‹ Byron et le romantisme français; essai sur la fortune et l'influence de l'œuvre de Byron en France de 1812 à 1850Chapitre 211 sur 322 · Constitutionnel du 13 octobre · texte numérisé non relu

Constitutionnel du 13 octobre

2. Nous touchons ici le fond de réalité qui sert de trame aux broderies du Commentaire et du Cours de littérature. Il y a quelqu'un qui est allé à Genève, qui a entendu parler de Byron dans les lieux mêmes où il avait passé, qui a lu là même quelques-unes de ses poésies. Mais ce quelqu'un»

anglais dont la vie était un mystère qu'on osait à peine sonder, mais dont les vers étaient un prodige qu'on ne pouvait se lasser d'admirer. Sachant avec quel dégoût je lisais les mesquines poésies de l'Empire, et avec quelle passion prophétique j'attendais comme lui la transfiguration de la poésie future, Louis m'adressait à Milly tout ce que le libraire européen de Genève, Paschoud, avait pu lui procurer du poète anglais1. Moi-même j'avais entendu confusément parler en Italie d'un jeune homme dont on ne savait pas bien exactement le nom, mais qui remplissait Londres de chuchotements sur sa ATie privée, d'étonnements sur son génie. On m'avait même cité quelques-uns de ses vers, dont le seul accent m'avait transporté dans un autre monde de poésie et

ce n'est pas Lamartine, c'est Vignet. Le poète s'est mis involontairement, pour ce qui regarde ces circonstances, à la place de son ami. Quant à l'apparition de Byron à la poupe de son yacht ou sur la grève du lac, c'est une pure illusion, explicable à trente ou quarante ans de distance, et que je ne crois pas avoir qualifiée à tort « d'hallucination rétrospective ». (Voir ci-dessus, chap. m, p. 56.)

1. Quels étaient ces ouvrages de Byron que Vignet adressa à Milly ? Les morceaux traduits et publiés dans la Bibliothèque universelle de Genève de 1817 et de 1818, savoir : extraits du I«r chant du Pèlerinage de Childe Harold, du Prisonnier de Chillon, du Corsaire, de Lara et du Giaour, les Plaintes du Tasse, le Siège de Corinihe, extraits du IVe chant de Childe Harold? ou l'édition anglaise de Galignani, Paris, 1818? Lamartine avait commencé en 1809, ce semble, à apprendre l'anglais ; il l'avait étudié avec assiduité pendant les années suivantes ; en 1811, il écrivait : « Je sais maintenant l'anglais, et passablement l'italien, mais beaucoup mieux la première de ces langues. )) (Voir Correspondance, t. I, pp. 58, 60, 120, 123, 166.) La même année il prononçait à l'Académie de Mâcon son discours de réception sur « les avantages de la communication des idées entre les peuples par la littérature ». (Voir l'analyse de ce discours dans Re3^ssié, la Jeunesse de Lamartine, pp. 128 et suiv.) « J'y ai mis, écrivait-il, ce que je sais d'italien, de grec, d'anglais surtout. » (Correspondance, t. I, p. 291.) Il n'y aurait rien d'invraisemblable à ce que Lamartine eût, dès la première heure, lu Byron dans le texte même. J'ai déjà dit (voir plus haut, p. 59) que je n'avais pu, à mon vif regret, obtenir de renseignements précis sur les éditions de Byron (texte ou traductions) qui ont appartenu à Lamartine, et qui se trouvent encore dans la bibliothèque du château de Saint-Point.

d'images1... Les premières pages de Byron qui tombèrent du ciel dans ma mansarde, le premier poème que je connus de lui, ce fut Childe Harold, Le poème m'était parvenu le soir : je n'attendis pas le jour suivant pour le lire. C'était une sombre nuit des derniers jours d'octobre. Les nuages, lourds et noirs comme des ailes de corneilles mouillées par les rafales d'hiver, couraient pesamment sur la lune ; le vent chargé de neige donnait des secousses au toit, des gémissements aux arbres dont les dernières feuilles mortes venaient frapper mes vitres comme des volées de chauves-souris aveugles ; un petit feu de ceps rouges couvait sous la cendre de mon foyer; la lampe de ma table oscillait au vent ; elle jetait des lueurs et des ombres fantastiques sur la page. Tout reposait dans la maison; je n'entendais que la respiration de mon chien couché à mes pieds sur la natte, ou plutôt je n'entendais plus rien que le poète dont cette nuit et ce silence recueillaient ainsi la voix entre lui et moi2. »

Là-dessus Lamartine s'engage dans une longue analyse de Childe Harold, coupée d'amples citations dont il emprunte le texte à la traduction de « son ami Pichot ». « Qu'on juge, conclut-il, de l'impression de pareils vers sur une âme de vingt ans qui n'avait jamais eu le pressentiment de cette poésie qu'en songe, et qui entendait pour la première fois dans une bouche humaine le cri de l'infini. L'aube du jour, quoique tardive dans cette saison, me trouva anéanti d'émotion sur ces pages. Toutes les fibres de ma propre imagination tremblaient à l'unisson de celles du poète. Je m'endormis de lassitude quelques heures, la tête sur le volume comme sur le sein d'un ami. A mon réveil, j'écrivis presque d'un seul jet

1. Lamartine n'avait fait, à cette date, d'autre séjour en Italie qu'à son premier voyage (juin 1811-avril 1812). Quand il en partit, c'est à peine si les deux premiers chants de Childe Harold venaient de paraître à Londres (29 février 1812). Il est bien invraisemblable qu'à Rome ou à Naples le jeune touriste ait entendu parler deByron, et qu'on lui ait lu de ses vers.

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