T. VII, 1833, art. cité sur F.-Z. Golombet
britannique nous l'avait présenté comme « un être à part, qui devait avoir des adeptes plutôt que des lecteurs... Sur mille personnes qui lisent lord Byron, il n'en est pas dix qui lisent Wordsworth, mais de ces dix il y en a six qui mettent celui-ci au premier rang4. » Il en fut de même de ce côté du détroit. Si la plupart de nos poètes ne le connurent que de nom, et par le mal que Byron en avait dit, s'ils se contentèrent de voir en lui un « esprit des lacs » faisant pendant au « pleureur des nuits », s'il ne fut pas comme son rival l'objet d'une aveugle et banale idolâtrie, il eut du moins «sa chapelle ». Sainte-Beuve devint « le prêtre de ce culte peu répandu » ; il lui fit quelques prosélytes, un vicaire dune petite paroisse des Vosges, l'abbé Roussel, et surtout les ermites du val de l'Àrguenon, Maurice de Guérin et Hippolyte delà Morvonnais 3. En 1835, Fontaney, dans la Revue des Deux Mondes, donnait Wordsworth pour le plus grand poète de l'Angleterre. « Qui est-ce qui lui disputerait maintenant le sceptre ? Byron et W. Scott sont morts, qui d'ailleurs n'ont jamais été plus que lui souverains légitimes3. » L'auteur de la Thébaïde des Grèves eût mis sans hésiter au-dessus d'eux son poète favori,
1. Pichot, Voyage historique et littéraire en Angleterre et en Ecosse, Paris, 1825, t. II, p. 366. Le chapitre tout entier est consacré auxlakistes, dont Pichot caractérise ainsi la poésie : « Ils sont tous d'accord pour élever les vertus domestiques et les affections douces au-dessus d'un brillant et dangereux héroïsme. La mère, la fille, l'épouse et la sœur reçoivent d'eux un hommage pur comme le charme qu'elles répandent sur la vie. Ils voudraient que leur poésie morale fût invoquée au milieu des agitations du monde, comme la voix bienveillante d'une sœur ou d'un ami, qui nous rappelle aux plaisirs innocents de l'enfance et du foyer domestique. — De tous les lakistes, c'est Wordsworth qui répond le mieux à l'idée que l'imagination aime à se faire du poète inspiré. » (P. 371 )
2. Voyez, sur l'influence de Wordsworth, Joseph Texte, Etudes de liltê. rature européenne, Paris, 1898 : la Poésie lakiste en France, pp. 183-
3. Article sur William Wordsworth, sous la signature Y., dans la Revue des Deux Mondes du lor août 1835.
Mon Wordsworth tant aimé de l'amant du nrystère,
Celui dont la mystique et profonde harmonie
Sonne pour les élus des poétiques dons
Et soulève mon âme en ses grands abandons.
Il avait fait son pèlerinage au solitaire de Rydal Mount. Il entreprit de le populariser en France, aux dépens de ce Byron tant goûté, qu'il trouvait « trop emphatique, trop solennel, pas assez près de la nature 4 ». Ses deux articles sur Wordsworth, dans la Revue européenne de 1835 2, encadrent de nombreuses traductions en vers, parmi lesquelles V Enfant idiot, le poème justement que l'auteur de Don Juan avait ridiculisé le plus. La tentative ne réussit point. Mais l'eût-on risquée dix ans plus tôt ? en eût-on même eu l'idée, au temps où tous ceux qui lisaient en France la poésie anglaise semblaient n'avoir d'yeux que pour Manfred et pour le Giaour ?
A partir de 18353,les symptômes de réaction se multiplient. C'est au nom des principes religieux qu'est mené le plus vigoureusement le mouvement offensif. Un fidèle du romantisme chrétien, un ancien rédacteur du Conservateur littéraire et des Annales de la Littérature et des Arts, Edouard Alletz, publie, sous le titre significatif de Maladies du siècle, un