‹ Byron et le romantisme français; essai sur la fortune et l'influence de l'œuvre de Byron en France de 1812 à 1850Chapitre 191 sur 322 · Ibid., p · texte numérisé non relu

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« la raison de son mouvement », et, une fois ce moteur social découvert, « méditer sur les principes naturels et voir en quoi les sociétés s'écartent ou se rapprochent de la règle éternelle, du vrai, du beau ». C'est ce qu'il comptait faire « à la lueur de deux vérités éternelles :1a religion et la monarchie ». Je n'ai pas à rechercher ici dans quelle mesure le romancier s'est acquitté de la tâche qu'il s'était tracée. Il me suffît de constater l'incompatibilité entre les conceptions nouvelles et ce romantisme absolu et intégral qu'est le byronisme. Quelle place y a-t-il pour le moi dans un genre par définition même impersonnel et objectif? Que devient l'individualisme dans une théorie qui, loin d'opposer l'individu à la société, voit dans l'individualité même l'œuvre du milieu 'social ? Quel compte tiendra des caractères exceptionnels une littérature qui veut représenter des caractères généraux et créer des types ? Comment le lyrisme s'accorderat-il avec l'observation terre à terre et la description minutieuse de la réalité ? On peut poursuivre ce parallèle : de quelque côté qu'on se tourne, on voit surgir les contradictions.

Rien ne naît de rien cependant, et tout se continue. Le réalisme était en germe dans le romantisme lui-même. Mais, semblable à l'héritier de Khronos, ce fils ne pouvait régner qu'en détrônant son père. C'est affaire faite vers 1850. Les critiques n'ont plus qu'à déclarer la succession ouverte et à régler « la liquidation littéraire ». Louis Ulbach se chargera de ce soin dans la Revue de Paris. « De ce bruit sublime qui jetait à toutes les brises du monde tant d'élégies, tant de soupirs d'amour, tant d'élans vers la liberté, vers la nature et vers Dieu, il reste à peine un murmure. Les derniers recueils de vers qui prennent leur vol n'osent tenter l'ode et la strophe, et s'en tiennent pour la plupart au sonnet... Ce lyrisme infatigable qui, par Lamartine, Victor Hugo, George Sand, allumait tant d'étincelles dans les poitrines est remonté au ciel dans le tourbillon de poussière qui s'élève des révolutions. » Selon l'auteur, c'est Balzac, « romancier

humain et social », qui ouvre l'avenue dans laquelle le mouvement littéraire, drame, poésie, roman, va s'engager { .

Épuisé par son propre succès, contrarié depuis quinze ans par toutes les influences nouvelles qui se disputent la direction de la littérature, le byronisme avait atteint son terme. Les éditions anglaises de Byron, dont pendant trente ans les Galignani et les Baudry avaient inondé nos librairies, cessent brusquement de paraître après 1847 2. Les traductions ne se réimpriment plus qu'à de longs intervalles 3. D'autres

1. Louis Ulbach, la Liquidation littéraire (Revue de Paris, mars 1853).

2 La dernière édition anglaise de Byron en Franee (The complète Works oflord Byron, etc.. new édition) est publiée par Baudry en 1847 (1 vol. in-8°). De 1848 à 1882, je ne relève qu'une édition en anglais du Pèlerinage de Childe Harold (Childe Harold! s Pilgrimage, in-18,Lyon, Cormon et Blanc, 1858). A partir de 1873, Byron commence à figurer sur les programmes de l'enseignement secondaire ; aussi le Journal de la Librairie enregistre-t-il dès lors une série d'éditions classiques de Childe Harold, du Siège de Corinthe et du Prisonnier de Chillon. En dehors de ces opuscules scolaires, je ne vois à signaler de 1873 à 1903 qu'une édition de the Island, canto ihe fîrst (in-12, Toulon, Costel, 1884), et une autre de Parisina, avec commentaires et notices par A. Krafft (in-8°, Paris, Legoux, 1901).

