette mort miraculeusement évitée était trop fraîche à leur mémoire : en présence d'un pareil danger, l'àme se ferme aux douleurs des autres, et n'a d'émotions que pour elle. Aux yeux du monde , le pèlerin était plus sensible à la mort de ses compagnons. Sa figure était triste et sombre, presque furieuse de tristesse : c'est qu'il déplorait la perte de ce coffret pour la possession duquel il avait pris ce déguisement et s'était souillé d'un crime.

254 BUDlC-MLiR.

Dans lin coin du cabaret , Perrette et le marchand nantais s'entretenaient avec une apparence d'amitié qui ne surprenait personne : car Donatien Galibert était souvent venu au Conquet pour ses affaires commerciales, et l'on savait aussi qu'il existait entre lui et Jonas quelques liens de parenté.

(C Messire Budic-Mur, disait Perrette en désignant le sénéchal , assis devant le chauffoir, est le fils aîné de feu Meriadec de Ker- Jean.

• — Je ne m'étonne pins de sa générosité. Saint Saturnin le bénisse ! Peu s'en est fallu qu'en me tirant de la mer, il n'ait péri pour me sauver.

— C'eût été vraiment dommage : car on ne saurait trouver, dans toute l'étendue du diocèse , un plus brave ni plus beau sire ; et pourtant les beaux garçons ne sont pas rares dans le pays de Léon.

— Il parait triste et d'une humeur difficile.

— Difficile n'est pas le mot. Pour peu qu'on lui rende respect, il est doux comme un agneau ;

DUDIC-.^IUR. 2)5

tuais un mot plus haut que l'autre allume soudain sa colère... Et Dieu vous en préserve, bel oncle I

— Me préserve plutôt de la mériter, ma nièce! car ce noble homme est mon sauveur.

— Sait-on pourquoi , à cet âge , il paraît grave comme un barbon ?

— A ce sujet, répliqua Perrette d'un ton mystérieux , il se fait à la veillée bien des contes de toute sorte ; chacun donne son avis et se dit bien informé. Mais la preuve? Le sénéchal n'a mis personne dans le secret de ses peines.

— Moi , je croirais qu'un mal d'amour, on la ruine de sa maison...

— Ah ! s'il y a ruine , sa trissesse ne me surprend plus , interrompit Galibert : la noblesse et la pauvreté sont d'une alliance difficile ; l'eau et le feu s'endureraient plus facilement, — Ainsi donc la maison de Ker-Jean est déchue de sa splendeur ?

— Tous les jours le mal empire, et Dieu sait quand il s'arrêtera. La tour n'est plus reconnaissable f la baronne a congédié ime partie de ses varlets.

256 BUDIC-3IUR.

— Assez! assez! interrompit Galibert. Je sais ce qui me reste à faire. »

En achevant, le digne bourgeois se sépara de Perretle, et fut prier Budic-Mur de vouloir bien lui accorder quelques moments d'entretien.

Les événements de cette soirée avaient fait une heureuse (hVersion aux pensées du sénéchal. Bien qu'il fût vivement affecté du trisle résultat de sa déclaration, Budic-Mur, doué d'un caractère ferme, se laissait difficilement accabler par la douleur. Aussi , malgré ses souffrances , l'expression de sa figure était-elle à peine changée. Depuis quelques minutes il était en tète-à-tête avec le bourgeois, et celuici , roulant dans ses mains d'un air embarrassé son bonnet fourré, cherchait en vain des termes pour exprimer sa pensée. Désireux d'abréger une conversation pénible dans sa situation , le sénéchal le pria de s'expliquer.

« Excusez ma hardiesse en faveur de mes intentions. Je... je..-, messire, ma reconnais- •sance ! . . .

— ?('est-Cfi que cela? Je vous prie , n'en par-

BUDIC-MUK. 207

lez plusl Vos remercimenls me suffisent; et, s'il était besoin d'une autre récompense , le plaisir d'avoir fait une bonne action...

— Oh! sans doute, une action très méritoire. Saint Saturnin vous en bénisse !

— La protection d'un si grand saint n'est certes pas à dédaigner ; mais je trouve que c'est l'acheter à bien bon marché : car enfin le devoir de tout chrétien est de secourir ses frères.

— Tout comme le devoir d'un chrétien est de respecter les saints canons de l'Eglise. Mais vous savez , messire , que les devoirs les plus sacrés ne sont pas toujours les plus fidèlement remplis.

— Au reste , vos actions de grâce appartiennent à votre ange gardien , qui vous a guidé vers moi de préférence à tout autre.

— Connu! messire, connu! Ma reconnaissance doit se partager en deux parts : l'une revient de droit au bras qui vous a guidé, et la seconde appartient au bras qui m'a tiré de l'eau. — Pour la premi^"'» . je compte bien déposer un présent cor "'iuU i. ^u■nt Sa-

lurnin ; et, si votre seigneurie daignait aeceplel' d'un liumble bourgeois...

