‹ Byron et le romantisme français; essai sur la fortune et l'influence de l'œuvre de Byron en France de 1812 à 1850Chapitre 222 sur 322 · Vie de Byron (Constitutionnel du 2 décembre · texte numérisé non relu

Vie de Byron (Constitutionnel du 2 décembre

2. Je ne puis abandonner les Premières Méditations sans signaler de curieuses analogies entre la Prière (1819) et la pièce des Hours of Idleness qui a pour titre : la Prière de la nature. J'indique ci-dessous les plus frappantes :

« L'homme confinera t-il la puissance de son Créateur sous des dômes gothiques de pierres croulantes? Ton temple est la face du jour; la Terre, l'Océan, le Ciel, sont ton trône sans limites. »

Voilà le sacrifice immense, universel !

L'univers est le temple et la terre est l'autel ;

Les cieux en sont le dôme, et ses astres sans nombre,

Ces feux demi-voilés, pâle ornement de l'ombre,

Dans la voûte d'azur avec ordre semés,

Sont les sacrés flambeaux pour ce temple allumés ;

Et ces nuages purs

Sont les flots de l'encens qui monte et s'évapore Jusqu'au trône du Dieu que la nature adore.

(( Père, je ne m'attache aux lois d'aucun prophète. Tes lois, elles se manifestent dans les ouvrages de la nature... »

Ame de l'Univers, Dieu, père, créateur,

Sous tous ces noms divers je crois en toi, Seigneur,

Et, sans avoir besoin d'entendre ta parole,

Je lis au front des cieux mon glorieux symbole.,.

« Je m'avoue corrompu et faible ; pourtant je prierai, car tu m'écouteras. O toi qui peux guider l'étoile errante par les royaumes inconnus de 'espace éthéré, qui apaises la guerre des éléments, toi dont je suis la main d'un pôle à l'autre, toi qui dans ta sagesse m'as placé ici-bas, qui peux, quand tu voudras, m'en retirer, ah ! tant que je foule ce globe

On s'en aperçoit aux réminiscences byroniennes qui flottent dans les Secondes Méditations et dans les Harmonies. Il ne faut pas s'attendre à en trouver de littérales. Les procédés de composition de Lamartine s'y opposent. Ce n'est pas un poète de cabinet qui travaille entouré de ses rayons et de ses livres. Il accueille l'idée quand et où elle vient, sur une grève, dans une promenade à cheval. Elle se présente à lui escortée d'une foule de mots et d'images qui se pressent,

terrestre, étends sur moi ton infinie protection. C'est vers toi, mon Dieu, vers toi que je crie !... »

Seul, invoquant ici son regard paternel.

Je remplis le désert du nom de l'Eternel,

Et celui qui du sein de la gloire infinie

Des sphères qu'il ordonne écoute l'harmonie,

Ecoute aussi la voix de mon humble raison,

Qui contemple sa gloire et murmure son nom.

Salut, principe et fin de toi-même et du monde ! ..

L'univers tout entier réfléchit ton image, Et mon âme à son tour réfléchit l'univers. Ma pensée, embrassant tes attributs divers, Partout autour de soi te découvre et f adore, Se contemple soi-même, et t'y découvre encore...

« Si, quand cette poussière sera rendue à la poussière, mon âme s'envole sur des ailes aériennes, oh ! comme alors ton nom glorieux, adoré, inspirera les chants de sa faible voix ! .. Vers toi j'exhale mes humbles accents, reconnaissant de toutes tes miséricordes passées, et j'espère, ô mon Dieu, que cette vie errante pourra à la fin revoler vers toi. » Oui, j'espère, Seigneur, en ta magnificence :

Témoin de ta puissance et sûr de ta bonté, J'attends le jour sans fin de l'immortalité. Hâte pour moi, Seigneur, ce moment que j'implore,

Réchauffe d'un regard de tes yeux tout-puissants Mon esprit éclipsé par l'ombre de mes sens, Et, comme le soleil aspire la rosée, Dans ton sein à jamais absorbe ma pensée !

Ce Byron humble, attendri et pieux, ce Lamartine adepte de la religion naturelle, sont singulièrement près l'un de l'autre. Mais il n'est pas indispensable de supposer une imitation directe pour expliquer cette rencontre entre gens qui ont également lu Rousseau, Voltaire et la Prière Universelle de Pope.

