‹ Byron et le romantisme français; essai sur la fortune et l'influence de l'œuvre de Byron en France de 1812 à 1850Chapitre 179 sur 322 · lbid., préface, p xiv · texte numérisé non relu

lbid., préface, p xiv

5. Laurent Pichat, Les Réveils, Paris, 1880 : le Lac bleu ; la pièce est datée d'Eaux-Bonnes, juillet 1870.

sous leurs chaudes haleines Toutes les fleurs d'amour dont nos âmes sont pleines,

Obermann, Werther, René, Byron surtout1. Il l'aime, et il le maudit.

Ah ! je t'aime, Byron, car tu nous as laisse

Ce scepticisme amer dont ton cœur fut blessé,

Au contact de ton doute et de ta poésie,

Par la contagion l'âme est toute saisie !

Tu n'as pas emporté la robe de Nessus ;

Ses lambeaux sont restés, nous nous roulons dessus 2.

Ce n'est qu'en « s'enrôlant dans l'œuvre sociale » qu'il échappe à ce sinistre enchantement.

La poésie sociale s'en tint toujours, et pour cause, à de brillantes généralités. La description des plaies de la société, l'indication des remèdes à y appliquer, l'exposé des aspirations et des conceptions socialistes, revenaient de plein droit au roman. On sait quelle place tient cette littérature dans le Péché de M. Antoine et dans le Compagnon du Tour de France, dans les Misérables et dans les Mystères de Paris. Nous abandonnerons le genre à ses destinées, pour chercher, aux environs de 1840, dans la génération adolescente, les traces déjà plus rares du byronisme à son déclin.

Byron commençait à passer de mode à Paris vers 1835 3 ; mais il défrayait les revues de province. Les lettrés des

1. Henri Chevreau et Léon P'ichaX, Les Voyageuses, Paris, 1844 : A mon père (la pièce est datée de décembre 1841).

2 Laurent Pichat, Libres Paroles, poésies, Paris, 1847 : l'Homme a besoin de croire, p. 31. J'extrais le passage cité d'une tirade de deux cents vers adressée à Byron.

3. On s'en aperçoit à la qualité de la littérature qu'il suscite. Edouard Magnien publie en 1836 Mortel, Ange ou Démon ? 11 se propose de

départements, amateurs obscurs de haute critique, s'exerçaient volontiers sur son nom et sur son œuvre. Je n'en veux prendre pour exemple que ce qui se passait à Poitiers1. M. de la Fontenelle de Vaudoré, conservateur des monuments historiques du Poitou, avait fondé dans cette ville, en 1833, une Revue anglo-française, « destinée à recueillir toutes les données historiques et autres se rattachant aux points de contact entre la France, l'Aquitaine et la Normandie, la Grande-Bretagne et l'Irlande ». Elle publia une série d'articles sur la littérature anglaise, par Adolphe Mazure, professeur de philosophie au collège royal de Poitiers. Le premier fut naturellement consacré à Byron. C'est une Étude morale sur le poète et sur son influence à V égard de la littérature contemporaine en France 2. Elle

« sonder l'abîme intelligent, de dévoiler l'énigme humaine dont le mot fut Byron ». Il compte remplacer le narré des faits par leur mise en action. Il avait eu l'idée de « travestir le lord cosmopolite en héros de théâtre », et d'en faire le protagoniste d'un drame romanesque ; il y a renoncé par respect pour le grand homme (Introduction, passim). Suivent deux volumes in~8° de scènes dialoguées, divisées en trois parties : I) En Angleterre : Splendid misery (on y remarque surtout une scène d'orgie à Newstead, avec le fameux crâne comme accessoire, et une ronde en vers intitulée la Coupe de Byron ) ; — II) En Italie : Cicisbeo e carbonaro ; — III) En Grèce: Héros kè martur (sic), — En 1839, paraissent les Amours secrètes de lord Byron, traduit de l'anglais (?), avec gravures. L'auteur anonyme raconte en détail une série d'intrigues galantes attribuées à Byron.

1. Je ne doute pas qu'une enquête analogue, poursuivie dans d'autres bibliothèques de province, ne donnât les mêmes résultats. On trouvera ci-dessous en note un fait du même ordre, relatif à Cambrai. J'aurai l'occasion de citer plus loin l'exemple de Leconte de Lisle, étudiant à Rennes, et de Flaubert, élève au lycée de Rouen. N'est-ce pas d'ailleurs une loi que les modes, — y compris les modes littéraires, — font fureur en province exactement quand elles commencent à passer dans la capitale ?

