‹ Byron et le romantisme français; essai sur la fortune et l'influence de l'œuvre de Byron en France de 1812 à 1850Chapitre 104 sur 322 · No du 17 mai · texte numérisé non relu

No du 17 mai

2. 20 juin 1821. Article signé R. (Etienne Béquet) sur le Dernier chant du Pèlerinage d'Harold.

Ah ! c'est ce qui m'enchante.

Si j'avais le teint frais, je serais bafoué. Schiller, Byron, portaient sur leur face amaigrie Le cachet du sublime et de la rêverie l .

Et le Classique de l'Hermite en Russie, guidant un jeune écrivain à ses premiers pas dans la carrière romantique, commence par lui conseiller de perdre la fraîcheur de son teint et de réduire son embonpoint :

Il faut se créer un visage Où l'on puisse entrevoir un abîme, un orage, Les tempêtes du cœur, les outrages du sort, Les noirs pressentiments, le désespoir, la mort !

Byron aimait le doute, invoquez sa grande ombre ; C'est notre chef de file, on le doit consulter2.

La raillerie était de bonne guerre quand elle tombait sur des médiocrités comme Belmontet, vouées d'avance à tous les ridicules. L'auteur des Tristes, dans une pièce intitulée le Désespoir, faisait parler un enfant né à l'hospice, et qui n'a connu ni père ni mère. L'aventure, triste en soi, tourne au grotesque dans les vers ampoulés et le français barbare de Belmontet :

Que j'ai maudit la vie et le flanc maternel ! Eh ! pourquoi suis-je issu du crime de ma mère ? Que n'a-t-elle étouffé ma naissance éphémère ? Ou, pour nourrir l'enfant que sa honte avait eu, Que ne me gardait-elle, à défaut de vertu ? Ah ! jusqu'au dernier jour, maudite soit la femme Dont le vice a conçu dans une orgie infâme, Et qui, jetant son fruit loin d'elle abandonné, N'a mérité jamais qu'il lui soit pardonné 3.

1. Baour-Lormian, le Classique et le Romantique, Paris, 1825, p. 10.

2. Le coup de pistolet chargé à poudre, dialogue entre un vieux classique et un jeune romantique, par l'Hermite en Russie, Paris, 1829.

3. Louis Belmontet, les Tristes, Paris, 1824, le Désespoir, pp . 37 et suiv. Tissot écrivait à propos de ce volume dans le Mercure du XIX» siècle : « Quand les poésies de M. Belmontey ysic) parurent, j'étais encore tout

Mais la plaisanterie était sotte quand elle visait Hugo, Lamartine ou même Soumet1 ; elle était injuste, par le reproche d'insincérité qu'elle impliquait, et cruelle à l'égard de beaucoup de ces poètes, dont le plus grand tort était d'avoir adopté avec la candeur de l'enthousiasme juvénile un idéal poétique qui les avait séduits par un certain air de noblesse et de grandeur. Les malheureux atteints de la « contagion » byronienne, du vomito negro romantique, comme on disait alors 2, étaient plus à plaindre qu'à moquer. Ils allaient chercher la poésie dans l'enfer, mais ils étaient |>armi les « artistes damnés », ceux dont l'œuvre mort-née, comme une plante mal venue, retombe et pourrit sur le sol, où elle forme l'humus sur lequel s'élèvent les cèdres et les

pénétré de la fâcheuse impression qu'avait produite sur moi le penchant de quelques jeunes écrivains à se jeter dans une fausse mélancolie, qui les exposait à devenir de froids imitateurs de lord Byron... Le titre seul du nouveau recueil me donna des préventions, et malheureusement la lecture ne fît d'abord que les confirmer. La monotonie, l'ambition des effets, et tous les défauts de nos Jérémies de vingt ans me parurent Caractériser la manière de l'auteur. » (T. X, 1825, p 396.) 1. D'après le moderne Phébus,

Notre gaieté n'est qu'un abus ;

Hugo, Soumet et Lamartine

Ont proscrit la muse badine,

Et, fidèles au même plan,

Meurent en vers quatre fois l'an.

Ah ! par pitié, etc.

