Chap. m
2. Le petit livre bleu de ciel, conte à dormir debout, et critique esthétique, analytique et fantastique d'un ouvrage qui na jamais paru ; publié en
Elles sont toutes à bord du bateau à vapeur le Fatum, en croisière dans la Méditerranée. Voici pêle-mêle, parmi les passagers, Ichheit lui-même, doctor utrhisque juris, représentant de la personnalité du moi dans la théorie de Fichte, et original de l'espèce la plus tranchée; puis le professeur d'économie politique, la femme pâle qui cherche des sensations, le baron antiquaire, et bien d'autres encore. « L'un des plus remarquables se nommait Chrysophore Burnall, jeune dandy byronien et oxigéné (sic) qui avait couru le monde, cigare brûlant qui allait à la recherche des émotions, à la chasse des sensations, en quête des idées ; ces dernières ne venaient pas, et les autres ne venaient plus. Une fièvre de bien vivre le dévorait, et il quittait Paris après avoir traversé Londres. On voyait à son air languissant, à sa physionomie hâve et fatiguée, à son sourire endolori, qu'il était encore ivre du tourbillon qu'il avait traversé. Le cerveau brûlé, les sens épuisés, il rejetait sur nous (c'est Ichheit qui parle) le dédain qu'il s'inspirait à lui-même. Au surplus, il n'était pas facile de déterminer si le sexe viril ou l'autre sexe prédominaient en lui ; ses cheveux étaient longs et ondoyaient en boucles féminines ; ses moustaches se hérissaient sur sa lèvre, sa hanche se dessinait en saillie ; un charmant petit pistolet ciselé dans le goût du moyen âge ornait sa ceinture. Je ne tardai pas à m'apercevoir qu'il était d'une religion spéciale et très répandue, la religion des habits neufs ; elle consiste à orner perpétuellement et de toutes les enveloppes imaginables le corps qui est évidemment l'enveloppe de l'âme; c'est cette religion qui invente les gilets et donne l'impulsion aux révolutions des cravates. Elle a les tailleurs pour grands prêtres, et se rattache à l'antique et primitive croyance de l'adoration personnelle1. »Le Fatum aborde au
1842 dans le Journal des Débats, et réimprimé dans les Études sur les hommes et les mœurs au XIX® siècle, Paris, 1850. Je cite d'après ce dernier ouvrage.
royaume de Paniflouage, où se trouve le cimetière des volontés, puis à la grande île des Avocats, d'où on tombe dans le royaume du Rien. Nous ne le suivrons pas dans ces pérégrinations fantastiques, qu'il vaut mieux faire sur la nef de Pantagruel. C'est assez écouter les détracteurs et les railleurs du byronisme. Voyons ce que se proposent de mettre à la place les poètes de ce temps-là.
Quelques-uns commencent à se désintéresser des grandes questions qui avaient passionné toute une génération de lyriques. Doutes, blasphèmes, angoisses, extases, méditations sur la destinée humaine, sur le monde et sur l'infini, invocations à la liberté, enthousiasmes pour la Grèce ou pour l'Italie, tout ce qui avait exalté leurs devanciers et déchaîné leur exubérante rhétorique leur paraissait froid et suranné. A quoi bon s'enflammer pour la cause de peuples lointains, appeler des révolutions qui n'aboutissent qu'à un changement de maîtres, se tourmenter pour des énigmes que l'homme ne déchiffrera jamais ? Il y a là matière à beaux vers ou à prose éloquente. Soit ; mais n'en peut-on écrire, et de plus parfaits encore, sans remuer tant d'idées et tant de choses? Tout sujet est bon, pourvu qu'il permette de faire « des métaphores qui se suivent », de brosser des descriptions pittoresques, brillantes, voluptueuses. Du rôle éducateur de la poésie, de sa fonction morale ou sociale, c'est de quoi on se soucie le moins. Bien plus, on oppose l'utilité à la beauté, comme termes contradictoires et qui s'excluent. Une œuvre d'art utile, même au sens le plus élevé, cesse par là même d'être une œuvre d'art. « Non, imbéciles, non, crétins et goitreux que vous êtes, — s'écriait Gautier dans la préface de Mlle deMaupin, — un livre ne fait pas de la soupe à la gélatine ; un roman n'est pas une paire de bottes sans
couture ; un sonnet, une seringue à jet continu ; un drame n'est pas un chemin de fer, toutes choses essentiellement civilisantes, et faisant marcher l'humanité dans la voie du progrès 4. » Il propageait parmi les jeunes écrivains, en même temps que cette esthétique nouvelle, le dédain du lyrisme tumultueux et de son plus illustre représentant. Cette conduite lui vaudra encore, trente ou quarante ans après, les malédictions rétrospectives de Barbey d'Aurevilly. « Qui ne sait que la plus triste et la plus basse réaction s'est faite contre lordByron, contre son génie et contre sa gloire?... Qui ne sait qu'on en a presque proclamé la déchéance, comme celle d'un gouvernement dont on était las?... Théophile Gautier a été un des premiers à protester contre le génie de lord Byron. Aurait-il osé écrire tout ce qu'il en disait? Pour lui, c'était un passionné. Quel crime! Il n'avait ni la correction, ni la réalité, ni le mérite d'ouvrier, ni l'impassibilité des grands poètes... On comparait ses poèmes, pour l'effet, à de vieux sujets de pendule, et le Sélim de la Fiancée dÂbydos, par exemple, semblait presque aussi faux et aussi ridicule que le Malek-Adel de Mme Cottin. Ces outrageantes sottises ont été dites. Baudelaire a partagé l'opinion de Gautier qu'il a nommé l'impeccable 2. »
