Feu et Flamme, Episode, pp
4. Petrus Borel, Madame Puiiphar, Paris, 1839, t. II, pp. 434 et suiv. Je détache du morceau cette page de haut goût : « Plus le cheval qui emportait le corps de Vengeance (le fils de Patrick et de Déborah, tué par le marquis de la Villepastour) précipitait sa course, plus son épouvante augmentait, plus sa course devenait terrible et bizarre : la tête, abandonnée à son poids, roulait sur la croupe et la heurtait ; les jambes, molles et inertes, qui pendaient à droite et à gauche et allaient et venaient comme des étriers vides, frappaient les flancs; et cela aiguillonnait sans relâche la pauvre bête, comme eût fait un dresseur féroce ; la peur dans l'oreille , l'effroi au cœur, la sueur sous le poil, elle bondissait, elle franchissait comme un fossé, comme le ravin d'un torrent, de longs espaces de terrain solide ; — tantôt, comme un couteau fermant, ouvert dans toute sa longueur et lancé contre une poitrine ennemie, elle glissait au-dessus du sol ; tantôt elle rasait le sol comme une faux. — Ce n'était plus de la vitesse, c'était de la phrénésie !
« Défais-toi de cette épouvante qui t'égare, ô coursier noble et fidèle î
Un corps maigre et velu s'allonge dans sa couche. Deux bras noueux et secs étreignent son sein nu, Elle sent sur son front coller deux lèvres froides, D'un squelette grinçant claquer les membres roides, Et rire un visage chenu 1 ;
— le bandit Itobal, l'égorgeur, qui, rentré dans ses « caveaux » après trois jours de carnage, et ne pouvant dormir, convie les crânes de tous ceux qu'il a tués à venir danser autour de lui une ronde satanique ; ils viennent en effet, et, bercé par leur musique sauvage,
Notre infernal bandit profondément s'endort. Ho, métaphysiciens, qu'est-ce que le remord 2 ?
Cette lugubre poésie est traversée d'invocations délirantes à l'amour. O'Neddy lui dévoue « ses sens et son âme 3 ».
Ces ténèbres, ne vois-tu pas que ce n'est que la nuit? La nuit, cette intermittence de la fièvre qu'on appelle le jour ? Le poids qui te charge, ne vois- tu pas que c'est ton jeune maître, ton compagnon d'enfance, que la mort a réduit à l'état d'un fardeau stupide ? — Hélas ! de cette tête qui roule sur tes hanches et que ta course agite comme si elle était coupée et suspendue à l'arçon d'une selle, il ne sortira plus cette voix aimée qui te faisait tressaillir comme le son de la trompette ! — Oh ! de grâce ! à quoi bon tant de hâte, cousier noble et fidèle ? qui te presse ? Va, tu n'atteindras que trop tôt le terme de cette course rapide !... Tu ne portes pas, toi, comme le cheval cosaque sur lequel autrefois fut lié le beau page du roi de Pologne, un hetman à l'Ukraine ! Tu n'es point une clef, toi, qui s'en va ouvrir le champ brillant d'un avenir ! — une barque qui traverse d'une côte désolée vers une côte orientale ! — Ce n'est pas Mazeppa que tu portes là, te dis-je, mais un cadavre ! Ce n'est pas vers un thrône que tu marches, mais vers une tombe ! — Vers la tombe î Insensé que je suis, mais n'est-ce donc pas là le thrône digne d'envie ? Oh î va vite ! va vite ! noble coursier ! La couronne de pavots que pose la mort sur notre tête est la plus douce couronne ; le plus doux règne, c'est le sommeil du sépulchre ! Oh ! va vite ! va vite î Le royaume de la mort est à coup sûr le plus doux, car pour lui nous quittons tous la vie, et qui vit jamais parmi nous un transfuge de la mort ? »
1. Alphonse Esquiros, les Hirondelles, Paris, 1834 : V Incube , p. 169.