(Le Diable boiteux du 17 mai 1824 : Petite requête à MM. les romantiques.)

j/1. « Fontenelle relisait chaque année le Discours de Bossuet sur l'histoire universelle, afin de se rafraîchir la mémoire des grandes époques historiques. Il est bon d'en faire autant des autres chefs-d'œuvre compris dans cette collection. C'est le meilleur moyen de se tenir en haleine sur les bons principes qu'ils renferment dans tous les genres, et surtout de se munir d'un antidote nécessaire contre la maladie des extravagances modernes, débordement contagieux de paradoxes imprimés, sorte de vomito nero (sic) qui semble caractériser la fièvre jaune des esprits et le typhus de la morale. » (Note au dernier mot d'une pièce intitulée ((Stances sur nos auteurs classiques pour être mises en tête de la collection des meilleurs ouvrages de la langue française », par François de Neufchâteau, dans le Mercure du XIXe siècle, t. X, 1825, p. 152.)

chênes. Pour moi, c est avec compassion et, pourquoi ne le dirais-je pas? avec sympathie, que j'entreprends de fouiller ce sous-sol ténébreux du romantisme, et d'exhumer quelquesunes des victimes de Byron.

Voici d'abord Jean Polonius, le comte Xavier Xavierevitch Labinski, disciple de Lamartine, mais qui n'a point hérité de la religiosité de son maître. Dans la Terre promise, il reprend après Byron, après Vigny, et sous le même symbole que ce dernier, le grand thème romantique de la solitude morale. « Hélas ! dit-il à son Moïse, contemplant du haut du Nébo le pays dans lequel il n'entrera pas :

Hélas ! ton sort fut d'âge en âge,

Le sort du héros et du sage, De tous ceux qu'une haute et sublime raison Elevait au-dessus du commun horizon, De ceux qui, dans la nuit répandant leurs lumières. Au joug de l'ignorance ont arraché leurs frères, Et vers un but plus noble, un univers plus beau, De leurs contemporains ont guidé le troupeau 1.

Son Empédocle, martyr de la science, qui lui a tout sacrifié et n'a trouvé en elle que le néant, exhale son désespoir en plaintes qui rappellent l'accent et le style de Manfred :

Malheur à qui chemine à l'écart du vulgaire ! Sur les sommets déserts où l'exhausse l'orgueil, Son cœur respire, hélas ! un air plus solitaire, Plus froid que le cercueil !

Souvent, plongeant d'en haut sur la plaine enflammée, Quand les feux du couchant embrasaient l'horizon, Mon œil mélancolique a suivi la fumée Des chaumes du vallon.

En les voyant vers moi monter comme un nuage, Je me disais : Hélas ! en ces mille hameaux, Pas un œil ne me voit, pas un cœur ne partage Ou ma joie ou mes maux.

1. Empédocle .vision poétique, suivie d'autres poésies, par Jean Polonius, Paris, 1829, La Terre promise, pp. 183 et suiv.

Un jour que, dans l'accès de ma fièvre insensée, Mon œil au fond du gouffre avait plongé longtemps, La vapeur de l'abîme offusqua ma pensée, Egara tous mes sens.

Ivre, je me levai ! — Le dégoût de la vie, Le besoin de mourir s'empara de mon cœur ; Tout mon sang bouillonna d'une aveugle furie, D'une indicible ardeur.

Astres ! soleils brillants 1 divines créatures, Adieu î — De vos rayons je maudis la splendeur, Adieu ! Vous n'avez fait qu'éclairer mes tortures, Qu'insulter à mon cœur...

Titans, recevez-moi dans votre obscur repaire î Je suis digne d'entrer dans vos prisons de feux: J'ai voulu comme vous, faible enfant de la terre, Escalader les cieux.

Recevez, recevez et mon corps et mon âme ! De votre Prométhée audacieux rival, S'il prit le feu du ciel, je viens ravir la flamme De l'empire infernal i !

Gaspard de Pons, comte comme Alfred de Vigny, et comme lui officier dans la garde royale, avait débuté en 1819 par un petit poème dans la manière de Bertin et de Parny, Constant et Discrète 2 ; il y marquait peu de sympathie pour le goût nouveau. Les Conrad et les Lara ne lui plaisaient guère, et Byron lui paraissait tout au plus un imitateur de Crébillon :

S'il vous faut des bandits, Hélas! pourquoi les prendre en Angleterre ?... Le noble lord, avec ses traducteurs, Commentateurs, imitateurs, gâteurs, Dont, grâce au ciel ! assez longue est la liste, Le noble lord n'est rien que lord Byron,

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