‹ Byron et le romantisme français; essai sur la fortune et l'influence de l'œuvre de Byron en France de 1812 à 1850Chapitre 186 sur 322 · Revue Blanche, 1er février 1901, p · texte numérisé non relu

Revue Blanche, 1er février 1901, p

2. Correspondance, t, I, p. 88. (Lettre à A. Le Poittevin, du 26 mai 1845.)

3. « Je viens de finir aujourd'hui le Caïn de Byron. Quel poète ! » (Lettre à Mme X., janvier 1847, Correspondance, I, p. 189.) — Jusque dans sa vieillesse, « Shakespeare, Byron et Victor Hugo lui causaient des admirations profondes. » (Mllie Comanville, Souvenirs intimes y en tête de la Correspondance de Flaubert, t. I, p. xxxvi )

4. Jean Dornis, Leconte de Lisle intime, dans la Revue des Deux Mondes du 15 mai 1895, p. 336.

fond du cœur une place au poète qui a enthousiasmé leur jeunesse, ils ont un tout autre idéal littéraire. Les noms de ces trois byroniens des derniers jours, Ponsard, Leconte de Lisle, Flaubert, représentent justement les trois grands courants qui prennent sourdement naissance à la fin de la période où nous sommes, pour s'élever à la surface, à gros bouillons et à grand bruit, dans les environs de 1850 : réhabilitation du bon sens, retour à l'antiquité et poésie impersonnelle, réalisme.

Au lendemain du succès retentissant de Lucrèce, Augier écrivait à Ponsard pour le prier de se joindre à « une alliance offensive et défensive » qu'il venait de conclure avec Latour de Saint- Ybars dans le but de « ramener les bonnes lettres au théâtre * ». Les romantiques qualifiaient dédaigneusement ce petit groupe d'Ecole du bon sens. Le nouveau parti accepta fièrement le baptême, aux applaudissements de la Revue des Deux Mondes : « On a beaucoup parlé dans ces derniers temps d'une école du bon sens... Sans se demander si deux ou trois noms distingués donnent bien l'idée d'une école, il est un point sur lequel on ne saurait lui refuser approbation et estime, c'est de n'avoir pas rougi du mot dont on prétendait lui faire une injure. Cette école n'a pas renié son drapeau. Estimant le bon sens avant toute autre qualité poétique, elle a osé le dire2... » Depuis quelques années, le vent avait tourné. On était las des caractères extraordinaires, de la passion effrénée, des déclamations lyriques, de l'individualisme débordant. Dans son cours de littérature dramatique, professé à la Sorbonne à partir de 1842, Saint-Marc Girardin déclarait la guerre aux personnages exceptionnels. « Les gens bizarres ne sont

1. Sur l'Ecole du bon sens, voir Latreille, La F in du théâtre romantique et François Ponsard, Paris, 1899, livre III, ch. m. — Lettre d'Augier à Ponsard, du 26 mai 1844, p. 879.

2. H. Baudrillart, Revue littéraire : les Poésies nouvelles, dans la Revue des Deux Mondes, 1847, t. III, p. 736.

amusants que pendant une heure au plus... Le cœur ne s'émeut qu'aux choses qui sont communes à tous les hommes1. » Il attaquait Werther, René et autres, au profit des anciens et des classiques. Byron, comme on pense, n'était pas épargné. Le critique analysait longuement son Caïn, mais c'était pour le mettre bien au-dessous du Caïn de la Bible, « Le Caïn de la Bible, jaloux et fratricide, est malheureusement, hélas! l'homme de tous les temps ; le Caïn de Byron est plutôt l'homme de certains jours et de certains esprits 2. » Ce sont à peu près les idées de Saint-Marc que l'Ecole du bon sens va mettre en pratique. A la peinture des surhommes, elle substitue celle de l'humanité moyenne ; au mélodrame, la comédie bourgeoise ; à l'exaltation de l'individu, solitaire, farouche, misanthrope, révolté, brisant tous les liens familiaux et sociaux, l'éloge du devoir, de la soumission à la tradition, à la loi, à la règle ; au lyrisme de la passion, du désespoir et de l'adultère, « le lyrisme du pot-au-feu 3 ». Le poète, ce n'est pas Manfred ou Lara ou Antony, c'est le père de famille. A quoi aboutit la passion, Adrienne le dit à Gabrielle, et Julien à Stéphane :

Où que vous conduisiez son exil adultère, Vous la verrez baisser les regards et se taire Lorsque les bonnes gens, se tenant par la main, Sans ôter leur chapeau passeront leur chemin. Pauvre femme î ses yeux errant dans l'étendue, Comme pour y chercher la paix qu'elle a perdue, Tâchent de découvrir par delà l'horizon La place bienheureuse où fume sa maison, La maison où jadis elle entra pure et vierge... Tandis que derrière elle une chambre d'auberge Garde pour compagnon à ses mornes douleurs Un étranger pensif dont la vie est ailleurs 4 !

1. Cours de littérature dramatique, Paris, 1886, t. I, pp. 5 et 7.

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