1. Edition Charpentier, p. 19. La préface est datée de mai 1834.
2. Les Poètes, Paris, 1894, art. sur Paul Bourget, pp. 309-310. - Voir dans les Œuvres et les Hommes, 2e série, Littérature étrangère, Paris, 1890, un article de Barbey sur Byron, à propos de la représentation de Lara à F Opéra -Comique (1864) : « Pauvre grand Byron ! Il n'est pas heureux en France depuis quelques années... On l'a mis en chansons... Mais avant d'être la proie des musiciens, Byron avait déjà baissé dans l'opinion publique de France II s'était rencontré une école, et une école qui n'a que du son dans le ventre [sans calembour ;
.. on pourrait aisément s'y tromper !)
laquelle a trouvé quelui, Byron, l'auteur du Corsaire, de Lara, du Giaour, de Don Juan et de tant d'autres chefs-d'œuvre, était, aux termes de cette école, horriblement poncif ; que ses Turcs et ses Grecs ressemblaient à de vieux sujets de pendule ; que tout cela était vieux et passé comme le turban de Mme de Staël, comme le Malek-Adel de M»>e Cottin... Eh bien,
L'indifférentisme philosophique, politique et religieux était loin d'être général vers 1835. Les écrivains chrétiens profitaient de la défaveur du byronisme pour tenter de ramener leurs lecteurs « à ce catholicisme qui n'a pas aujourd'hui de poète, et qui sera cependant la seule inspiration du poète dans les temps futurs... Oui, disait Turquety, l'humanité progresse vers le bien; oui, le catholicisme s'est relevé plus fort que jamais de ses longues et rudes épreuves. Et ici je ne parle pas de la hache du dernier siècle : on sait que l'arbre de foi ne fleurit jamais mieux que sous la rosée de sang. Je parle d'une puissance plus haute, d'un adversaire plus redoutable, l'ironie. L'ironie a été tuée, et ce n'est pas une phraséologie caduque qui la ressuscitera d. » Ils attendaient de ce renouveau des vieilles croyances une résurrection de leur art.
Les Pharisiens du siècle ont, dans leur jalousie,
Dit ton De profundis, ô sainte poésie !
Ils t'ont crucifiée ainsi qu'un criminel.
Mais, semblable à Jésus, déchirant ton suaire,
Glorieuse, tu vas descendre du calvaire,
Car tu ne peux mourir, toi, la fille du ciel.
c'est contre cette opinion qui a filtré assez obscurément et honteusement dans la littérature etqui a fini par y faire mare, c'est contre cette opinion, à qui il faut essayer de cîore le bec, que je veux m'inscrire... » (P. 308.)
1. Poésie catholique, Paris, 1836, préface, p. vi. — Noter dans le même recueil cette protestation contre l'imitation à outrance des poètes étrangers :
Autrefois, dans les jours de ma jeunesse ardente, Quand l'éclat des grands noms éblouissait mes yeux, Mes poètes aimés c'étaient Eschyle, Dante, Camoëns et Byron, Byron l'audacieux...
Or maintenant la source où mon âme s'abreuve, Où je puise à grands flots des ivresses sans nom, Ce n'est plus Dante, Eschyle, aussi large qu'un fleuve, Ni le vieux Camoëns, ni l'effréné Byron ; J'ai là-bas, quand je cours fouler les hautes cimes, J'ai mes chanteurs à moi, bien autrement sublimes, La mer, la foudre et l'aquilon.
(Mes poètes, pp. 13-14.)
Tu ne nous diras plus les cris de la souffrance :
Vierge, raconte-nous la joie et l'espérance.
Les Byron sont passés. — A d'autres maintenant.
O poète d'amour ! sur ta lyre dorée
Improvise les chants de l'ivresse sacrée.
Poètes, chantez tous, l'avenir vous attend l.
Cette école ne produit encore que des Texier et des Turquely; elle attendra dix ans son Laprade 2. Les talents déjà