— Encore une fois , c'en est assez , maître Galibert, dit Budic-Mur en l'interrompant. Je suis d'autant plus sensible à vos remercîments qu'ils me paraissent francs et sincères.

— Non , messire ! ce n'est pas assez , insista le bourgeois. Il ne suffit pas que vous me croyiez sincère : je désire vous le prouver. »

Après une pause employée sans doute à se donner du courage.

a Donatien Galibert , successeur de feu son père , Saturnin Galibert , marguillier de la paroisse de Sainle-Croix , peut se flatter d'être le marchand le mieux assorti de Nantes en étoffes de toutes espèces. — Le gracieux duc et les seigneurs de la cour se fournissent chez moi , messire.

— Possible ! fit Budic-Mur avec une impatience marquée^

— Encore un mot ! reprit vivement Galibert en se plaçant devant le sénéchal comme un marchand qui veut retenir un client ; encore un mot , messire I • 'a dernier. — J'ai

BUDIC-MUR. 25gi

dans un coin de ma boutique un crez de superbe écailale de Gand , quelques aunes de drap d'or et de damas , dont le pareil a servi à monseigneur le duc au mariage de la reine de France ; six canneltes de fil d'argent que j'ai fait venir de Venise pour la dame de Chateaubriand, et plusieurs autres articles de moindre importance que je pourrais vous envoyer, en y joignant une superbe épée de Cologne , que m'a laissée en nantissement le jeune sire de Clisson...

— Votre offre est mal adressée , repartit Budic-Mur avec une sorte de dégoût provenant de l'opinion désavantageuse qu'il conçut du bourgeois , qui , dans un pareil moment, importunait son sauveur de ces détails mercantiles. — Oui ! très mal adressée , messire. Cette épée, redoutable aux ennemis de la foi dans les mains de mes aïeux , ne faillira pas dans les miennes ; et, en admettant que mes moyens me permissent...

— Pardon, pardon. Votre seigneurie ne m'a pas compris, saint Saturnin m'en est témoin. — Ces objets précieux sont exposés, chez moi ^ à la convoitise des mauvais sujets de Nantes, qui

aCo BUDIC-MUR.

pourraient bien se porter à de fâcheuses exlrémités. Ce serait donc une œuvre méritoire que ferait votre seigneurie en me délivrant de ces objets de tentation.

— Expliquez-vous nettement , maître Galibert : car j'avoue que je ne vois guère le moyen...

— Il est bien simple, interrompit vivement le bourgeois. — Consentez , messire , à porter ces étoffes sur votre dos : je vous promets que les plus hardis coquins ne seront pas tentés de vouloir s'en emparer. »

Ce moyen nouveau de mettre ses marchandises à l'abri des voleurs étonna beaucoup Budic-Mur, et il comprit alors que le bourgeois lui avait d'abord offert un présent , et employait , pour vaincre sa répugnance , ce détour délicat, mais à coup sûr très mal trouvé. Complètement revenu de ses préventions sur le compte de Galibert , le sénéchal usa , dans son refus, de termes fort mesurés, et fit sentir à ce brave homme qu'il était sensible à ses offres, tout en ne les acceptant pas.

« Au moins , noble et délicat seigneur, s'écria

BUDIC-MUR. riÔl

Galibert , si Je hasard ou vos aftaires vous conduisent quelque jour à Nantes , promettez-moi de vous loger dans ma maison de préférence à toute autre. »

Et, voyant que Budic-Mur s'apprêtait à lui faire quelques observations, il ajouta avec feu :

c( Vous serez reçu et servi comme jamais prince ne le fut ; ma nièce et mes apprentis rivaliseront d'empressement , et vos moindres désirs seront pour nous des lois sacrées. »

Budic-Mur, touché de ces invitations pressantes , serra la main de Galibert , et lui accorda la promesse si instamment demandée.

L'abbaye de Saint-Matthieu, voisine du Conquet, fut fondée, selon quelques historiens, par saint Tanguy, solitaire , vers l'an 572. Hervé, vicomte de Léon, donna le territoire de Saint- Matthieu aux moines de cette abbaye, et ceuxci, reconnaissants de ce bienfait, arrêtèrent, le 10 juillet 1167, que le vicomte de Léon participerait perpétuellement aux offices qu'ils célébreraient. Ce monastère était en grande vénération à cause du chef de saint Matthieu, dont

un Breton l'avait mis en possession, après se l'être illégalement approprié. Un pareil événement faillit priver l'abbaye de Saint-Matthieu de cette précieuse relique. Au commencement de l'an 1296 (i),uneflotteanglaise considérable toucha, pour se rafraîchir, au port de Liogan (2), situé entre Saint- Matthieu et le Conquet. Ces étrangers , n'ayant pas reçu des Bretons les secours qu'ils demandaient, se vengèrent de leur inhospitalité : ils pillèrent le bourg, forcèrent l'abbaye , prirent les ornements d'église, et s'emparèrent même [de la tête du saint évangéliste ; mais l'amiral anglais , craignant d'encourir un blâme mérité ,1a fît restituer aux moines.

