Et si l'infortuné dont la tête se brise
Se débat, le cheval, qui devance la brise
D'un bond plus effrayé, S'enfonce au désert vaste, aride, infranchissable...
« Point de ville, point de village sur notre route ; de tous côtés s'étendait une plaine immense, bordée par une noire forêt. . . Les gouttes froides de ma sueur inondaient la crinière brillante du cheval qui redoublait de vitesse, et dont les naseaux frémissaient de colère et d'effroi. Quelquefois je m'imaginais qvi'il allait ralentir sa course, mais non ; mon corps
le ciel qui « tourne comme une roue » sur le front ébloui du captif1, les troupeaux de fumantes cavales qui suivent à grand bruit 2, tout cela Victor Hugo l'a pris à son modèle, mais il le resserre à sa guise, le réfracte à travers son imagination, l'accommode à son dessein. L'interprétation symbolique lui appartient en propre. Elle a surgi à ses yeux, sous sa forme antithétique, entre les lignes de la traduction Pichot, de même qu'en lisant le Giaour il a oublié l'histoire d'Hassan pour ne retenir que le contraste, bien fait pour lui plaire, entre le meurtre furtif et la sérénité du ciel. Il a ajouté au texte du poète anglais dans le premier cas une idée, dans l'autre une intention qui n'y étaient certainement pas. En imitant, il invente. Il y a, de plus, entre Byron et lui une différence que le Mercure du XIXe siècle remarqua finement : tandis que, pour le chantre du Giaour, l'Orient n'est que le cadre, le tableau, c'est lui, le poète des Orientales dissimule sa personne. « Il semble qu'il n'a servi qu'à lever le rideau, mais que le théâtre ne lui appartient pas 3. » Nodier, dans la Quotidienne *, rapprocha aussi les deux écrivains. La
n'était qu'un poids léger pour ses reins robustes, et l'excitait plutôt comme un éperon. Chaque mouvement que je faisais pour délivrer mes membres enflés et souffrants augmentait sa fureur et son épouvante. » (Mazcppa, xni, trad. Pichot, I, p. 243.)
1. « La terre semblait fuir et le ciel tourner autour de moi... Les cieux me paraissaient une roue dans un mouvement continuel ; les arbres vacillaient comme des hommes ivres. » (Mazeppa, xv, trad. Pichot, I, p. 251 )
2. « Je vois accourir une troupe de chevaux ; ils s'avancent en formant un nombreux escadron... Leur queue flotte au gré des vents; aucune main n'a jamais touché leur superbe crinière... Ce sont mille chevaux libres et sauvages comme les vagues qui roulent dans l'océan : la terre retentit sous leurs pas rapides comme l'écho du tonnerre. )) (Mazeppa, xix, trad. Pichot, I, p. 225.)