‹ Byron et le romantisme français; essai sur la fortune et l'influence de l'œuvre de Byron en France de 1812 à 1850Chapitre 173 sur 322 · La Coupe de VExil : A Childe Harold, pp · texte numérisé non relu

La Coupe de VExil : A Childe Harold, pp

Marche ! tu ne peux plus l'arrêter en chemin ;

Roule au gré du hasard dans le désert humain ;

Solution immonde au sublime problème,

Débris vivant de l'homme, ah ! pleure sur toi-même !

Marche î en vain tu voudrais rester ou revenir,

Le passé te repousse ainsi que l'avenir i.

L'anathème pourra sembler suffisant. Veyrat a craint pourtant qu'on ne se méprît sur le sens de sa pièce, ou qu'on ne la trouvât trop indulgente ; il a pris soin de la commenter d'avance, et de spécifier qu'il voyait dans Childe Harold « le symbole social de la philosophie du xvme siècle » et « la dernière expression de l'impuissance de l'idée encyclopédique 2 ».

Ce n'est pas assez de condamner la doctrine ; ce n'est pas assez que le grand coupable ait été malheureux toute sa vie : on veut encore qu'il soit puni après sa mort. Edmond Texier, dans la Vallée de Josaphat, le traîne au tribunal de Dieu, de compagnie avec Faust et Napoléon. Byron supplie le Seigneur « de le laisser graviter vers sa sphère infinie » et « de verser dans son sein des flots d'amour ». Mais le Seigneur le repousse. Sa place est toute marquée dans l'enfer 3. Soumet se charge de l'y mettre et de décrire son supplice. Pareil à l'Apollon Pythien, le poète se dresse, nimbé d'or, dans une robe d'étoiles. Il chante, et les damnés accourent en foule pour se désaltérer à la source de ses chants :

Mais, ô sombre prodige, ô symbole fatal ! Chaque image étalant son luxe oriental, Chaque puissante strophe, en déployant son aile Dans l'air volcanisé de la nuit éternelle, Soudain prenait un corps venimeux et brûlant, Se transformait en hydre, en céraste volant.

1. La Coupe de l'Exil : A Childe Harold, p. 79, pp. 81-82. 2 Préface, p. xm.

3. Félix Maynard et Edmond Texier, En avant, poésies, Paris, 1835, II, le Livre d'Edmond Texier : La vallée de Josaphat, pp. 194-197.

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Ces monstres heurtent la lyre de bronze, enveloppent les damnés dans leurs replis :

Et les plus irrités réservaient leurs morsures Pour un cœur plus fécond en immenses blessures, Pour le cœur du poète aux penchants pervertis, Abîme créateur dont ils étaient sortis.

Ou bien encore c'est la couronne poétique qui se change en instrument de torture sur le front du poète maudit :

Son laurier de douleur se tordit sur son front

Comme un fer que rougit l'antre du forgeron ;

Un feu vif pénétra la lyre encor muette ;

Son airain s'alluma dans les bras du poète.

Et lui, sous les tourments qui sillonnaient son corps,

Moloch de la pensée et des sombres accords,

Il tortura la corde au blasphème aguerrie,

Sourit au désespoir chanté dans sa patrie,

Et son vers acéré, dans sa haine affermi,

Se dressa contre Dieu comme un glaive ennemi.

On eût dit que, changée en funèbre harmonie, L'éternité du mal passait dans son génie. Et l'abîme applaudit, et le cri du Titan Agita les tombeaux comme un autre ouragan. On eût dit qu'en ses mains la lyre-météore Pour agrandir ses chants rendait l'enfer sonore, Et qu'au bronze accordé par la main du malheur La foudre avait prêté ses sons et sa couleur 1.