(1) Quoique le Conquet ait «Hé impliqué daus les ravages que cette descente fit subir au pays, nous l'avons passée sous silence, parce quelle eût interverti l'ordre de nos événements. Afin qu'on ne nous accuse pas de forfaire à l'histoire , nous en prévenons le lecteur.

(a) L ancien port de Liogan , bâti en briques, devint ensuite une petite rade foraine , connue sous le nom de rade de Liocam. Actuellement on en trouve à peine la (race.

BUDIC-MLK. 265

La position de Saint-Matthieu était éminemment propre à détacher l'âme des affections terrestres et mondaines ; elle convenait à des hommes qui passaient leur vie entière dans l'étude et le recueillement, mortifiant leur existence dans l'espérance d'une vie future, regardant leur passage sur la terre comme un douloureux exil, et cherchant à en abréger le terme en émancipant leur esprit. Bâtie à l'extrémité de la pointe de Pen-ar-Ber, ou fin de terre, sur un amas de rochers sans cesse battus par les flots , cette sainte retraite, dont les échos ne répétaient d'autre bruit que celui des vents et des vagues , lugubrement confondus, apparaissait austère et sombre, cachée sous un voile de brouillard, comme en contemplation de cet océan infini , symbole de l'éternité.

Aujourd'hui elle n'offre plus au curieux et à l'antiquaire qu'un emplacement et des ruines. Le premier coup qui lui fut porté remonte à l'année i558. Un parti de Flamands et d'Anglais , débarqués au Conquet, se rendit à Saint- Matthieu , dont ils pillèrent les habitants et brûlèrent ensuite l'église avec cinquante mai-

sons du bourg; l'abbaye même ne fut pas épargnée. Après s'être emparés de la forteresse que le duc Jean III, dans l'année 1874, avait permis aux religieux de bâtir pour leur sûreté, les ennemis prirent lessacraires d'argent doré, deux paires d'orgues, beaucoup de livres , deux clocbes, avec tous les ornements de l'église ; et ensuite ils mirent le feu au couvent : le dortoir, la sacristie , une partie de l'église , les dehors de l'abbaye , les greniers , l'auditoire et les halles , furent consumés par les flammes. Plus tard , la révolution arriva, et les bâtiments restaurés disparurent une seconde fois. Enfin tout récemment on vient de démolir le chœur de l'église , beau reste d'architecture , qui se trouvait de quelques pouces dans l'alignement d'un nouveau phare substitué aujourd'hui à celui qui existait sur une ancienne tour du couvent.

Au reste, l'église toute mutilée qu'on l'ait faite, mérite d'être conservée : c'est un monument religieux des siècles qui nous ont formés, une page imposante d'une ancienne civilisation , el cette considération en vaudra peut-être une autre, — C'est aussi un point désigné à l'itiné-r.

raire des curieux. L'architecture de cet édifice, remontant à la naissance du style ogival , était simple et sévère : simple comme les hommes qui l'avaient choisi pour retraite, sévère comme le lieu où ils l'avaient placé. Sept arcsde voûtes soutenus sur des piliers de granit régnent encore depuis la porte principale , qui fait fiice à l'océan, jusqu'à la division formée par deux prolongements qui s'étendent en forme de croix. Des galeries de granit existent au-dessus de la nef, qui est actuellement découverte. A droite est un bas - côté; celui de gauche a été envahi depuis par des bâtiments accessoires communiquant à l'intérieur du couvent. On n'y voit aucun ornement , point de monstres hideux , d'arabesque bizarres, de dentelures élégantes. De rares fenêtres laissaient pénétrer à regret quelques rayons d'un jour douteux ; la pierre puissante , grise et nue, s'offrait partout aux regards. Le recueillement et la piété devaient saisir l'àme dans ce bel édifice , d'où tout œuvre futile avait été bannie , où l'art était grave , austère , imposant.

