‹ Byron et le romantisme français; essai sur la fortune et l'influence de l'œuvre de Byron en France de 1812 à 1850Chapitre 140 sur 322 · Lord Byron à Venise, p · texte numérisé non relu

Lord Byron à Venise, p

1832 son voyage en Italie, suivait de ville en ville les traces encore chaudes du grand poète, cherchant « ce qu'il avait laissé de son âme sur ces rivages qu'il avait aimés »4. A Pise, il allait voir le palais Lanfranchi, « cette maison où a été écrit Manfred ». Il déplorait de ne pouvoir passer « sous les grands sapins de Ravenne » ; en revanche, à Venise, il décidait de donner tout un jour au souvenir de Byron. Du couvent arménien où il feuilletait les manuscrits jadis touchés par Byron, il allait au Palazzo Mocenigo : il s'y arrêtait « devant une table de forme ancienne et percée d'une infinité de tiroirs : là furent écrits et enfermés Marino, lesFoscari, Beppo ». Les gondoliers qui jadis avaient conduit Byron sur les lagunes lui montraient les reliques du « seigneur anglais » : sa toque de velours rouge, son portrait, son casque de cuir noir. Un autre pieux pèlerinage l'entraînait au Lido : il en rapportait ces vers :

Enfin, Lido, j'ai vu tes grèves désolées,

Ton sable jaune et fin où, confuses, mêlées,

On retrouve le soir les traces des serpents

Au soleil de midi déroulés et rampants.

Ici venait Byron : d'un œil mélancolique,

Il regardait au loin briller l'Adriatique,

Ou, pour dompter son âme, il poussait au galop

Son coursier hennissant au bruit de chaque flot,

Et le noble animal écrasait les vipères

Qui gagnaient en sifflant leurs venimeux repaires 2.

1. Fragments d'un livre de voyage: Venise, par l'auteur de Marie. (Revue des Deux Mondes, 1833, t. II, pp. 54-62.)

2. La Fleur d'or, livre VII, En revenant du Lido, Les vers cités servent de conclusion à l'article de la Revue des Deux Mondes. — Les voyageurs français de cette époque retrouvent souvent sur leur passage, en Italie ou en Suisse, le souvenir de Byron. Lamartine « fait deux cents lieues pour aller toucher de sa main les parois de la prison du chantre de la Jérusalem, et pour y écrire son nom au-dessous du nom de Byron. » (Méditations, la Gloire, commentaire.) Barbier, en 1838, va visiter la cascade de Terni : « Il y a là de l'horreur, mais une horreur qui n'excède pas les bornes, une horreur comme celle d'une tragédie grecque, et qui, vue à son point, ne manque pas de charme. C'est ce que Byron a parfaitement senti en décrivant cette étonnante cataracte. Gomme il est impossible de

Ces vipères symboliques, c'étaient sans doute les ennemis connus ou anonymes du poète, depuis Mrs. Charlemont jusqu'à ce que Mérimée appelait « la coterie hypocrite ». Byron était tombé victime de son dédain des convenances nationales et sociales, du terrible cant. Barbier, en 1837, évoquait dans Westminster la grande ombre absente, qui prenait la parole à sa voix et se lamentait douloureusement. Elle disait son supplice et ses longues douleurs : la calomnie assise à son foyer, glissant de froids serpents dans le lit conjugal, le chêne ébranlé jusque dans ses racines, le père dépouillé de son enfant :

