Manfred, acte I, se. n, trad. Pichot, I, p
How beautiful is ail this visible world !...
But we, who name ourselves its sovereigns, \ve
Half dust, half deitj^, alike unfit
To sink or soar, with our mix'd essence make
A conflict of its éléments, and breathe
The breath of dégradation and of pride,
Contending with low wants and lofty will...
J'appelais, je bravais le choc des éléments. Semblable à la sibylle en ses emportements, J'ai cru que la nature, en ces rares spectacles, Laissait tomber pour nous quelqu'un de ses oracles : J'aimais à m'enfoncer dans ces sombres horreurs '...
Mais si Lamartine reflète volontiers les images du poète anglais et lui emprunte ses couleurs, il sépare nettement sa cause de la sienne :
... Un jour que, plongé dans ma propre infortune, J'avais lassé le ciel d'une plainte importune, Une clarté d'en haut dans mon sein descendit, Me tenta de bénir ce que j'avais maudit ; Et, cédant sans combattre au souffle qui m'inspire, L'hymne de la raison s'élança de ma lyre. Gloire à toi dans les temps et dans l'éternité, Eternelle raison, suprême volonté î
1. Comparez Manfred, acte I, se. î. « Philosophie, connaissances humaines, secrets merveilleux, sagesse du monde, j'ai tout essayé, et mon esprit peut tout embrasser ; je puis tout soumettre à mon génie : inutiles études ! )) (Trad. Pichot, I, p. 334), et acte II, se. n : « J'aimais à fendre les vagues du torrent furieux, ou à voler sur les flots de l'océan courroucé ; j'étais fier d'exercer ma force contre ses courants rapides... je fixais les éclairs pendant les orages jusqu'à ce que mes yeux en fussent éblouis... Dans mes promenades rêveuses, je descendais au fond des caveaux de la mort pour étudier sa cause dans ses effets... Je consacrai mes nuits à apprendre les sciences secrètes oubliées depuis longtemps... Avec ma science s'accrut ma soif d'apprendre. » (Trad. Pichot, I, pp. 358-359) ; — Childe Harold, II, 3 et 4 : « Approche, fils de l'Aurore, viens, mais n'outrage pas cette urne sans défense. Regarde ces lieux qui sont le tombeau d'une nation, et qui jadis furent le séjour des Dieux dont les autels sont abandonnés... Regarde et pèse cette froide poussière avant qu'elle soit dispersée par les vents : cette urne étroite en dit plus que toutes les homélies. » (Trad. Pichot, III, p. 60) ; — et René : « Cependant, plein d'ardeur, je m'élançai seul sur cet orageux océan du monde, dont je ne connaissais ni les ports ni les écueils. Je visitai d'abord les peuples qui ne sont plus : je m'en allai, m'asseyant sur les débris de Rome et de la Grèce. . Je méditai sur ces monuments dans tous les accidents et à toutes les heures de la journée... Mais je me lassai de fouiller dans des cercueils où je ne remuais trop souvent qu'une poussière criminelle. »
Glorieux de mon sort puisqu'il est ton ouvrage, J'irai, j'irai partout te rendre un même hommage, Et, d'un égal amour accomplissant ta loi, Jusqu'aux bords du néant murmurer : <( Gloire à toi.
Il se pose en champion de l'espérance et de la foi contre le champion du doute et du désespoir. Byron bondit en apprenant qu'il avait été qualifié de « chantre d'enfer » par un jeune homme inconnu. « Un joli titre à donner à un homme pour avoir mis en doute qu'il y ait un lieu de ce genre ] ! » Mais, en France, lecteurs, poètes, critiques, confirmèrent à Lamartine, par opposition à Byron, le titre
1. (( Not actionable ! — Chantre d'enfer ! — By ** that's a speech, and
I won't put up with it. A pretty title to give a man for doubting if there be any such place ! » Lettre à Moore du 13 juillet 1820. (Byron, Letters and Journals, édition Prothero, 1898 et suiv., t. V, p. 51.) Byron n'avait pas lu lépître à lui adressée : il n'en avait eu connaissance que par une lettre de son ami Wedderburn Webster, qui se trouvait alors à Paris. Le 1er juin 1820, il écrivait à Moore : « He (Webster) asks me if I hâve heard of my « lauréat » at Paris, — somebody who has written a most sanguinary « Epître » against me ; but whether in French, or Dutch, or on what score, I know not, and he don't say — except that (for my satisfaction) he says it is the best thing in the fellow's volume. If there is anything of the kind that I ought to know, you will doubtless tell me. I suppose it to be something of the usual sort ; — he says he don't remember the author's name. )) (Ibidem, p. 34 ) Si l'on en croit Medwin, c'est seulement en 1821 ou 1822 que Byron lut l'épître de Lamartine. « Il y a ici, dis-je (c'est Medwin qui parle), une de mes connaissances qui a traduit un passage de Lamartine qui vous concerne ; je vous le montrerai
II vous compare à un aigle qui se nourrit de cœurs humains et s'abreuve de sang, etc. » — « Ah ! nous avons ici de la poésie harmonieuse, dit lord Byron. Je n'ai jamais lu les Méditations poétiques. Je serai bien aise de les voir. Apportez-les-moi demain. » Le lendemain je lui fis la traduction, qu'il compara avec l'original. Il dit que les vers étaient admirables, et qu'au total il les trouvait très flatteurs pour lui. « Dites -le à votre ami, me dit-il, et priez-le de ma part de faire mes comj^liments à M. de Lamartine, et de lui dire que je le remercie de ses vers. » (Conversations avec lord Bijronà Pise en 1821 et 1822, trad. Pichot, Paris, 1827, p. 236.) Lamartine ne demeura pas en reste de politesse ; en 1823, il fit hommage de ses œuvres à lord Byron. (Voir plus loin, p. 332.)