Le lendemain du naufrage , Budic-Mur, de

grand matin se rendit à l'abbaye. Plusieurs frères lais qui se trouvaient dans la cour s'informèrent avec intérêt du motif qui l'amenait , et lui reprochèrent d'un ton affectueux l'oubli où il les laissait ; mais Budic -Mur répondit brièvement aux compliments des frères , et , pénétrant dans l'intérieur , il se dirigea , à travers un dédale de corridors obscurs et tortueux , vers la partie des bâtiments qui faisait face à la mer. Arrivé devant une petite porte basse , il frappa du doigt plusieurs coups , et, ayant attendu assez long-temps sans recevoir de réponse, il se décida àentrer. L'ameublement de cette pièce était strictement composé selon la règle de Saint-Benoist : il consistait en un crucifix , un prie-dieu , et une couchette formée d'une natte de paille , un drap de serge , une couverture , et un chevet ou traversin de balle. Outre cela, une foule d'objets dispersés ça et là dans toutes les parties de la chambre attestaient les goûts scientifiques de celui qui l'habitait : c'étaient des in-folios énormes, des parchemins, des fioles étiquetées, un creuset, un réchaud , diverses matières combustibles , des herbes et

des simples, et généralement tout ce qui servait alors aux études d'un savant.

Assis près d'une fenêtre, dans un cabinet formé par l'épaisseur des murs , le père abbé était tellement absorbé dans la lecture d'un manuscrit, qu'il n'entendit pas le bruit que fit à dessein Budic-Mur pour annoncer son arrivée. Scrupuleusement astreints à la règle , les bénédictins de Saint-Matthieu n'avaient admis aucune réforme , et leur costume était celui désigné par le fondateur de leur ordre. Il consistait en une robe de laine blanche tissée par leurs mains , un scapulaire noir sans manches tombant jusqu'aux genoux et serré sur le corps , un capuchon , et des sandales de bois. L'étude et les veilles avaient creusé de profondes rides sur la figure de l'abbé; néanmoins, malgi^é son grand âge, il paraissait jouir d'une sanié parfaite, résultat ordinaire de la frugalité et des jouissances paisibles de la vie claustrale. Son capuchon, rejeté en arrière, laissait voir sa tête ascétique couverte encore de deux touffes de cheveux blancs au-dessus des oreilles, seule partie de la chevelure qu'épargnât la règle.

270 BUDIC-JIUR.

Son front vénérable était large et proéminent ; ses yeux noirs conservaient tout le feu de la jeunesse, et l'observateur eût deviné d'abord que, condamné par sa naissance au servage, il avait embrassé l'état monastique comme une émancipation : car, à cette époque de luttes et de guerres continuelles , la liberté , pour les bommes que leur organisation appelait à d'autres travaux , s'était réfugiée dans le giron de l'église.

Promu par ses frères à la dignité d'abbé, Even , doué d'une intelligence féconde et tourmenté sans cesse du désir de savoir, fut un de (Ces studieux bénédictins qui conservèrent et firent fructifier le dépôt des sciences , que les siècles passés leur avaient laissé pour qu'ils le transmissent aux générations futures. Gloire a eux ! ils ont noblement accompli leur mission. L'humanité leur doit de n'être pas tombée dans la barbarie.

Quand l'abbé eut été distrait de sa lecture,

ses premiers mots à Budic-Mur furent pour lui

reprocher sa longue absence , et s'informer de

lu santé de son iVcre et de celle de la baronne.

Nous devons dire ici que les deux jeunes hommes passaient, dans leur enfance, plusieurs mois de chaque année au monastère de Saint- Matthieu; et, dans ces retraites, ils avaient acquis tous deux l'affection des moines et quelques bribes deleur science, c'est-à-dire qu'ils savaient lire à livre ouvert et écrire assez, couramment.

C( Tu as quelque peine sur le coeur, ou je suis bien trompé, dit Pabbé d'un ton affectueux. Que veux-tu? Des conseils que tu ne suivras qu'autantqu'ils flatteront tesdésirs, comme c'est assez ton habitude. — N'importe! montre-moi la plaie. »

Budic-Mur tardant à répondre , le bon moine, toujours occupé de plusieurs choses à la fois, et par cette raison fort distrait, parut oublier sa première idée.

(( Maintenant que j'y pense , la mort du sire de Ker-Morvan a-t-elJe été confirmée?

— Non, mon père; mais néanmoins je la regarde comme certaine.

— Dieu le sait, mon fils. — Que pense sa

veuve ?

Je crois qu'elle partage mon avis.

— Havart de Gatinen était un noble homme, et un pieux chrétien, di^jne des joies du paradis : ne l'oublie pas dans les prières. — Tu te dois aussi à sa veuve ; lu dois t'efForcer de la consoler, d'alléger sa douleur, et te comporter envers elle encore plus respectueusement que par le passé.

— Ces devoirs m'eussent été faciles, » balbutia Budic -Mur ; et l'excès de son émotion l'empêcha d'en dire davantage.

(c Eh bien ! mon enfant, est-ce là le sujet de tes peines? quelque différent avec la noble maîtresse ? Allons, Budic, explique-loi ; et si ma médiation...