peindre cette scène de nature aussi bien qu'il l'a fait, je me contente de traduire son Childe Harold. » (Souvenirs personnels, Paris, 1883, p. 79.) — Alexandre Dumas, en 1833, va visiter le cachot de Bonnivard ; il en rapporte « la copie exacte » du nom de Byron, gravé par le poète sur le pilier même auquel était attaché le captif. (Impressions de voyage, Revue des Deux Mondes, 1833, t. II, p. 42.) « J'ai revu le lac de Genève, écrit Quinet en 1836. Les images de Bousseau, de Saint-Preux, de Mme de Staël, de Corinne, de Byron, de Manfred, se bercent sur ces flots pâles. Quand les ombres des montagnes descendent le soir au fond du lac, ces bords sont dangereux. Vous entendez des voix connues qui vous appellent. Vous vous penchez sur le flot dormant, et le fantôme adoré vous invite à descendre au fond des eaux. Alors, du côté de Meilleraye, on entend les troupeaux qui mugissent sous les châtaigniers ; la cloche de Vévey sonne l'agonie de Julie ; la mondaine Corinne s'assied sur le seuil des chalets ; par les degrés des Alpes, Manfred descend à pas pesants, en s'appuyant sur son bâton ferré, pendant qu'à l'extrémité du lac le vieux château de Chillon blanchit comme la demeure commune à tous ces rêves des poètes. Alors celui qui a un cœur frémit ; il s'arrête pour écouter l'écho. Il respire l'air puissant des montagnes ; il pense à ce qui aurait pu être, à ce qui a été, et se souvient en soupirant des jours qui ne reviendront plus. » (Voyages d'un solitaire, Revue des Deux Mondes, 1836, t. III, p. 139.) En 1840, Doudan fait lui aussi ce pèlerinage de Chillon. Il trouve le château « beau, triste et bien sauvage, quoiqu'on lise sur les colonnes de la prison les noms les plus ennuyeux de Paris. J'en excepte, ajoute-t-il, celui de M. Jouffroy, très bien gravé, d'une belle écriture. Voici déjà que le souvenir de Byron a effacé celui de Bousseau... Une génération chasse l'autre.» (Lettre à Mme du Parquet, 11 oct. 1840, Mélanges et Lettres, Paris, 1876-1877, 1. 1, p. 357.)

O fouets retentissants des vieilles Euménides,

Supplices des païens, antiques châtiments,

Oh ! qu'êtes-vous auprès de semblables tourments !

Le poète, en plaignant « le lion traqué dans les forêts » et déchiré au tranchant des épines, s'indignait contre la meute acharnée après lui :

Byron, tu n'as pas craint, jeune dieu sans cuirasse,

D'attaquer corps à corps les défauts de ta race,

De toucher ce que l'homme a de mieux inventé,

Le voile de vertu par le vice emprunté ;

D'une robuste main, hardiment et sans feinte,

Tu mis en vils lambeaux la couverture sainte...

Le drap sombre du cant est tombé sous tes coups.

De là tant de dédains, d'outrages, de courroux ;

De là ce châtiment et cette longue injure

Contre laquelle en vain ta grande ombre murmure1...

Il sortait, en secouant sur le seuil la poussière de ses souliers, rdu vieux Minster impitoyablement fermé aux âmes immortelles.

Cette conception nouvelle d'un Byron malheureux et calomnié, cette vision, — derrière les Lara et les Manfred, campés dans leur pose surhumaine et leurs immuables attitudes, — d'une nature complexe, d'une âme plus semblable aux autres, où le bien et le mal, la grandeur et la misère, l'enthousiasme et le désespoir, faisaient leurs jeux de lumière et d'ombre, devait avoir et eut en effet son contre-coup sur l'ordre des admirations byroniennes. Un nouveau classement se fit de l'œuvre du poète. On avait lu les Mémoires parce que « là Byron était complètement lui », parce qu'il s'y montrait sous toutes les faces, « avec ses indécisions et ses accès de mélancolie et de gaieté mordante, ses hautes aspirations vers la gloire et vers la liberté2 ». Sans abandonner

1. Ïambes et Poèmes, 25e éd., Paris, 1872, Lazare ; Westminster, pp. 253 et 255.

