Ibid., I, p
la face de Dieu d » ? Quant aux écrivains en herbe et aux apprentis poètes qui dévoraient dans les cabinets de lecture les traductions de Pichot et de Gérard de Nerval, il n'en était pas un qui, — la tête entre ses mains, - — ne vît passer dans ses rêves les deux sublimes figures, et ne se sentît rongé de « l'ambition terrible
D'être salué grand comme Gœthe et Byron2. »
Depuis trois ans, Gœthe voyait pour la seconde fois reverdir chez nous son laurier poétique. Après avoir inoculé à plusieurs générations « le mal de Werther », après avoir teinté le lyrisme romantique de la poésie mystérieuse et idéale de ses ballades, il fixait sur les aventures du docteur Faust
1. Jules Favre, Anathème, Paris, 1834. L'auteur voit partout le mal, l'injustice, l'oppression, la servitude, dans son pays et dans les autres , Italie, Allemagne, Pologne, etc. « Et voilà que les nations saignantes crient vers vous et se tordent de douleur! Etes-vous sourd, ô mon Dieu, ou le désordre serait-il votre gloire ?... J'ai demandé avec angoisse la révélation du fatal secret, et quand ma voix s'est éteinte, je me suis redressé de désespoir. Du moins je blasphémerai 1 — A toi, Byron, chantre d'enfer et du néant, lève donc un peu ta pierre, enseigne-moi l'outrage audacieux qui ramasse les vanités de la terre pour les lancer à la face de Dieu ! Viens prendre par la main ce monde vieux et grelottant, et que le nom de son auteur soit livré à des risées qui ne finiront plus ! » (Pp. 106 et 107.)
2. Th. Gautier, Poésies complètes, Paris, 1880, 1, p. 273, Dédain. La pièce est datée de 1833. — A ces témoignages on peut ajouter celui de Gustave Planche (Revue des Deux Mondes, 1850, t. II, p. 780) ; « S'il était permis dans les œuvres modernes, je veux dire dans les œuvres publiées depuis la Restauration jusqu'à nos jours, de faire le départ des pensées qui appartiennent à Byron ou à Gœthe, et de celles que la France peut revendiquer comme siennes, on serait justement étonné en voyant à quoi se réduit notre vraie richesse. Gœthe et Byron, inépuisables sujets d'étude pour qui veut connaître à fond le génie moderne, et comprendre tout ce que l'intelligence ajoute à la douleur, ont créé sous nos yeux toute une famille de prétendus poètes qui sans eux n'eussent jamais songé à nous entretenir de leurs rêveries, de leurs angoisses, qui se glorifient dans leur souffrance, et qui pourtant n'ont rien souffert, qui s'affublent gauchement du manteau de Faust ou de Manfred, et se croient ingénument en butte aux traits de la colère céleste. »
les curiosités excitées par un mélange de diabolique et de sentimental d. Manfred avait frayé la voie au triste amant de Marguerite. On ne connaissait encore le drame de Gœthe que par l'analyse de Mme de Staël, que déjà le héros byronien enseignait à la génération de 1820 le doute et la désespérance, et achevait l'œuvre commencée par Werther. Les premiers admirateurs de Faust voyaient en lui « un Byron idéal 2 » ; en 1825, c'est sur le témoignage de Byron qu'on s'appuyait pour décerner à Gœthe le titre de grand 3. A partir de 1830, l'œuvre allemande, recommandée par sa nouveauté relative, plus forte aussi et plus riche, encore qu'on n'en pénètre guère le symbolisme et la pensée profonde, ayant plus de prise d'ailleurs sur l'imagination par « la singularité pittoresque du costume et du décor », et sur la sensibilité par son côté pathétique, capte la faveur du public et éclipse de son rayonnement le monologue en trois actes du poète anglais. En revanche, le sarcasme de Méphistophélès éveille moins d'échos que le « sneer » de Don Juan, qui, lui aussi, jette la dérision sur la nature humaine, mais avec des retours douloureux, des élans d'attendrissement que ne connaît pas l'ironie absolue du Satan de Gœthe. Les deux personnages, « le spiritualiste »
1. Sur les rapports de Gœthe et du romantisme français, voir le remarquable ouvrage de M. Baldensperger : Gœthe en France, Paris, 1904, Ire et II« partie.
