Article cité
4. 1er novembre 1829. Cet article n'est que la reproduction de la préface écrite par Nodier pour Lord Byron et Thomas Moore, poésies traduites par M. A. Pichot, etc., Paris, 1829. Voici lé passage où Victor Hugo s'était senti visé : « On serait mal venu à dire à ces critiques
comparaison n'était pas à l'avantage du poète français, et n'eut pas le don de lui plaire : « Ce n'est pas, s'empressa-t-il d'écrire à son ami, que je réclame contre votre critique. Elle est juste, serrée et vraie. Il y a singulièrement loin des Orientales à lord Byron ! Mais, Charles, n'y avait-il pas assez d'ennemis pour le dire en ce moment d ? »
Vers 1830, Hugo commençait à goûter les satisfactions orgueilleuses du maître et du chef d'école : il apprenait aussi à connaître l'envers de ce rôle brillant. Cromwell et sa préface, Mavion Delorme dont on parlait depuis 1828, Hernani enfin, étaient ûprement, jalousement critiqués, dénigrés, ridiculisés. Ses adversaires redoublaient d'activité; de ses amis, quelques-uns l'abandonnaient. Victime de l'envie et de l'injustice humaines, il reporta sa pensée vers le poète qui, vingt ans plus tôt, quittait l'Angleterre après avoir essuyé, — et rendu avec usure, — les sarcasmes de la Revue d'Edimbourg. La pièce intitulée Dédain, dans les Feuilles d'automne, et datée du 26 avril 1830, était, sur le manuscrit et dans la
(les critiques positifs, qui comptent pour rien dans la vocation poétique les aspirations de la vie, les mouvements du siècle, etc.) que le génie d'un homme n'est le plus souvent que le génie d'une époque, et que le génie d'une époque dépend presque toujours des circonstances les plus inaperçues. Ils riraient de pitié si l'on osait avancer que les immenses agrandissements de la puissance anglaise dans 1 Orient ont peut-être ouvert en Angleterre une voie nouvelle à] la poésie, et que la muse qui nourrit de miel l'enfance de Moore et de Byron n'est probablement qu'une Péri. A la vérité, nos orientalistes, s'ils ont produit quelque chose, n'ont encore rien produit qui approchât des admirables compositions de ces beaux génies ; mais il faut avouer que l'influence de lWcadémie des Inscriptions et Belles-Lettres est un peu moins sentie, un peu moins populaire, un peu moins nationale que celle de la Compagnie des Indes. )> L'allusion, comme onle voit, est vague, et la critique bien anodine. Pour que Victor Hugo regardât comme une attaque « sourde, obscure, ambiguë », mais dont il était « frappé au cœur », ce « coup d'épingle d'un ami », il fallait une certaine tension de ses rapports avec Nodier et surtout l'état général d'énervement que trahit la longue lettre du 2 novembre. 1. Lettre à M. Ch. Nodier, du 2 nov. 1829. (Correspondance, 1815- 1835, Paris, 1898, p. 85.)
première édition, dédiée A Lord Byron en 1811 K Mais ce n'est pas à Byron, c'est à lui-même, évidemment, que Victor Hugo s'adresse. « Le jeune homme au front serein » qu'il exhorte à dédaigner les passions déchaînées contre lui, c'est l'auteur d'Hernani, et non celui des Hours of idleness ; le programme de travail qu'il lui trace est le sien :
La lyre à réveiller, la scène à rajeunir, Napoléon, ce dieu, dont tu seras le prêtre...
Que prétend donc cette dédicace rétroactive ? suggérer l'idée d'un parallèle flatteur? dissimuler une personnalité que d'aucuns trouvaient déjà trop encombrante ? Peut-être l'un et l'autre. Elle ne tarda pas à être remplacée par le titre actuel. Le poète était de moins en moins d'humeur à chercher"de si savants détours pour entretenir le public de lui-même. Il se contenta, quand il voulut poursuivre ces dialogues avec sa conscience, de se dédoubler en Olympio.
1. Voir les notes des Feuilles d'automne, éd. ne varietur, in-8°, Poésie, II, p. 433. Gustave Planche, dans un article sur les Voix intérieures (Revue des Deux Mondes, 1837, III, p. 177), a signalé dans la pièce A Olympio ce une transformation de la pièce adressée à Byron dans les Feuilles d'automne ». — L'article de la Revue d'Edimbourg n'était pas inconnu à Hugo ; dans son article de la Muse française, 1824, Sur George Gordon, lord Byron, il en avait cité en note des extraits, en les faisant précéder et suivre du commentaire suivant : « Dans un moment où l'Europe entière rend un éclatant hommage au génie de lord Byron, avoué grand homme depuis qu'il est mort, le lecteur sera curieux de relire ici quelques phrases de l'article remarquable (en italiques dans le texte de la Muse) dont la Revue d'Edimbourg, journal accrédité, salua 1 illustre poète à son début C'est d'ailleurs sur ce ton que certains journaux nous entretiennent chaque matin ou chaque soir des premiers talents de notre époque... Lord Byron daigna se venger de ce misérable fatras de lieux communs, thème perpétuel que la médiocrité envieuse reproduit sans cesse contre le génie. Les auteurs de la Revue d'Edimbourg furent contraints de reconnaître son talent sous les coups de son fouet satirique. L'exemple paraît bon à suivre ; nous avouerons cependant que nous aurions mieux aimé voir lord Byron garder à leur égard le silence du mépris. Si ce n'eût été le conseil de son intérêt, c'eût été du moins celui de sa dignité. »
Les Feuilles d'automne marquent du reste le seul moment où Hugo soit entré, — si tant est qu'il y ait pénétré bien avant, — dans la pensée de Byron. Il sent défaillir la foi de ses jeunes années. Il ne va pas, tant s'en faut, jusqu'au scepticisme et à la révolte, mais il traverse une période de vide et de désenchantement.
Que faire et que penser? Nier, douter ou croire ? Carrefour ténébreux ! triple route î nuit noire l !
L'inquiétude philosophique s'accroît de la mélancolie de la trentième année, dont l'ombre commence à s'allonger sur son chemin. Il trouve chez l'auteur anglais des paroles en harmonie avec ses sentiments. Il lui emprunte des épigraphes 2. Le choix qu'il en a fait trahit la tristesse et le découragement. Vanité de la gloire, vanité de la vie, telles sont les idées dont il nourrit ses méditations. La pièce xxxvi paraphrase ces quatre vers des Stances 3 écrites sur la route de Florence à Pise :
Oh ! talk not to me of a name great in story î The days of our youth are the days of our glory ; And the myrtle and ivy of sweet two and twenty Are worth ail your laurels, though evcr so plenty !
« Un jour vient, dit Hugo,
où soudain l'artiste généreux A leur poids sur son front senties ans plus nombreux. Un malin, il s'éveille avec cette pensée : — Jeunesse aux jours dorés, je t'ai donc dépensée !
C'en est fait. — Son génie est plus mûr désormais ; Son aile atteint peut-être à de plus fiers sommets ;