Le Globe du 13 février 1830,

Manfred et les poèmes, on se porta plus volontiers vers les œuvres où le caractère de Fauteur se reflétait le plus directement : Childe Harold d'abord. C'est Childe Harold que, en 1832, à la villa Médicis, Legouvé lit et commente entre Mlle Vernet et la Malibran, celle-ci, « pleine de feu et d'intelligence compréhensive, mêlant aux enthousiasmes de ses compagnons l'originalité de ses remarques1 ». Berlioz, dans le silence religieux de Saint-Pierre, blotti dans l'ombre d'un confessionnal, dévore la poésie ardente du Corsaire ; il évoque l'image du poète dans ce monument que peut-être il est venu visiter avec la Guiccioli. « Aimé!!!... poète!... libre!... riche!... il a été tout cela, lui... Et le confessionnal retentissait d'un grincement de dents à faire frémir les damnés 2. » Dans son Harold en Italie, « symphonie en 4 parties avec un alto principal », il imaginait de faire de l'alto, en le plaçant au milieu des poétiques souvenirs que lui avaient laissés ses pérégrinations dans les Abruzzes, « une sorte de rêveur mélancolique dans le genre du Childe Harold de Byron3». Mais c'est Don Juan surtout qvie l'on veut lire. Dès 1827, un premier symptôme de ce revirement s'était montré dans l'ordre adopté par Paulin Paris pour sa traduction nouvelle des Œuvres complètes de Byron. Les trois seuls volumes qui

1. Legouvé, Soixante ans de souvenirs, Paris, in-8°, 1886, t. I, p. 258.

2. Berlioz, Mémoires, Paris, 1878, t. I, pp. 209 210. En se rendant en Italie, Berlioz avait fait, sur le bateau qui le transportait de Marseille à Livourne, la rencontre d'un Vénitien qui prétendait avoir commandé la corvette de lord Byron pendant les excursions aventureuses du poète dans l'Adriatique et l'archipel grec, etc. « Il se peut qu'il n'y ait pas un mot de vrai dans tout cela .. Mais le plaisir que j'éprouvais à me trouver ainsi côte à côte avec un compagnon du pèlerinage de Childe Harold achevait de me persuader. » {Mémoires, I, p. 175.)

3. Mémoires, t. I, p. 302. Par une rencontre assez curieuse, la cantate proposée par l'Académie des Beaux-Arts au concours de 1831, où Berlioz remporta le grand prix de Rome, avait peut- être été inspirée par le Sarda> napale de Byron. Elle avait pour sujet : La dernière nuit de Sardanapale. Le poème finissait au moment où Sardanapale vaincu appelle ses plus belles esclaves et monte avec elles sur le bûcher. (Voir Mémoires, t. I, p. 165.)

parurent alors sont consacrés à Don Juan. Quand, en 1830, il recommença son entreprise, c'est encore par Don Juan qu'il débuta, de propos délibéré. « Ce n'est pas sans de mûres réflexions, dit la préface, que nous avons adopté pour notre édition l'ordre dans lequel sont placés les divers ouvrages de Byron, et si nous avons commencé par le Don Juan, c'est que ce poème nous a paru le mieux fait pour donner une idée complète du génie de son auteur1. » Les critiques mêmes qui sont le plus sévères pour cette épopée du libertinage rendent hommage au talent que Byron y amis. « Qu'il y a cependant, dit Champagny, de poésie dans Don Juan ! Comme cette âme d'homme, déjeune homme, d'être aimant, de héros, s'y révèle et y perce, toute vieille, toute lasse, toute nauséabonde qu'elle était, ou plutôt qu'elle aimait à se faire! Que de strophes sublimes! Que de choses qui viennent de l'âme, qui la rendent amie d'elle-même et du poète2 ! » Mérimée, chez qui la prédilection pour Don Juan datait de loin, déclare sans hésiter que c'est le résumé du caractère de Byron, et le plus beau monument de son génie 3. L' Encyclopédie des Gens du Monde l'appelle « le vrai poème épique du xixe siècle 4 ». Après la biographie de Byron, c'est la partie de son œuvre jusque-là méprisée, et comme voilée à la façon d'un tableau licencieux, qui vient à son tour en pleine lumière. Cet aspect nouveau va modifier dans une large mesure Faction du byronisme sur la littérature à partir de 1830.

1. Préface des éditeurs, t. I, p. n. — Villemain disait du poème : (( Bien des choses peuvent choquer dans Don Juan, mais nulle œuvre de Byron ne montre mieux la merveille de son talent. N'eût-il fait que Pon Juan, la postérité s'en souviendrait comme d'un génie original. » (Biographie universelle, art. Byron.)

2. Champagny, De la vie et des ouvrages de Byron. (Revue européenne, t. V, 1832, p. 706.)

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