3. La traduction Pichot (1™ édition, 1819) avait atteint sa 11° édition en 1842. Elle mettra trente ans pour arriver à la 15e (1872). Encore n'ai-je pu constater de visu l'existence des éditions intermédiaires, que la Bibliothèque Nationale ne possède pas, et qui ne sont pas même mentionnées au Journal de la Librairie. — La traduction Paulin Paris (l^e édition, 1830-31) n'a été réimprimée qu'une seule fois, en 1835. — La traduction Benjamin Laroche (lro édition, 1836-37) a eu sa 7e édition en 1850-1851. Les suivantes sont datées de 1854, 1859, 1863, 1874-1881, 1884-1890, 1901. — Une traduction en vers par Orby Hunter et Pascal Ramé, Paris, 1845, paraît avoir passé inaperçue. — Une traduction de Louis Barré, Paris, 1856, n'a jamais été réimprimée. — La librairie Lemerre a entrepris en 1892 la publication d'une traduction nouvelle des Œuvres de lord Byron, par Daniel Lesueur. Les deux premiers volumes seuls ont paru en 1892 et 1893.

poètes britanniques, plus récents ou plus récemment découverts, Keats, Shelley, Tennyson, sollicitent la curiosité des lettrés, sans d'ailleurs se répandre dans le grand public *. La révolution de 1848 porta le dernier coup à l'idole du romantisme. Elle ouvrit comme un abîme entre le présent et le passé. Elle mit à nu des plaies sociales autrement vives et inquiétantes que les imaginaires douleurs des Conrad et des Lara. Rendant compte de la première représentation à la Comédie-Française d'une pièce où se confondaient « la vague incohérence des contrefaçons byroniennes et l'écho posthume des mélopées d'un autre âgé », Pontmartin s'écriait : « Est-ce bien à notre génération que s'adresse le drame prétentieux de M. Adolphe Dumas ? En vérité, on se demande si c'est en 1849, au lendemain d'une révolution qui a remué la société dans ses dernières profondeurs, qu'on est condamné à entendre ces tirades byroniennes, à suivre dans ses ténébreux replis cette intrigue mélodramatique, à voir défiler ces types risiblement solennels ? Evidemment M. Adolphe Dumas s'est trompé de date, et sa comédie aurait dû naître il y a quelque quinze ans, au plus beau

1. Voir les articles de Pli. Chasles sur Cowper {Revue des Deux Mondes, le* fév. 1835), Keats [ibid., 15 nov. 1848) ; de Fontaney sur Wordsworth (ibid., 1er août 1835) ; de Forgues sur Tennyson (ibid., 1er mai 1847), Shelley (ibid., 15 janvier 1848). Les auteurs de ces articles sont, à l'occasion, dédaigneux ou même durs pour Byron. « Tout le monde, écrit Forgues, sait aujourd'hui que Byron, préconisé ou honni chez nous comme novateur et romantique, fut en réalité le sévère partisan des règles anciennes, le savant champion de la poésie régulière, le défenseur d'Addison et de Pope attaqués par Coleridge et ses amis. » Byron, selon Ph. Chasles, « fut le premier à comprendre quel rôle piquant jouerait dans le xixe siècle un gentilhomme anglais descendant des conquérants de Normandie, qui déclarerait la guerre à cette aristocratie puritaine et à cette bourgeoisie aristocratique de son pays. Il lut Voltaire, Bayle, Jean- Jacques et Gœthe, s'arma de verve, de raillerie et de couleur douloureuse, ne dédaigna ni le charlatanisme ni l'artifice, et réussit. » (Art. sur Keats.)