2. Revue anglo-française, t. I, 1833, pp. 198-211. Nous avous déjà exposé quelle influence l'auteur attribue à Byron sur la littérature romantique en France. (Voir ci-dessus, Introduction.) Sonjugement sur le poète est plutôt sévère : « Byron ne plaît pas, il inspire un autre sentiment indéfinissable ; pareil à ces personnages hautains dont il a comme jeté en

byron 18

n'apporte point de contribution importante à la critique byronienne, mais elle a l'honneur de poser pour la première fois dans son ensemble la question que nous agitons ici {. En 1835, la Revue inséra un Hommage en vers d'un voyageur français aux grands hommes qu a produits l'Angleterre :

bronze les ligures impérieuses, il a le don de graver sa propre empreinte et de la laisser vive et effrayante dans les souvenirs dont il s'est une fois emparé. Malheur à ceux qui peuvent aimer ce poète !... » (P. 199.) A mesure qu'on avance en âge et en expérience, « on se déprend de ces poètes de douleur qui n'ont pas un rayon d'espérance à jeter au milieu des ténèbres mortelles dont ils vous environnent. )> (P. 208.) Byron résume la poésie et la philosophie du xvme siècle; il représente le matérialisme « tel qu'il apparaît après les grandes commotions sociales,... tel que chez les modernes il apparaît dans Gœthe et dans Senancourt (sic) ». (P. 210.) L'article contient des traductions en vers de deux morceaux de Çhilde Harold, et des fragments d'un poème sur la mort de Byron : ce La destinée de cet illustre promoteur de îa liberté grecque fut dans ma vie un événement que je ne saurais oublier ; alors elle m'inspira des vers qui n'ont pas vu le jour. )> (P. 205.)

1. Un sujet plus vaste encore fut traité un peu plus tard sous un titre moins ambitieux par G. A. N. Maignien, régent de rhétorique au collège de Cambrai, dans une longue dissertation Sur lord Byron comparé à quelques poètes sous le rapport de la pensée (voir ses Etudes littéraires, Paris, 1837, pp. 299-320). Byron, dans le monde universitaire, a déjà pris physionomie de classique. Maignien le met de pair avec Homère, Sophocle, Shakespeare, Corneille, Racine, Bossuet; il le compare à Pindare, à Voltaire et à Lamartine. Le poète anglais avait du reste droit de cité, si l'on peut dire, dans nos classes, tout au moins par extraits, depuis les Leçons anglaises de littérature et de morale de Noël et Chapsal, 1819, traduites sous le même titre par L. Mézières en 1824. Le t. II, Poésie, contient quatre morceaux empruntés au Pèlerinage, deux tirés du Giaour, deux du Corsaire, la petite pièce intitulée To Time, et le Fare ihee well. — En 1825, la librairie d'éducation Eymery mettait en vente un recueil intitulé Beautés de lord Byron, ou choix des pensées et des morceaux les plus remarquables extraits de ses écrits et traduits en français. « Peutêtre, disait l'éditeur, ne pouvait-on placer entre les mains d'un jeune homme toutes les pages d'un écrivain qui n'imposa jamais aucune contrainte à sa pensée, et qui parla aux hommes le langage indompté de la passion... Cependant le succès prodigieux et mérité des ouvrages de Byron nous faisait un devoir de les livrer à la curiosité studieuse de notre jeunesse lettrée ; voilà pourquoi nous avons tâché de réunir dans ce volume les plus belles pensées d'un poète étonnant, bizarre, inimitable, etc. » (Préface, p. n.)

A travers les brouillards de l'humide atmosphère Brille d'un vif éclat cette noble Angleterre,

où Bacon..., où l'immortel Shakespeare..., où Milton..., où Locke..., Newton..., Young..., etc.,

Où, tel enfin qu'un cygne au chant mélodieux S'abaisse sur la terre en descendant des cieux, Byron fait retentir dans notre âme ravie Des célestes concerts la puissante harmonie. La tristesse est sa muse, et dans son jeune cœur Le dégoût de la vie a détruit le bonheur 1 . . .

Et Fauteur, qui connaît son Lamartine, de s'employer en trente vers à louer « le sublime poète », à caractériser son génie, et à éclaircir le mystère dont, « ange ou démon », il lui apparaît enveloppé. Ailleurs, en rendant compte des Neustriennes, chroniques et ballades, par M. A. Le Flaguais, le rédacteur anonyme, probablement le directeur de la Revue, mentionne complaisamment une hypothèse de l'auteur « qui assigne pour point de départ à la famille Byron le hameau de Buron, dépendant de la commune de Saint- Contest, près Caen - ». L'Album Poitevin, rédigé en 1837 par une société de jeunes gens, contient une étude d'Athénaïs Mourier sur A. de Musset, où Millevoye, Shakespeare, et surtout Byron, sont allégués pour définir et expliquer le talent du jeune poète :î. En 1840, l'admiration pour l'auteur de Manfred et de Don Juan est à son comble. Le Spectateur, revue des mœurs, des arts et de la littérature, range « le généreux ménestrel » parmi « les hommes qu'il n'est possible ni d'imiter ni de critiquer... Nous prenons pour des anges de ténèbres ceux qui devraient être regardés commeles premiersnés de la lumière... Byron est trop grand pour noire

1. Revue anglo-française, t. III, 1835, p. 168. La pièce est signée Jullien (de Paris).

Page 1