Veuillot, dans quelques pages virulentes de Rome et Lorette, où le zèle du néophyte s'échauffe de la rancune du plébéien contre le poète aristocrate, donna le dernier mot de cette école sur Byron et le byronisme. « Je fus, pour mon compte, grandement de ses adorateurs autrefois. A présent le poète me paraît médiocre, et le personnage encore plus... Si j'ôte à Byron son vieux château, son manteau gonflé par

1. Soumet, La divine Épopée, poème, Paris, 1840, chant III, V Enfer, t. I, pp. 90-96,

la tempête, ses chevaux, ses maîtresses, tout ce qui appartient aussi bien qu'à lui aux moindres fats qu'on a vus dans tous les temps manger un beau patrimoine et déshonorer un vieux nom, je ne trouve plus, chose malheureusement peu rare, qu'un triste esclave de ses passions,... ce qu'on appelle, il faut bien enfin le dire, un méchant homme ; et dans ce cas, fît-on les plus beaux vers du monde, on est toujours un méchant homme, ou il faut nier la morale, qu'il est important d'honorer plus que les beaux vers. Je ne doute pas que ceci ne paraisse à beaucoup de gens fort exagéré. Cependant je prie les personnes de bon sens d'y réfléchir... Il existe dans les mansardes de Paris, dans les villes de province, et jusqu'au fond des sous-préfectures de la Champagne, une désagréable engeance de journalistes, d'avocats, de clercs, de commis en nouveautés, de poétesses, toutes sortes d'avortons tristement étouffés sous toutes les impuissances, qui ont l'impertinence de professer un véritable culte pour les usages privés de lord Byron. Ils appellent cela, dans leur plus beau style, une vie échevelée, et ils en essaient comme ils peuvent, avec les revenus de leur génie, une imitation qui aboutit à de très odieux résultats... Ils respectent ce que le procureur du roi ne permet pas absolument qu'on outrage, et c'est assez pour eux de toucher ce qu'ils peuvent souiller à l'abri des coutumes. Est-ce donc une excuse que tout le monde en fasse autant ? Tous ceux qui le font sont infâmes ; plus infâmes ceux qui s'en vantent hautement, cherchant à répandre autour d'eux par leurs écrits, par leurs exemples, l'abominable effronterie de la corruption. » Quant à la philosophie de Byron et de Gœthe, — carGœthe attire sur sa tête quelques éclats de cette rhétorique à coups de bâton, — Veuillot a renoncé « à saisir un sens profond dans ces œuvres brumeuses... Faut-il le dire ? ce sont simplement les rêves et les cauchemars d'une ignorance païenne... Faust et Manfred agitent sérieusement des problèmes qu'un enfant de douze ans saurait parfaitement

résoudre, son catéchisme à la main. » Pour lui, il piétine avec enthousiasme sur « cette littérature deCafres et de sauvages » , et « il brûle avec une joie inexprimable tout ce que son ignorance adora jadis ! ».

Les gens d'esprit prennent les choses moins au tragique : ils s'amusent des travers du siècle ; ils les criblent d'épigrammes dont la manie byronienne reçoit sa bonne part. Théophile Gautier, dans les Jeunes-France, se donnait le double plaisir d'étonner le bourgeois et de ridiculiser ses camarades, les faiseurs de byronisme; à son sens cela était déjà « aussi usé que du Florian - ». Il dévoilait indiscrètement les dessous de l'affectation à la mode ; il montrait dans Daniel Jouard par quels moyens on arrive à faire un Byron au petit pied d'un jeune commerçant de la rue Saint-Denis :î. Le Rodolphe de Celle-ci et Celle-là fait profession d'aimer les types espagnols et les femmes olivâtres ; il se bat les flancs à goûter les sombres joies d'un amour coupable ; las de courir après la passion, il la trouve tout bonnement à domicile, dans la personne de sa chambrière Mariette. Philadelphe et ses amis, au sortir de l'orgie où a flambé le Bol de

1. Rome et Lorette, Paris, 1841, t. II, ch. xxm, Lord Byron, pp. 213, 216-217, 220-221, 224, 226. — On trouvera une autre diatribe de Yeuillot contre Byron dans Les Libres Penseurs.

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