2. J.-J. Ampère discernait en Faust « un Byron idéal qui veut de la vie plus qu'elle n'a ». {Le Globe, t. V, p. 269, cité par Baldensperger, Gœthe en France, p. 128.)
3. « Il semblait encore nécessaire, en 1825, d'appeler en témoignage un autre poète étranger, pour justifier cette épithète de grand accordée à Gœthe. « Un journaliste à qui la littérature allemande est étrangère, écrivait le Moniteur universel du 22 octobre, a trouvé fort mauvais que le biographe de Gœthe l'eût placé au rang des plus beaux génies : à lui permis Nous nous bornerons à en appeler à l'opinion de l'Europe lettrée, et à citer en faveur du biographe l'autorité d'un poète à qui l'on accorde quelque esprit et quelque talent. Toutes les fois que lord Byron parlait de l'auteur de Werther et de Faust, il ne l'appelait que le grand Gœthe (the great Gœthe). » (Baldensperger, ouvr. cité, p. 154.)
et « le matérialiste », « celui qui a goûté tous les plaisirs » et « celui qui a goûté toutes les sciences », celui « qui se damne pour jouir » et celui qui « se damne pour connaître 4 », Don Juan et Faust, sont « les deux grands types qui dominent la génération de 1830 2 » et la façonnent à leur image. Le second seul appartient à cette étude. Mais avant de rechercher dans la poésie du temps la postérité du fils de Dona Inez, il nous faut montrer quelle influence le caractère et la yie de Byron, mieux connus, ont exercée sur la littérature française à cette époque, et quelles imitations sa personne, ses mœurs, ses excentricités et ses orgies ont suscitées.
1. V. Hugo, préface de Cromwell. — On retrouvera le même développement sous la plume de Lamennais : « Faust est l'œuvre d'un puissant esprit, d'un esprit poétique, surtout par l'exquis sentiment de la forme, et il est en même temps l'œuvre d'un siècle de critique audacieuse et d'incrédulité. Il appartient à la poésie du mal ou de l'enfer, comme le concevait le moyen âge, lequel produisit deux types du damné, caractérisés l'un et l'autre par l'absence ou l'obscurcissement de la foi . Le premier de ces types est Faust, ou l'homme emporté par l'orgueil de l'intelligence, voulant tout savoir afin de pouvoir tout. Le second est Don Juan, ou l'homme possédé par la convoitise des jouissances sensuelles, et y renfermant tout son être Le premier, par une pente naturelle, descend de l'orgueil dans la volupté ; le second remonte de la volupté dans l'orgueil, et tous deux se rencontrent dans une négation commune. Byron a saisi ce dernier type, et, comme Gœthe, il a peint la maladie de son siècle, la misère de l'homme dépouillé des croyances éternelles, principe de sa grandeur et de sa vie. Mais il a des retours de foi, des instincts divins et des sympathies humaines que Gœthe avait fini par étouffer en lui. Quand Byron cède à leur impulsion, on respire plus à l'aise, on est comme délivré d'un énorme poids qui oppressait la poitrine. Quelques rayons fugitifs, glissant tout à coup entre les masses noires des nuages, colorent sa poésie d'une lumière plus douce. Cependant l'auteur du Giaour, de Manfred, de Caïny de Don Juan, retombe bientôt sous la puissance de l'esprit qui l'obsède, esprit de doute et d'orgueil, de révolte et de négation, de dédain ironique, de haine et de guerre opiniâtre contre le pouvoir supérieur, qu'il brave encore jusque dans la chute, la plus mortelle chute.» (Esquisse d'une philosophie, IIe partie, livre IX, ch. n, Paris, Pagnerre, 1840, III, pp. 411- 412.)