— Merci, mon père, merci. Nous avons rompu tous deux..., rompu à jamais.

— Qu'est-ce à dire? reprit sévèrement le bénédictin. Aurais-tu manqué à la veuve de Ker- Morvan , à ta maîtresse..., une femme... ?

— Elle le croit ; mais il n'en est rien, mon père. Vos leçons ont fructifié.

— Reste à savoir comment tu les auras interprétées.

— Ce doute est injurieux, mon père.

— Veux-tu l'emporter contre moi? Mon âge ni mon caractère ne me permettent pas de répondre à tes défis : ainsi, crois-moi , modère un peu ton humeur. — Que s'est-il donc passé? La baronne t'aimait beaucoup ; toujours elle m'a paru sensée...

— Je rends hommage à ses rares vertus, à ses excellentes qualités ; mais, de grâce ! mon père, brisons sur ce sujet. »

L'abbé remarqua avec étonnement l'émotion extraordinaire de Budic-Mur.

(( Non pas avant que tu m'aies confié ce mystère, dit-il. Je soupçonne quelque folie de ta pari... une extravagance de jeune homme. C'est un peu de ma faute , car je l'avais deviné, ajouta-t-il plus bas. Mais le défaut de mémoire... — Eh bien ! Budic , n'ai-je pas bien rencontré, mon fils ?

— Je crois que vous m'avez compris. Que pense votre révérence ?

— Que penses- tu toi-même ? Et d'abord n'estce pas d'amour qu'il s'agit ?

— Ces faiblesses que vous n'avez pas éprouvées vont me faire passer à vos yeux...

— Rassure-toi, dit l'abbé en l'interrompant : j'ai été jeune aussi , je sais ce qu'il en coûte pour combattreetvaincrelesdésirs de la chair. Parlemoi comme à un ami. »

Quand le sénéchal eut raconté au vieillard la longue histoire de ses amours et sa déclaration si mal accueillie, celui-ci lui prodigua les consolations affectueuses qu'il puisait dans son bon cœur et dans sa charité chrétienne ; mais insensiblement ses idées prirent un autre cours.

« Oui , oui , disait-il , la pensée que mes frères se plairont à continuer mon œuvre est pour moi une consolation et un encouragement. Vois ces deux in-folios, fruit de quarante années de travaux assidus ; eh bien ! ce n'est rien encore, rien en vérité ; il en faudra deux fois autant pour traiter convenablement les substances spirituelles créées, ce que vous appelez les anges. »

Ici Budic-Mur, qui ne comprenait absolument rien à ces questions ardues de métaphysique , laissa échapper un bâillement prolongé. Le vieillard s'arrêta court , et, reprenant ses esprits :

(( Mais, Dieu me pardonne, je me suis jeté dans la science, dans la clergie, comme vous

dites... Fallait donc m'avertir de cette distraction , car tu n^ ^& rien compris, sans doute : tu es trop noble pour cela.

— Les occupations d'un moine sont incompatibles avec celles d'un homme d^armes. Au reste, j'apprécie toute l'utilité de votre profond savoir.

— En vérité I s'écria l'abbé avec une douce ironie. Quoi! ton dédain, mon beau seigneur, s'est changé en estime pour mes travaux assidus? C'est beaucoup d"'honneur pour moi.

— Mon erreur était pardonnable : car jusqu'à ce moment je n'avais pas compris encore l'utilité de ces études. »

En parlant ainsi , il tira de sa ceinture le poignard que lui avait remis sa mère, et demanda au moine l'explication des armoiries qui étaient gravées dessus.

L'abbé choisit une de ses fioles, contenant une liqueur transparente dont il jeta quelques gouttes sur la lame du poignard ; puis, les étendant légèrement avec les barbes d'une plume :

ce Dis-moi, mon fils, que veux-tu faire de cette arme rongée de rouille? Tu tiens donc

276 BUDIC-MLR.

beaucoup à ces armoiries ? — Eh ! ce ne sont pas les tiennes, ajouta l'abbé — car la rouille était en partie enlevée, et les lignes tracées devenaient distinctes. — Non : ceci est d'azur au mouton passant d'argent, surmonté de trois roses d'or rangées en chef, et la famille de ÎKer-Jean porte, si je ne me trompe... Mais attends, voici un nom...

— Un nom I Quel est-il ? s'écria Budic-Mur.

— La rouille est épaisse , je ne sais si je pourrai... Mais si, les lettres ressortent, murmura le vieillard, qui prenait un intérêt d'antiquaire à cet examen. Attends, oui, c'est cela... Saozonet, continua- t-il en épelant...

— Saozonet? répéta Budic-Mur en interrogeant sa mémoire; connaissez-vous une famille de ce nom ?