temps des éphémères excentricités du drame moderne 4. » Byron, a dit quelque part Philarète Chasles, a été tué par ses disciples. Il périt bien plutôt victime « d'une inexorable indifférence 2 ». Le temps était passé pour jamais des belles batailles, des enthousiasmes et des colères, des engouements fanatiques et des dénigrements absolus. (( Aujourd'hui, écrivait Nisard dans la Revue des Deux Mondes du 1er novembre 1850, l'impartialité est devenue facile. Il y a longtemps que la controverse au sujet de Byron a cessé. La mode a changé d'idoles, et la critique a suivi la mode. Lord Byron n'est ni un auteur populaire ni un auteur classique ; on ne le lit ni par imitation ni par obligation. Il n'attire plus les yeux sur lui que par le pur et paisible rayonnement de ce qu'il y a de durable dans sa gloire 3. »

1. Pontmartin, Revue des Théâtres (Revue des Deux Mondes, 1849, t. IV, p. 575), à propos de l'Ecole des Familles, par Adolphe Dumas.

2. J'emprunte le mot à Pontmartin (Revue des Deux Mondes, 1849, t. IV, p. 737j : « M. Adolphe Dumas, ramenant l'autre soir en plein Théâtre-Français, et au milieu d'une inexorable indifférence, la vague incohérence des contrefaçons byroniennes et l'écho posthume des mélopées d'un autre âge... »

3. Lord Byron et la société anglaise [Revue des Deux Mondes, 1850, t IV, p. 447), reproduit sous le simple titre de Lord Byron dans les Portraits et Etudes d'histoire littéraire, Paris, 1874 ; ce volume est luimême une édition revue et remaniée des Etudes de critique littéraire (Paris, 1858.) Cet article de Nisard exprime l'opinion générale ; les admirateurs de Byron seront obligés dans les années suivantes de reconnaître, malgré leurs protestations, que sa vogue est passée : « J'entends dire autour de moi que lord Byron, ce Faust doublé de Don Juan, est passé de mode... Comme si le génie, cet éclair de l'éternité, ainsi que Michelet l'appelle, pouvait s'en aller avec une forme de chapeau, une coupe d'habit ou une célébrité de salon. » (Société de l'Union des poètes, rapport de M. Louis Goujon, lu à la séance du 25 avril 1856 : Manfred, poème dramatique, et Lara, conte, par lord Byron, traduits en vers par M. H. du Pontavice de Heussey; in-8°, Paris, 1856, p. 3.) Nous avons déjà eu l'occasion de citer les lamentations à ce sujet de Barbey d'Aurevilly en 1864. (Voir ci-dessus, p. 265.) Les critiques, à quelque école qu'ils appartiennent, se montreront désormais sévères pour le byronisme. Voir, par exemple,

dans la Revue du Monde catholique (t. XVI, août 1866), l'article du baron de Claye sur la Poésie épique française, et, dans la Revue des Deux Mondes, celui de Blaze de Bury (l^v oct. 1872) sur Lord Byron et le byronisme : « La poésie de lord Byron reste immortelle ; mais gardonsnous bien de la jamais confondre avec le byronisme, cette calamité qui n'a que trop sévi chez nous et ailleurs en des temps déjà reculés, et qui ne demanderait pas mieux que de renaître... Nous avons vu toute une génération s'occuper à faire des poésies de lord Byron. Cette comédie de l'individualisme eut des acteurs très applaudis, dont le renom s'efface aujourd'hui et disparaîtra de plus en plus. Tout cela est mort et ne saurait revivre. » Byron lui-même est traité durement. Taine lui consacre un chapitre enthousiaste dans son Histoire de la Littérature anglaise (1863) ; mais Schérer, rendant compte de l'ouvrage, regrette que l'historien se soit laissé aller à partager la « superstition française » en matière de byronisme et « à prendre le noble poète au sérieux » (Etudes critiques de littérature, Paris, 1876, pp. 128 et suiv.) ; il donne à son tour du génie poétique de Byron une définition qui soulèvera les plus énergiques protestations de M. Matthew Arnold : « Our poet could not well meet with more severe and unsympathetic criticism. » (Poeiry of Byron, London, 1901, préface, p. xm ; Ire édition, 1881.)

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