Voir ci-dessus livre II, ch. vi
Casimir Delavigne était du nombre, Lamartine aussi 4. Quand, en 1824, se répandit lanouvelle de la mort du poète guerrier, Mme de Lamartine n'osa pas l'annoncer à son fils. Elle était, dit-elle, « tout émue et toute tremblante, comme si c'était un malheur personnel 2 » î Partout où passe Lamartine, le souvenir de son grand contemporain le poursuit. A Ferrare, dans le cachot du Tasse, il écrit son nom sous celui de Byron 3. Sur les bords du Léman, en 1842, il évoque naturellement l'exilé qui s'y arrêta jadis :
Byron, comme un lutteur fatigué du combat,
Pour saigner et mourir sur tes rives s'abat.
On dit que, quand les vents roulent ton onde en poudre,
Sa voix est dans tes cris et son œil dans ta foudre.
Une plume de cygne enlevée à son flanc
Brille sur ta surface à côté du Mont Blanc 4 !
On l'a comparé cent fois à Byron 5 : il se plaît à suggérer lui-même de ces rapprochements qui flattent son âme aristocratique et glorieuse. Dans la biographie qu'il a écrite du poète anglais, rappelant la passion conçue par son héros à huit ans pour une petite fille d'Aberdeen, il s'empresse de se prévaloir d'une semblable précocité : « Je me souviens
1. <( Peu de jours avant de partir pour son dernier voyage, un jeune homme arriva à Gênes et lui apporta les hommages d'une foule d'hommes célèbres de France qui lui envoyaient leurs différents ouvrages. Delavigne, Lamartine, étaient du nombre. Chateaubriand brillait par l'absence, cela se conçoit. » (Marquise de Boissy (comtesse Guiccioli), Lord Byron jugé par les témoins de sa vie, Paris, 1868, II, p. 76 )
2. Le Manuscrit de ma mère, Paris, 1871, p. 264, à la date du 4 janvier
3. Premières Méditations : la Gloire, commentaire. 4 Ibid.: Ressouvenir du lac Léman.
5. Louis de Vignet est sans doute le premier qui ait fait la comparaison. A Chambéry, en 1819, il lisait à MUes de la Pierre et à Miss Birch des vers de Lamartine. « On l'a interrogé sur son ami dont il a fait un éloge exagéré, le comparant à un jeune poète anglais dont je ne sais pas bien le nom, mais qui écrit des poèmes fantastiques et mystérieux dune grande vogue en ce moment». (Le manuscrit de ma mère, journal de Mme de Lamartine, 4 sept. 1819, p. 226.)
moi-même d'un violent amour conçu à 10 ans pour une bergère de mes montagnes... Je l'aidais avec la sollicitude d'un amant à garder ses chevreaux sur les rochers de notre village *... » Qui peut savoir si l'exemple de Byron n'a pas eu quelque influence sur son attitude littéraire, sur sa préoccupation de se mettre à l'écart et au-dessus du romantisme, sur son horreur pour la profession d'homme de lettres, sur sa volonté bien arrêtée de n'être pas pris pour un auteur, mais pour un amateur ou un curieux de littérature -? Du moins voyait-il dans l'hôte de la villa Diodati et des palais de Ravenne ou de Venise l'idéal de ce grand seigneur fastueux, insouciant et prodigue qu'il avait toujours désiré d'être, et qu'il ne fut que trop, pour le repos et la dignité de sa vieillesse. Quand il partit pour l'Orient, il marchait sur les pas moins encore de Chateaubriand que de B3T011. Il s'embarqua à Marseille, comme lui à Gênes, pour voguer vers la Grèce. Au moment de lever l'ancre, il salua la terre natale d'un Farewell à la façon de Childe Harold, mais sur un ton plus attendri :
Adieu donc, mon vieux père. Adieu, mes sœurs chéries. Adieu, ma maison blanche à l'ombre du no3^er.