— Il n'y en a pas, répondit l'abbé d'un ton réfléchi : Saozonet (1) est un nom de peuple. Ce ne peut être qu'une légende. . . Au reste, cela in-

(1) Saozonet , nom (|up les Bretons donnaic'il aux Anglais. Il signifie Saxon.

BUDIOMUR. 277

dique que cette arme a été fabriquée dans un pays où domine la langue ceUiqiie. Un Galoiseûtmis Saëson , un Irlandais Sasonag, un Ecossais Zouznak : c'est la dénomination que ces différents peuples donnent aux habitants de File d'Angleterre, qui se parent du titre de Breton, quand ils n'ont droit qu'à celui de Saozonet...

— Au nom du Ciel, s'écria Budic-Mur , quelle interprétation donnez -vous à cette légende?

— Je ne sais. Je ne comprends pas l'intention..., à moins cependant... Ah ! un moment... Oui , c'est un nom de famille : voici un Ker qui l'indique. — - Sais-tu, Budic, la différence qui existe entre les noms normands et les noms bretons ?

— Une autre fois, mon père ; mais cette famille, où est-elle, où pourrai-je la trouver... ?

— Eh bien ! poursuivit l'abbé toujours à sa première idée , c'est que les noms bretons commencent par où ceux des Normands finissent (1).

(l) l.a majeure partie des noms bretons commeuceut par le I. 18

278 BUDIC-MLi;.

— Mais celui-ci ? s"'écria Biidic-Mur bouillant d'impalience, le nom qui est sur ce poijjfnard?

— Celui-ci , mon enfant , a une double origine. Ker-Saozonet , cela correspond à l'habitation du Saxon : c'est un INorth-Man établi en Bretagne qui aura quitté avec le temps son nom d'origine teutonique pour prendre celui dont on désignait son fief.

— Et ce fief, où est-il situé? demanda Budic- Mur. Je ne connais point de nom pareil en Bretagne.

— Ni moi , répondit l'abbé. Je suis pourtant bien au fait... Mais vérifions les armoiries : cela nous mettra sur la voie. »

Et le digne homme, actif et prompt comme aux jours de sa jeunesse , parcourut sa cellule en bouleversant les in-folios épars et entassés partout.

(( Depuis trente ans. je me promets tous les

mot Kcr, ci|uivalent tic celui tic ville, lermiuaison lies usitée dans laiiciennc Norm=mdie.

jours de nietlre un peu d'ordre ici ; et vraiment cela serait nécesssaire : ce qui m'est inutile me tonibe toujours sous la main , et ce dont j'ai besoin... Ah... ! »

Il ouvrit un livre, et, le jetant avec humeur sur sa couchette :

c( Les Kèglemejits canoniques ! je les ai cherchés inutilement ce matin... Voici..., oui, c'est cela : armoriai breton . »

Après avoir long-temps feuilleté im énorme manuscrit dont les pages étaient enluminées de peintures gothiques représentant les écussonsdes maisons nobles de Bretagne , le père abbé s'arrêta nt vers la fin :

K Je commençais à désespérer ; mais non , c'est bien cela... Vois ces armoiries, Budic : elles sont semblables à celles de ce poignard. »

L'excès de sa joie faillit étouffer Budic-Mur ; îi peine eut-il la force de demander à l'abbé le nom de celle maison.

(( A vrai dire, elle m'est à peu près inconnue, répondit celui-ci toujours occupé à considérer les peintures. Voici encore, en forme de légende, le même Ker-Saozonet... C'est une énigme

'iSo BUDIC-MUK.

pour moi. — Ker-Saozonet ! nos annales ne parlent pas de ce nom... Ah! voilà le mystère, s'écria-t-il en se frappant le front. Où avais-je donc l'esprit ? Le North-Man , venu sans doute de Normandie, s'est établi dans un de nos évêchés où domine la langue française ; de Ker- Saozonet on aura fait Ker-Sauson : car , Dieu merci , chaque peuple défigure les noms et les approprie à sa langue , sans s'inquiéter des difficultés qu'on éprouve à retrouver les origines. Je te citerai pour exemple le nom d'Ile Britannique , qu'on donne au pays des Anglais. — Britain , par contraction de Brith-dain , devenu par métonymie...

— Mon père ! dit Budic-Mur d'un ton suppliant.

— Ah bien ! plus tard je t'expliquerai cela. — Nous disions donc Ker-Sauson. Ce nom appartient à une famille qui habite, je crois, sur les marches de Bretagne, vers les sources du Couësnon...

— Oh ! mon Dieu , soyez béni ! voilà enfin un but où diriger mes pas. »

En achevant , il élreignit dans ses bras le

vénérable moine , et sortit comme un fou de la cellule , laissant celui-ci également étonné de ce brusque transport et de ce départ précipité.

