Paris, 1834, article Byron
La génération de 1820 à 1825 avait fait le Quatre-vingtneuf de la révolution romantique ; la génération de 1830 en fit « le Quatre-vingt-treize1 ». Depuis 1824, la poésie avait cessé d'être exclusivement chrétienne et monarchique ; nous avons vu quelle part l'œuvre de Byron en général, et surtout son Manfred, avait eue dans cette transformation : mais elle restait franchement spiritualiste et aristocratique. Toute une brigade de gentilshommes de lettres, le comte Alfred de Vigny, le comte Jules de Rességuier, le comte Gaspard de Pons, sans oublier M. de Lamartine et M. le baron Hugo 2, tenaient haut la bannière de l'école nouvelle. Elle passe alors aux mains de jeunes roturiers, qui s'appliquent à racheter par l'ardeur de leur zèle et l'audace de leurs théories la modestie de leur origine^ à dissimuler sous des transformations gothiques ou anglo-saxonnes leurs noms par eux-mêmes dépourvus de relief, et comme, depuis dix ans, le romantisme a produit déjà bien des outrances et des bizarreries, par une surenchère inévitable ils entreprennent de reculer encore les bornes de l'excentricité.
. Ils s'appellent eux-mêmes les Jeunes-France; le public, les baptise les bousingots 3 ; ils relèvent fièrement l'appellation qu'on leur lance comme une injure, et s'en font un titre de gloire. Comme tous les jeunes gens, ils aiment les opinions
1. Le mot est de Philothée O'Neddy, Œuvres en prose, Paris, 1878, p. 348.
2. C'est le titre que Victor Hugo s'attribue sur la lettre de faire part de la mort de son père (29 janvier 1828). Voir P. et V. Glachant, Papiers d'autrefois, Paris, 1899, p. 26
3. Sur l'origine du mot bousingot ou bouzingot, et sur les Jeunes-France en général, voir une curieuse lettre de Philothée O'Neddy à Charles Asselineau, datée du 23 septembre 1862, dans ses Œuvres en prose, Paris, 1878, pp. 346 et suiv.
extrêmes : sous le régime du juste milieu orléaniste, les uns sont légitimistes, — légitimistes à la façon des Jeunes-France, s'entend, — les autres, la plupart, républicains. Les uns sont à demi classiques dans leur versification et dans leur style; les autres cultivent la rime riche, le mot propre et la métaphore exacte. Mais ils ont tous un sentiment commun : c'est la haine du bourgeois, c'est-à-dire de « tous ceux qui ont un col de chemise » 1, et, quel que soit leur idéal artistique, le désir d'étonner, d'ahurir et de scandaliser le bourgeois. De là, les singularités de costume et d'allure, les barbes à tous crins, les cheveux flottant sur les épaules, les royales et les longues moustaches, les pourpoints de velours noir ou de satin cerise, « taillés en pointe, emboîtant exactement la poitrine et se laçant par derrière », qui remplacent le vulgaire gilet, ou, quand on n'est pas assez riche pour se donner ce luxe, tout au moins le foulard négligemment noué au cou, la vareuse et le feutre mou à larges bords 2. De là aussi, les excentricités d'opinion et de langage, les jurons moyenâgeux ou exotiques, les paradoxes préparés de longue main et tirés comme un feu d'artifice au nez du naïf lecteur dans des préfaces impertinentes. Le bourgeois est ami de l'ordre : on lui parle de révolution sociale. Le bourgeois estime les situations assises et les professions honorables : on lui déclare qu'il n'y a que trois états possibles dans une civilisation avancée comme la nôtre : voleur, journaliste ou mouchard, et qu'on aurait assez aimé à être voleur. Le bourgeois croit à la chasteté de « son épouse » : on lui apprend « qu'il en est des livres comme des femmes : les uns ont des préfaces, les autres n'en ont pas ; les unes se rendent tout de suite, les autres font une longue résistance, mais tout finit toujours de même... parla fin 3. » Le bourgeois respecte la vertu : on lui dit que la
1. Th. Gautier, les Jeunes-France, préface, p. xvi, éd. Charpentier.
2. Th. Gautier, Histoire du Romantisme, éd. Charpentier, pp. 32,