Confession d'un enfant du siècle, Ire partie, ch. h
les survivants et les témoins de la grande époque, tous n'ont pas maudit; il en est qui se sont reportés avec complaisance vers le passé, et qui n'ont pas renié les admirations de leurs vingt ans. « C'était le temps, dit Edmond Rousse, où notre jeunesse, à peine convalescente des langueurs d'Obermann et de la maladie de René, s'enivrait à cette large coupe, qui, des lèvres de Gœthe et de Ryron, passait dans les mains de Victor Hugo, de Lamartine et de Musset 4... Dans nos cahiers de rhétorique, au milieu des vieilles élégances arrachées au Gradas, on voyait se dresser tout à coup d'étranges nouveautés... C'était un mélange d'admirations puériles et d'inventions démesurées, d'enluminures monstrueuses flamboyant au reflet des Orientales, d'extravagantes rêveries poussées à la dérive par la brise perfide du Lac, ou les orages de Manfred débordant en enjambements désespérés dans des stances fatales... Mais dans ce pêle-mêle bizarre, on sentait courir je ne sais quel souffle de vie, une puberté maladroite et vigoureuse qui éclatait en généreux efforts 2. » Mais que ce soit pour insulter les dieux adorés, ou pour retracer d'une plume indulgente les extravagances du fanatisme littéraire, toujours les deux mêmes noms reviennent associés comme ils avaient couru sur les lèvres des jeunes gens de ce tempslà. C'est « en déclamant sur sa route le monologue de Faust et les stances désespérées de Manfred » que Jules Favre avait quitté sa famille pour venir à Paris 3. N'avait-il pas en 1834, après l'émeute des canuts de Lyon et sa répression sanglante, épanché son indignation en apostrophes enflammées, protesté contre l'injustice et l'oppression universelles, et, faisant monter plus haut encore son cri de révolte, demandé « au chantre de l'enfer et du néant » le secret de « l'outrage audacieux qui ramasse les vanités de la terre pour les jeter à
1. Edmond Rousse, Discours, Plaidoyers et Œuvres diverses, Paris, 1884, 1, p. 315 (discours de réception à l'Acad. Fr.).