Cependant les yeux du savant se reportèrent machinalement sur le livre héraldique, et, continuant de le feuilleter , il parut oublier toutà fait la visite qu'il avait reçue.

Près de trois mois s'étaient écoulés depuis nos derniers événements. Le pèlerin, le lendemain même du naufrage , était parti du Conquet ; Donatien Galibert était retourné à Nantes, et Budic-Mur, deux jours après sa visite à l'abbaye, avait pris congé de sa mère et commencé sod saint voyage.

A l'heure où le crépuscule commence à eflfacer la nuit , les portes de la tour de Ker-Jean

•284 BUDIC-MUK.

furent ouvertes par Jeannic. L'air enjoué et le sourire habituel sur sa figure étaient remplacés par une expression mélancolique et chagrine ; ses yeux battus , l'altération de ses traits et le désordre de ses vêtements, annonçaient qu'il n'avait pas goûté le repos de la nuit. Le froid piquant du matin parut saisir Jeannic, et le pénétrer jusqu'aux os. Immobile sur le seuil , il promenait tristement ses regards sur la campagne , couverte d'une épaisse couche de neige.

(c Quel aifreux temps pour voyager, dit-il! Si le benoît saint Matthieu ne prend pas soin de me guider, je cours grand risque de demeurer en chemin. »

En achevant , il détira par quelques mouvements brusques ses membres engourdis , et sortit dans la cour ouvrir la porte de l'écurie. Jeannic , en entrant , heurta du pied un corps presque enfoui dans la litière. L'obscurité étant encore assez épaisse, il recula de quelques pas, et demanda à haute voix qui était là ; mais, ne recevant aucune réponse à ses Qui vive? réitérés, il se rapprochait pour reconnaître à qui il avait affaire, lorsqu'un homme bizarrement accoutré

BLDIC-MUK. 285

sortit de la litière , et développa lentement une taille gigantesque qui parut atteindre le toit.

Le premier mouvement de Jeannic fut pour un étonnement superstitieux ; mais , se donnant du cœur au ventre , il fit d'une grosse voix :

« Qui es-tu?

— Ave Maria ! fut la réponse du géant.

— Eh ! que fais-tu ici , garçon? reprit Jeannic, reconnaissant le bedeau.

— Misère! misère! le cimetière est mauvais , et l'auvent du tanneur ne met pas Diot à l'abri.

— Misère , sans doute ! répliqua Jeannic occupé après son cheval ; mais aussi pourquoi ne consens-tu pas à fixer ta vie vagabonde? Travaille un peu : tu trouveras en échange un bon gîte toujours assuré.

— Oui bien ! fit l'idiot avec une pétarade , mouvement de bouche dont il se servait volontiers pour exprimer son dédain. — Les oiseaux du ciel trouvent un gîte sans travailler,

— Aussi les oiseaux pâtissent et tombent gelés sur la neige.

— Ave Maria ! le bon Dieu [)rend soin dt

Diot ! répliqua File-Etoupes en élevant le bras à la hauteur de sa bouche et se renversant en arrière , comme s'il eût vidé un flacon.

— Est-ce à dire que lu ne formes aucun souhait depuis que Jonas Peoch te sert le vin et l'hydromel comme à ses meilleures pratiques? Mais, du train dont tu vas, l'argent laissé par le pèlerin sera bientôt dépensé.

— Oui bien, compère! fit l'idiot. Diot boit toujours de fameux coups.»

Il passa plusieurs fois la main de son estomac à son ventre, comme le font les enfants gourmands à la vue d'un mets qui flatte leur sensualité.

Jeannic fit sortir de l'écurie son cheval , qu'il avait sellé et bridé pendant cette conversation. LMdiot le suivit dans la cour, et , lui présentant l'étrier :

« Où allez-vous? demanda-t-il.

— Au château de Ker-Morvan .

— Diot veut aller avec vous.

— Y penses-tu, pauvre garçon? A peine pourrai-je me tirer de celte neige avec mon cheval , et tu veux me suivre à pied.

BUDIC-MUK. 287

— Diot ne vous suivra pas.

— A la bonne heure. Crois-moi , va faire un tour au cabaret de Jonas.

— Diot courra devant vous, messire.

— C'est ce que nous allons voir, >^ Jeannic , piquant des deux , laissa derrière lui

File-Etoupes. Mais , Tépaisseur de la neige l'ayant bientôt forcé de prendre le pas , il fut tout surpris d'entendre à son côté la voix de l'idiot.

« Ave Maria ! Diot saura bien vous dépasser.

— Tu le prouv^es. — Pourquoi t'obstines-tu à vouloir m'accompagner? »

File-Etoupes le regarda d'un air surpris. a Pourquoi ? pourquoi ?. . .

— Mais 5 sans doute , tu dois avoir un motif.

— Diot vent.

