Poèmes antiques ; Midi
7. Voir Maxime du Camp, Souvenirs littéraires, Paris, 1882-1883, t. I, p. 221, et surtout la Correspondance de Flaubert. « Cher ami, écrit-il à Ernest Chevalier le 24 mars 1837, je ne connais guère de gars qui ait un
Ils émaillent leurs devoirs français de phrases sonores et d'images grandioses. Us composent des vers et des romans. Sous l'influence de ses lectures, Flaubert écrit les Mémoires d'un fou1. « Je me nourris, dit-il au début de cette semiautobiographie, de cette poésie âpre du Nord, qui retentit comme les vagues delà mer dans les œuvres de Byron. Souvent j'en retenais à la lecture des fragments entiers, et je me les répétais à moi-même, comme une chanson
Byron. Il est vrai que je pourrais prendre celui d'Alfred, mais par malheur il n'y est pas et sa bibliothèque est fermée. » (T. I, p. 13.) — «Vraiment je n'estime profondément que deux hommes, Rabelais et Byron, les deux seuls qui aient écrit dans l'intention de nuire au genre humain et de lui rire à la face. Quelle immense position que celle d'un homme ainsi placé devant le monde ! » (Au même, 13 sept. 1838, t. I, p. 16.) — Le 18 mars 1839, il fait part à son ami du plan d'un « mystère » auquel il travaille : « Satan conduit un homme (Smar) dans l'infini ; ils s'élèvent tous deux dans les airs à des hauteurs immenses, etc. » (T. I, p. 27.) Il n'est pas difficile de reconnaître là l'inspiration de Caïn. — A l'occasion Flaubert gourmande Ernest Chevalier, qui prend le byronisme trop à la lettre : « Et toi aussi ! je te croyais pourtant plus de bon sens qu'à moi, cher ami ; toi aussi tu brailles des sanglots ; eh ! mon Dieu ! qu'as-tu donc ? Sais-tu que la jeune génération des écoles est fièrement bête ? Autrefois elle avait plus d'esprit : elle s'occupait de femmes, de coups d'épée, d'orgies ; maintenant elle se drape sur Byron, rêve de désespoir et se cadenasse le cœur à plaisir. C'est à qui aura le visage le plus pâle et dira le mieux : Je suis blasé, blasé ! quelle pitié ! blasé à dix-huit ans ! Est-ce qu'il n'y a plus d'amour, de gloire, de travaux ? Est-ce que tout est éteint ? Faisons de la tristesse dans l'art, puisque nous sentons mieux ce côté-là mais faisons de la gaieté dans la vie. » (15 avril 1839, t. I, p. 29.)
1. Gustave Flaubert, Mémoires d'un fou, roman inédit écrit vers 1838, à 17 ans, publié dans la Bévue Blanche, n«s des 15 décembre 1900, 1er janvier, 15 janvier et 1er février 1901. Le manuscrit est dédié à Alfred Le Poittevin : « A toi, mon cher Alfred, ces pages sont dédiées et données. Elles renferment une âme tout entière. — Est-ce la mienne? est-ce celle d'un autre ? J'avais d'abord voulu faire un roman intime où le scepticisme serait poussé jusqu'aux dernières bornes du désespoir ; mais peu à peu, en écrivant, l'impression personnelle perça à travers la fable ; l'âme remua la plume et l'écrasa. — J'aime donc mieux laisser cela dans le mystère des conjectures. Pour toi tu n'en feras pas... » (Bévue Blanche du 15 décembre 1900, p. 561.)