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s'appellent les uns les autres, et débordent en strophes improvisées ou en tirades magnifiques, comme un jet puissant, mais trouble, qu'il n'y a plus ensuite qu'à clarifier et à resserrer dans son cours, quand le poète veut bien s'en donner la peine. Lui-même serait embarrassé de dire ce qui est de son invention et ce qui provient, plus ou moins transformé, du riche fonds de sa mémoire. Ce torrent roule des paillettes arrachées à bien des sommets. Il en entraîne qui sont de Byron. Prenez cette strophe du Passé :

Ainsi des rives étrangères Quand l'homme, à Finsu des tyrans, Vers la demeure de ses pères Porte en secret ses pas errants, L'ivraie a couvert ses collines, Son toit sacré pend en ruines, Dans ses jardins l'onde a tari, Et sur le seuil qui fut sa joie Dans l'ombre un chien féroce aboie Contre la main qui l'a nourri.

Ne semble-t-elle pas garder quelques reflets du Good night qui figure au premier chant de Childe Harold : « Mon vieux château est désert ; le foyer est solitaire ; les ronces sauvages vont croître sur les murs... Peut-être mon chien gémira-t-il de mon absence, jusqu'à ce qu'une main étrangère vienne le nourrir; mais si je tardais longtemps à revenir dans ma patrie, il serait le premier à déchirer son ancien ami4. » Dans le Poète mourant, Lamartine développe le grand lieu

1. Childe Harold, chant I, strophes 2 et 9, trad. Pichot, III, pp. 16 et 18.

Deserted is my own good hall,

Its hearth is desolate ; Wild weeds are gathering on the wall, My dog howls at the gâte.

Perchance my dog will whine in vain Till fed by stranger hands ;

But long ère I corne back again,

He 'd tear me where he stands.

commun de la vanité de la gloire. Qui donc retiendra sur la terre l'âme prête à prendre son vol ?

Mais le temps? — Il n'est plus. — Mais la gloire? — Hé !

[qu'importe Cet écho d'un vain son qu'un siècle à l'autre apporte, Ce nom, brillant jouet de la postérité...

J'en atteste les dieux! depuis que je respire, Mes lèvres n'ont jamais prononcé sans sourire Ce grand nom inventé par le délire humain ; Plus j'ai pressé ce mot, plus je l'ai trouvé vide, Et je l'ai rejeté, comme une écorce aride Que nos lèvres pressent en vain.

C'est à trois strophes de Pope que Lamartine, de son propre aveu, doit l'idée et le mouvement général de sa pièce : elles ne lui ont pas fourni ce développement1. Peutêtre le souvenir de quelques stances amères de Don Juan

1 . Les trois strophes en question sont The dying Christian to his Soûl : « Vitale étincelle de céleste flamme, quitte, oh ! quitte cette enveloppe mortelle. Trembler, espérer, s'attarder, s'envoler, ô douleur, ô félicité de mourir ! Cesse, nature insensée, cesse la lutte, et laisse-moi dépérir pour vivre.

(( Ecoute ces murmures : Viens, âme sœur, disent les anges. Qu'est-ce qui absorbe mon être, me dérobe mes sens, clôt mes yeux, noie mes esprits, aspire mon souffle ? Dis, ô mon âme, est-ce donc là la mort ?

« Le monde recule ; il s'évanouit. Le ciel s'ouvre à mes yeux ; mes oreilles s'emplissent d'accords séraphiques. Prêtez-moi, prêtez-moi vos ailes ! Je monte ! Je m'envole I O tombe, où est ta victoire ? O mort, où est ton aiguillon ? »

Ce sentiment de délivrance, ces aspirations surnaturelles, ces espérances célestes, Lamartine les exprime aussi au début et surtout à la fin de son poème :

Ah ! qu'il pleure, celui dont les mains acharnées, S' attachant comme un lierre aux débris des années, Voit (sic) avec l'avenir s'écoulrer son espoir ! Pour moi, qui n'ai point pris racine sur la terre, Je m'en vais sans effort, comme l'herbe légère Qu'enlève le souffle du soir.

Un soupir ! un regret I inutile parole !