de chef de l'école spiritualiste et religieuse1, dans la possession duquel les Harmonies l'assoiront définitivement. En le recevant à l'Académie, Cuvier lui rappelait encore que, tandis qu'on avait vu dans Byron « l'Ange du désespoir », le monde avait salué en lui « le Chantre de l'espérance 2 ». L'attitude de Lamartine est fixée désormais. Ce serait une vue mesquine et fausse déjuger avec Blaze de Bury qu'il y a eu calcul de sa part, et qu'il a mieux aimé « être le premier entre les anges de lumière que le second entre les damnés 3 ». Mais il est naturel de croire que le contact avec Byron pendant la période préparatoire des Méditations, et à la veille de les lancer dans le public, a achevé de révéler Lamartine à lui-même. A la sinistre lumière de Manfred, il
1. Voir notamment YEpître à Lamartine de George Farey, que j'ai analysée plus haut, chap. v.
2. Cuvier dépeint l'effet produit par les premières Méditations « sur un grand nombre de ces êtres sensibles que tourmente l'énigme de ce monde... Les tristes abstractions de la philosophie les laissent froids comme elles ; ils ne se rassurent point avec ces esprits légers qui, dans l'impossibilité de résoudre ce terrible problème, cherchent à s'en distraire par l'insouciance et l'oubli, et ce grand poète de nos jours à qui vous avez départi avec tant de noblesse ce qui lui est dû d'éloge et de blâme, et qui n'a voulu voir dans notre univers que le temple du dieu du mal, ils repoussent avec effroi en lui l'ange du désespoir. En vous, Monsieur, ils ont salué d'un commun accord le chantre de l'espérance. » (Réponse au discours de réception de Lamartine, 1er avril 1830.) En 1836, Jules de Rességuier écrivait au poète :
A Byron, barde anglais, toi, poète de France, On te compare, ainsi que la belle espérance Au sombre désespoir, et c'est avec raison Que 1 univers a fait cette comparaison.
(A Lamartine, après la lecture de Jocclyn, dans les Œuvres de Lamartine, éd. de 1860, t. V, p. 4.)
3. « Le chantre des Méditations... s'était posé en croyant, ce qui ne l'empêcha point de se préoccuper toute sa vie de lord Byron, son rival en génie, en beauté, en renom, dont l'infernal magnétisme l'attire, et qu'il suivrait jusqu'aux abîmes si quelque chose ne lui soufflait au fond de lame qu'il vaut mieux être le premier entre les anges de lumière que le second entre les damnés. » (Blaze de Bury, Byron et leBuronisme, Revue des Deux Mondes du 1er octobre 1872.)
a reconnu et comme circonscrit ce fond de religion ou de religiosité qu'avaient déposé en lui les impressions de sa première enfance, que les lectures et les passions de sa jeunesse avaient pu recouvrir un moment, mais non submerger à jamais, et qui sera, quelques réserves qu'on puisse faire sur son orthodoxie, la base de son œuvre à venir.
Mais si Lamartine répudie la philosophie de Byron, s'il juge à l'occasion assez sévèrement son caractère 4, il reste et restera toujours ébloui par le prestige de l'homme, enchanté par le charme du poète, hanté par l'exemple de l'artiste. En 1823, au retour d'un pèlerinage à la Casa Saluzzi, d'où il était revenu enthousiasmé de la physionomie et de l'accueil « du premier poète de l'Angleterre et de l'époque 2 », J.-J. Coulmann envoyait à Gênes, en même temps que YEssai de Pichot, les œuvres de plusieurs célèbres écrivains français qui en faisaient hommage à l'auteur de Childe Harold.
1. (( Nous n'hésitons pas à déclarer qu'à nos yeux l'homme dont nous entreprenons d'écrire ici la vie est le plus grand poète lyrique et le plus grand poète épique de tous les modernes. Mais si nous le plaçons au nombre des grands esprits qui ont étonné et illustré la race humaine, nous n'hésitons pas à déclarer que c'est comme grand poète et non comme grand homme. » (Vie de Byron, Constitutionnel du 26 sept. 1865.) — « Il y a des hommes qui trouvent dans ces impossibilités, dans ces blasphèmes, dans ces ironies, le signe d'un esprit supérieur, un sublime et intrépide défi de la nature au sort, à Dieu ; nous n'y trouvons qu'un seul défi à la raison. Le bon sens manque à toute cette école qu'on a appelée de nos jours l'école satanique. Le courage ici-bas n'est pas de blasphémer, c'est de souffrir... En résumé, lord Byron restera dans l'esprit des hommes comme un de ces êtres fantastiques qui semblent créés par la magie plutôt que par la nature, qui éblouissent l'imagination, qui passionnent le cœur, mais qui ne satisfont ni la raison ni la conscience. » [Ibid., 2 décembre 1865.)