Les Feuilles d'automne : Soleils couchants, VI
2. Est-ce encore une de ces rencontres fortuites qu'il faut signaler entre quelques strophes de Childe Harold et Fode A VArc de Iriomphc ? ou Hugo devrait- il à Byron l'idée maîtresse de sa pièce ? Je rapproche les deux textes, le lecteur décidera. « Ici la voûte des cieux semble douée de la parole : elle proclame l'éternité. Les choses de ce monde, sur lesquelles le temps a laissé l'empreinte de ses pas, sont animées d'une espèce de sentiment ; mais les édifices à demi démolis par ses coups, et sur lesquels s'est brisée sa faux destructive, sont surtout revêtus d'un charme magique, et bien supérieur à la pompe de ces somptueux palais qui attendent encore le vernis des âges. 0 temps ! toi qui embellis tout ce qui n'est plus, toi qui ornes les ruines, etc. » (Childe Ilarold. IV, 129-130, à propos du Colisée ; trad. Pichot, III, p. 289.)
A ta beauté royale il manque quelque chose. Les siècles vont venir pour ton apolhéose,
Qui te l'apporteront.
Il manque sur ta tête un sombre amas d'années Qui pendent pêle-mêle et toutes ruinées
Aux brèches de ton front.
Ce n'est pas, ce n'est pas entre des pierres neuves Que la bise et la nuit pleurent comme des veuves.
Hugo est trop lucide et trop nette pour se plaire longtemps à la poésie nuageuse et mystérieuse de Byron et pour se teinter de ses couleurs. Lui-même le déclare de la façon la plus formelle : « Sans méconnaître la grande poésie du Nord, représentée en France par d'admirables poètes, il a toujours eu, dit-il dans la préface des Rayons et des Ombres, un goût vif pour la forme méridionale et précise. Il aime le soleil. La Bible est son livre. Virgile et Dante sont ses maîtres. » D'autre part, il est trop foncièrement optimiste et trop amateur de solutions simples pour s'arrêter dans le désespoir et dans le doute. La foi religieuse qui l'abandonne, il la remplace par la foi dans l'humanité. Il se résigne à ne pas savoir :
Puisque Dieu Fa voulu, c'est qu'ainsi tout est mieux ! Plus de clarté peut-être aveuglerait nos yeux *.
Mais il a confiance dans le progrès indéfini :
Oui, tout va, tout s'accroît. Les heures fugitives Laissent toutes leur trace Un grand siècle a surgi, Et, contemplant de loin de lumineuses rives, L'homme voit son destin comme un fleuve élargi a.
A mesure qu'il s'affermit dans cette conviction, l'incompatibilité entre son tempérament poétique et celui de Byron devient plus sensible ; elle finit par être éclatante. La Fonction du poète ne laisse aucun doute à cet égard. La solitude et la nature, ces deux inspiratrices de la poésie byro-
Hélas ! d'un beau palais le débris est plus beau. Pour que la lune émousse à travers la nuit sombre L'ombre par le rayon et le n-ryon par l'ombre, Il lui faut la ruine à défaut du tombeau.
Voulez vous qu'une tour, voulez-vous qu'une église Soient de ces monuments dont l'âme idéalise
La forme et la hauteur, Attendez que de mousse elles soient revêtues, Et laissez travailler à toutes les statues
Le Temps, ce grand sculpteur !