CHAPITRE PREMIER
Le 22 janvier 1788, naît à Londres, dans une maison de Holles street, de l'union mal assortie d'un viveur et d'une héritière ruinée par son mari, un fils beau et fort, bien que légèrement boiteux. Violent et indomptable de tempérament, abandonné par son père, élevé par une mère hystérique, tantôt accablé de caresses, tantôt menacé de coups, il passe à Aberdeen une enfance obscure, étroite et triste. A dix ans, il hérite du titre de la famille, il devient lord, seigneur de Newstead Abbey, maître futur d'une grande fortune. Au collège et à l'université, il se fait remarquer par l'indépendance farouche de son caractère et les bizarreries de sa conduite. Après qu'il a pendant quelques années donné libre cours à ses passions, l'ennui le prend : il part pour le continent ; il visite l'Espagne et la Grèce. A son retour, il reprend sa vie mondaine et agitée ; il contracte avec une jeune fille froide, puritaine et pédante, un mariage aussi malheureux que celui dont il était lui-même issu. Sa femme se sépare de lui, en invoquant des motifs mystérieux. L'opinion publique le condamne ; après avoir été l'idole du grand inonde, il est mis au ban de la société. Il quitte de nouveau l'Angleterre, cette fois pour n'y plus revenir. Il mène en Suisse et en Italie une existence désorientée, désordonnée, singulière, jusqu'au jour où, las de traîner plus longtemps le dégoût de toutes choses et de lui-même, il va chercher dans la Grèce en armes une mort qui est comme un glorieux suicide.
Telle a été en raccourci la destinée de lord Byron. Si le drame dont sa conscience fut le théâtre eût été tout entier renfermé en elle, ce n'aurait été de son vivant qu'un grand seigneur excentrique et blasé, après sa mort qu'un nom de plus, bientôt oublié, dans la liste des âmes inquiètes qui n'ont pu s'accommoder au monde et qui s'en sont prématurément exclues. Mais Byron avait apporté avec lui le don de poétiser sa souffrance, de la rendre par des mots intéressante et pathétique pour ses semblables, de la leur communiquer en la décrivant. De cette sombre peinture d'une âme tourmentée et solitaire, en lutte avec elle-même, avec Dieu et avec les hommes, il a fait un objet de scandale, d'admiration et d'imitation pour l'univers. D'autres qui n'avaient ni ses passions, ni ses malheurs, ni son génie, ont singé ses gestes et répété ses phrases. Ils se sont efforcés, sincèrement ou non, par sympathie ou par mode, par ambition d'originalité ou par servilité moutonnière, de reproduire son attitude morale et de copier sa manière littéraire. Le byronisme s'est répandu à travers l'Europe. Il a sévi particulièrement en France. Avant d'énumérer les copies et d'examiner dans quelle mesure elles se rapprochent ou s'écartent du modèle, il est bon de fixer rapidement les traits essentiels de l'original.
Le fond du byronisme peut se définir d'un mot : c'est l'individualisme, hautain, irréductible, absolu. Etendre son moi au delà de toutes limites, l'affranchir de toutes lois, ne donner à son activité d'autre but que lui-même, ne voir dans tout ce qui existe que le reflet de son être ou le moyen de son développement, faire de lui le centre du monde, c'est un instinct de l'homme. Mais il y a peu d'âmes assez vigoureuses et assez richement douées pour dépasser en ce sens le niveau d'un plat et vulgaire égoïsme. S'il s'en rencontre quelqu'une,
par combien de contraintes l'éducation, la société, la vie, ne resserrent-elles pas entre des bornes étroites cette personnalité qui spontanément tendait à déborder sur l'univers ? Sur Byron, ou ces forces ne se sont pas exercées, ou elles ont agi à contre-sens. La nature avait déposé en lui les germes d'une individualité puissante : passions fougueuses, orgueil diabolique, talents hors de pair. Personne n'eut assez d'empire pour discipliner ce caractère rebelle. La tendresse d'une mère aurait pu en adoucir les aspérités, en atténuer la violence. Mrs Byron ne donna à son fils que l'exemple d'une instabilité d'humeur et de fureurs d'emportement qui confinaient à la folie. La possession d'une grosse fortune habitua le jeune homme à ne point connaître d'obstacles à ses volontés ni à ses caprices. La fierté aristocratique, innée chez l'héritier d'une longue race, se décupla de la conscience d'un génie supérieur. L'admiration du monde accrut encore cette haute idée de soi. Sa réprobation fit le reste ; et quand la société anglaise prétendit démontrer à Byron qu'il devait, tout noble lord et grand poète qu'il était, se soumettre non seulement aux lois de la morale, mais encore à ce code des convenances et des apparences que l'on nomme le cant, cette intervention n'eut d'autre effet que de rendre patent et définitif l'isolement superbe où sa pensée habitait depuis qu'elle se connaissait elle-même.
Il y a d'orgueilleuses satisfactions pour une âme forte à se trouver ainsi séparée de la multitude. Elle goûte la première et la plus profonde dans l'affirmation énergique de sa personnalité. Elle se sent en elle-même assez de vie pour subsister seule et sans communion avec le reste des hommes. Elle se compare et s'égale, dans le présent et dans le passé, à d'autres grandes âmes solitaires ; elle éprouve une âpre jouissance à être un des sommets orageux de l'humanité. Mais, tandis qu'elle savoure les délices de cette contemplation intime, le besoin d'agir, inhérent à notre nature, se réveille en elle, d'autant plus impérieux que ses facultés sont plus puis-
santés. Le désert a ses charmes sauvages, la solitude, le silence et l'espace, mais ce n'est que dans la société des hommes que Ton trouve la domination, la gloire et l'amour. Le cœur livré à lui-même se torture et se ronge ; la pensée s'énerve en rêveries douloureuses ; l'imagination peuple le vide de fantômes. L'âme sent plus lourdement le poids de la vie ; elle palpe les blessures qu'elle a reçues ; elle suppute les fautes qu'elle a commises ; elle se consume du regret de ce qui a été. Il y a dans l'existence de Byron deux événements qui Font profondément démoralisé. Le premier, c'est le mariage de sa cousine Mary Chaworth : « Oh ! si ma destinée eût été unie à la tienne..., on n'eût point eu à me reprocher ces folies, car alors la paix de mon cœur n'eût pas été détruite 4... » L'autre, c'est son fatal mariage et la destruction de son foyer : « N'ai-je pas eu, — je t'en prends à témoin, ô terre, ô ma mère ! et toi aussi, ô ciel ! — n'ai-je pas eu à lutter contre mon destin? N'ai-je pas souffert des choses qui demandent à être pardonnées ? N'a-t-on pas desséché mon cerveau, déchiré mon cœur, sapé mes espérances, flétri mon nom, tué par le mensonge la vie de ma vie2?... » Mais, dans ses veines de franchise, il reconnaissait que la cause de son malheur était en lui-même. En lui s'agitaient des passions ardentes et rebelles. Faute d'avoir appris dans sa jeunesse à s'en rendre maître, il en avait été la victime. Il leur avait accordé tout ce qu'elles avaient voulu ; il avait cru les satisfaire en se plongeant dans la débauche, mais au fond de la débauche il n'avait trouvé que « la plénitude de la satiété » 3. Il avait appris à mépriser la jouissance, sans s'être affranchi du désir. Il continuait à poursuivre le bonheur, mais il savait qu'il ne pouvait pas l'atteindre. Cette tristesse s'aggravait en lui du sentiment de l'irréparable, du remords d'avoir gâté sa vie par