— Et pourquoi Diot veut-il ? y>

Le bedeau fit ce mouvement d'épaules qui échappe à l'impatience quand on est poursuivi par un questionneur infatigable et oiseux.

<c Cela n'est pas répondre , reprit sévèrement Jeannic. J'ai le droit de le demander pourquoi tu veux m'accompagner.

— Les oiseaux volent avec leurs ailes , et Diot marche avec ses pieds. Les oiseaux vont partout , Diot aussi veut aller partout.

— Ainsi tu n'avais pas dessein de venir à Ker-Morvan , et tu vas faire ce long trajet dans la neige pour le seul plaisir de courir?

— Diot s'amuse avec vous, compère! »

Cet aveu naïf attira un léger sourire sur les lèvres de Jeannic. Il fallait en effet que sa société eût bien du charme pour le bedeau , et les difficultés qu'il éprouvait à le suivre le témoignaientsuffisamment. Pénétrant à chaque pas jusqu'à mi-jambe dans la neige, chaque pas lui coûtait un effort : aussi faisait-il des enjambéips telles , qu'on aurait pu les comparer à celles du petit Poucet avec ses bottes de sept lieues.

« Allons , garçon , retourne au Conquet , reprit Jeannic , qui souffrait du travail pénible de son compagnon : tes forces avant peu vont faillir à ta volonté.

— Ave Maria ! n'allez, pas par là , compère! s'écria l'idiot en retenant par la bride le cheval de Jeannic. La neige couvre un trou profond. »

bUDK. -MLUl. 289

Le frère de Budic-lMur ayant voulu prendre un autre côté :

(( Pas par là ! c'est encore un trou .

— Par où donc aller? demanda Jeannic réellement inquiet.

— Suivez Diot : il connaît bien le chemin. » Quoique la confiance en un pareil guide pût

être taxée d'imprudence, Jeannic le suivit sans balancer. A la vérité, cç parti était le meilleur : car la neige, qui couvrait tous les objets, nivelait la campagne comme une plaine immense, blanche et unie à la surface , mais cachant des douves profondes et des marécages dangereux que l'absence de toute voie tracée rendait d'autant plus difficile à éviter.

L'idiot ne paraissait aucunement embarrassé de ces obstacles. Tournant d^jn côté et de l'autre , marchant tout droit ou faisant un long circuit pour revenir presque au même lieu, il guidait Jeannic à travers cette plaine dangereuse avec une étonnante sagacité.

(c Pourquoi me fais-tu suivre une route auôsi tortueuse? lui demanda Jeannic. Regarde derrière nous les traces que nous avons laissées^

29<> liUDlO-MUl!.

— Diot l'a voulu.

— Mais pourquoi ? »

Le digne bedeau lit de nouveau son mouvement d'épaules, plus expressif que poii.

« Veux- lu bien répondre , garçon !

— Ave Maria ! Diot connaît les fossés et tous les mauvais endroits.

— Comment peux-tu lefliire îi travers la neige qui les couvre ?

— Quand Diot boit un flacon de vin , il ne demande pas à quel tonneau on l'a tiré. »

Ces mots furent prononcés de ce ton particulier au bedeau, tenant le milieu entre la niaiserie hébétée et une ironie moqueuse, si bien qu'on eût été fort embarrassé de savoir quelles étaient ses intentions.

Jeannic, qu'une longue connaissance avait familiarisé avec les allures de l'idiot, accueillit cette réponse à sa valeur, et, loin de s'en fâcher, il lui dit avec bonté :

c( Les fous souvent donnentd'utiles leçons aux sages. — N'est-ce pas assez, que le Seigneur daigne nous combler de ses grâces, sans cherchei' à pénétrer la profondeur de ses voies 7

BUDIC-.MLH. 291

— Diot ne sait pas. »

Après plusieurs heures d'une marche pénible, Jcannic et son guide entrèrent au château de Ker-Morvan.

L'idiot, parfaitement connu aux environs du Coiiquet, se dirigea vers les cuisines, tandis que Jeannic demanda à un varlet de le conduire auprès de Paule, la chambrière de la baronne.

Mais la dame de Ker-Morvan, l'ayant aperçu de sa croisée, envoya à sa rencontre une de ses femmes, qui l'introduisit dans la salle où Budic- Mur avait fait trois mois auparavant sa malheureuse déclaration.

Blanche était assise à la même place; ses vêtements étaient les mêmes. Mais une allération pénible se remarquait sur ses traits , el, quoiqu'elle essayât de prendre un air riant, sa voix et ses gestes décelaient une trisiesse profonde , sinon une douleur air.ère.

(( La réputation que s'est acquise Paule par ses cures médicinales m'amène près de vous, madame. Je viens la chercher pour qu'elle essaie sur ma mère la puissance de ses remèdes.

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