Sur l'aile de la mort mon âme au ciel s'envole ;

Je vais où leur instinct emporte nos désirs ;

sur le même motif a-t-il contribué à donner à son éloquence une âpreté qu'elle n'a pas d'ordinaire. « A quoi aboutit la gloire? s'écrie Byron. A remplir une certaine portion d'un papier bien incertain. Les uns la comparent à une colline dont le sommet se perd dans les nuages comme celui de tous les monts. Pourquoi les hommes écrivent-ils, parlentils, prêchent-ils? pourquoi les poètes consument-ils l'huile de leur lampe ? Pour obtenir, quand l'original ne sera plus que poussière, un mauvais portrait, un buste pire encore, et un nom ». La Solitude, avec son invocation aux glaciers :

Salut, brillants sommets, champs de neige et de glace ! Vous qui d'aucun mortel n'avez gardé la trace, Vous que le regard même aborde avec effroi, Et qui n'avez souffert que les aigles et moi !

avec ses visions de foudre frappant les pics, de vagues déroulant leurs crinières, semblables à des chevaux emportés, d'orages et de tempêtes où l'âme du poète recouvre sa splendeur et sa sérénité, relève par l'inspiration, l'accent, et plus

Je vais où le regard voit briller l'espérance ; Je vais où va le son qui de mon luth s'élance, Où sont allés tous mes soupirs !

Ces strophes de Pope avaient déjà été imitées par Lamartine, dans le Chrétien mourant (Premières Méditations) :

O toi, d'un feu divin précieuse étincelle,

De ce corps périssable habitante immortelle,

Dissipe ces terreurs : la mort vient t'affranchir !

Prends ton vol, ô mon âme, et dépouille tes chaînes !

Déposer le fardeau des misères humaines, Est-ce donc là mourir ?

On voit combien, dans le Poète mourant, les réminiscences sont plus vagues et plus flottantes, malgré l'aveu formel de Fauteur. (Voir le Commentaire) On se sent par là même enhardi à supposer qu'il a pu, pour peindre les désillusions du poète à sa dernière heure, s'inspirer de Byron. Il faut du reste, pour sentir plus nettement le rapport entre les deux morceaux, rapprocher de la pièce de Lamartine non seulement la strophe 217, que je cite d'après la trad. Pichot (2e éd., t. II, p. 166), mais dans leur ensemble les strophes 215 à 219 du 1er chant de Don Juan. Il va sans dire que les parties ironiques ou triviales du développement n'ont pas laissé de trace dans l'esprit du poète français.

d'un détail descriptif de celui qui fut par excellence le chantre de la solitude et de la nature tourmentée. Les Adieux à la mer1 rappellent inévitablement l'apostrophe que Childe Harold adresse à l'Océan au moment où il termine ses pérégrinations à travers le monde, passage cher entre tous à Lamartine, et dont les quelques strophes valaient, selon lui, tout un poème 2 :

Souvent, dans ma barque sans rame, Me confiant à ton amour, Gomme pour assoupir mon âme, Je ferme au branle de ta lame Mes regards fatigués du jour.

Comme un coursier souple et docile Dont on laisse flotter le mors, Toujours vers quelque frais asile Tu pousses ma barque fragile Avec l'écume de tes bords.

Ah ! berce, berce, berce encore, Berce pour la dernière fois, Berce cet enfant qui t'adore, Et qui depuis sa tendre aurore N'a rêvé que Tonde et les bois î

Aussi pur que dans ma paupière, Le jour pénètre ton flot pur, Et, dans ta brillante carrière, Tu semblés rouler la lumière Avec tes flots d'or et d'azur.

1. Voyez en particulier le fameux passage de Manfred, acte II, se. h : « Mes plaisirs étaient d'aller au milieu des déserts respirer l'air vif des montagnes couvertes de glaces, sur la cime desquelles les oiseaux n'auraient osé bâtir leur nid, et dont le granit sans gazon est fui des insectes aux ailes légères. J'aimais à fendre les vagues du torrent furieux, ou à voler sur les flots de l'Océan courroucé. . . Je fixais les éclairs pendant les orages jusqu'à ce que mes yeux en fussent éblouis, ou j'écoutais la chute des feuilles lorsque les vents d'automne venaient dépouiller les forêts. Tels étaient mes plaisirs : tel était mon amour de la solitude, que si les hommes dont je m'affligeais d être le frère se trouvaient sur mes pas, je me sentais humilié... » (Trad. Pichot, 2e éd., I, p. 358.)

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