qui vous a charmé et dont la mélodie vous poursuit toujours. Combien de fois n'ai-je pas dit le commencement du Giaonr: Pas un souffle d air..., ou bien dans ChildeHarold : Jadis, dans V antique Albion .., et : Orner, je t'ai toujours aimée... Tous ces échos inconnus à la somptueuse dignité des littératures classiques avaient pour moi un parfum de nouveauté, un attrait, qui m'attiraient sans cesse vers cette poésie géante qui vous donne le vertige et vous fait tomber dans le gouffre sans fond de l'infini j. » Froissé au collège dans ses goûts, en classe dans ses idées, aux récréations dans ses penchants de sauvagerie solitaire, il devient fou ; entendez qu'il se réfugie dans l'isolement et la rêverie sans limites. « Je me voyais jeune, à vingt ans, entouré de gloire, je rêvais de lointains voyages dans les contrées du sud ; je voyais l'Orient et ses sables immenses, ses palais (sic) que foulent les chameaux avec leurs clochettes d'airain : je voyais les cavales bondir vers l'horizon rougi par le soleil; je voyais des vagues bleues, un ciel pur, un sable d'argent, je sentais le parfum de ces océans tièdes du midi, et puis, près de moi, sous une tente, à l'ombre d'un aloès aux larges feuilles, quelque femme à la peau brune, au regard ardent, qui m'entourait de ses deux bras et me parlait la langue des houris. Le soleil s'abaissait dans le sable, les chamelles et les juments dormaient, l'insecte bourdonnait à leurs mamelles, le vent du soir passait près de nous. Et la nuit venue, quand cette lune d'argent jetait ses regards pâles sur le désert, que les étoiles brillaient sur le ciel d'azur, alors dans le silence de cette nuit chaude et embaumée, je rêvais des joies infinies, des voluptés qui sont du ciel 2. » Son adolescence s'éveille à l'amour : il a, lui aussi, sa Mary Duff et sa Mary Chaworth ; à douze ou treize ans, il aime sans le savoir une jeune Anglaise avec laquelle il joue ; à quinze ou
i. Revue Blanche, 15 décembre 1900, p. 571. I. Ibid., p. 567.
seize il se passionne pour « une grande femme à la gorge replète » ; il se répand en effusions ardentes, tantôt platoniques, tantôt sensuelles, entremêlées de déclamations sur l'infini, sur le vide du cœur, sur le néant de l'homme, le tout non seulement parfaitement byronien de ton et d'allure, mais exprimé le plus souvent avec les mots, les images, les tours at la rhétorique de Byron. S'il prévoit et hâte de ses voeux la fin « de cette société abâtardie par toutes les débauches », il répète inconsciemment une demi-page de Darkness: « La terre sera séchée par les incendies qui l'ont brûlée, et toute pleine de la poussière des combats; le souille de désolation qui a passé sur les hommes passera sur elle, et elle ne donnera plus que des fruits amers et des roses d'épines, et les races s'éteindront au berceau, comme les plantes battues des vents qui meurent avant d'avoir fleuri... Alors il y aura un rire immense de désespoir quand les hommes verront ce vide, quand il faudra quitter la vie pour la mort, pour la mort qui mange, qui a faim toujours. Et tout craquera pour s'écrouler dans le néant, et l'homme vertueux maudira sa vertu, et le vice battra des mains. Quelques hommes encore errants dans une terre aride s'appelleront mutuellement, ils iront les uns vers les autres, et ils reculeront d'horreur, effrayés d'eux-mêmes, et ils mourront 4. » L'adieu qu'il adresse à sa Maria, c'est celui que Byron envoyait à Mary Chaworth. « 0 Maria, Maria, cher ange de ma jeunesse, toi que j'ai vue dans la fraîcheur de mes sentiments, toi que j'ai aimée d'un amour si doux, si plein de parfums, de tendres rêveries, adieu! — Adieu, d'autres passions viendront, je t'oublierai peut-être, mais tu resteras toujours au fond de mon cœur, carie cœur est une terre où chaque passion bouleverse, remue et laboure sur les ruines des autres. — Adieu ! et pourtant quand je te vis, si j'avais été plus âgé de quatre à cinq ans, plus hardi... Peut-être... Oh ! non, je rougissais à chacun