Nouveau voyage en Orient, éd. de 1860, p
Aussi libre que la pensée, Tu brises le vaisseau des rois, Et dans ta colère insensée, Fidèle au Dieu qui t'a lancée, Tu ne t'arrêtes qu'à sa voix.
De l'infini sublime image, De flots en flots l'œil emporté Te suit en vain de plage en plage ; L'esprit cherche en vain ton rivage, Gomme ceux de l'éternité1.
On peut, sans trop s'aventurer, trouver une ressemblance entre le portrait qu'esquisse Lamartine, dans VHumanité de « la vierge qui s'épanouit », et celui que Byron a tracé de Zuléïka dans la Fiancée d'Abydos :
Comme un mélodieux génie De sons épars fait des concerts,
1. « Déroule tes vagues d'azur, majestueux Océan !... Que sont ces armements redoutables qui vont foudroyer les villes de tes rivages... ? Que sont ces citadelles mouvantes... ? Que sont-elles pour toi ? Un simple point... Glorieux miroir où le Tout-Puissant aime à se contempler au milieu des tempêtes, calme ou agité, soulevé par la brise, par le zéphyr ou par l'aquilon, glacé vers le pôle, bouillonnant sous la zone torride, tu es toujours sublime et sans limites , tu es l'image de l'éternité... Je t'ai toujours aimé, ô Océan! et les plus doux plaisirs de ma jeunesse étaient de me sentir sur ton sein, errant à l'aventure comme tes flots. . J'étais comme un de tes enfants, je me confiais gaiement à tes vagues, et jouais avec ton humide crinière comme je le fais en ce moment. )) (Childe Harold, IV, st. 179-184, passim ; trad. Pichot, 2e éd., III, pp. 310-313.) A ce souvenir vient se mêler celui d'une belle strophe du chant III de Childe Harold : « Me voilà donc de nouveau sur les mers I Les vagues bondissent sous mes pieds comme un coursier qui connaît son cavalier. Salut à leur mugissement !... » (Trad. Pichot, III, p. 161.) Ce dernier passage a inspiré plus directement quelques vers du Dernier Chant du Pèlerinage d Harold :
Que ce vent dans ma voile avec grâce soupire ! On dirait que le flot reconnaît mon navire, Gomme le fier coursier, par son maître flatté, Hennit en revoyant celui qu'il a porté. Oui, vous m'avez déjà bercé sur vos rivages, O vagues, de mon cœur orageuses images, Plaintives, sans repos, terribles comme lui î...
Une sympathique harmonie Accorde entre eux ces traits divers.
C'est, rendu moins hardi mais plus clair par la paraphrase, le trait même du poète anglais :
the Music breathing from her face,
The heart whose softness harmonized the whole * .
Mais où Ton saisit le mieux l'influence exercée par Byron sur Lamartine, c'est dans les poèmes italiens écrits de 1822 à 1828.
Une première fois, Lamartine avait parcouru l'Italie, dans son voyage de 1811-1812. Il avait vu Milan, Florence, Rome et Naples. Il en avait rapporté l'image de Graziella et les impressions que laisse sur un cœur de vingt ans la découverte de l'amour. Il avait été effleuré par les grandes idées qu'évoque la terre classique de la poésie et de l'histoire :
O de la liberté vieille et sainte patrie ! Terre autrefois féconde en sublimes vertus, Sous d'indignes césars maintenant asservie, Ton empire est tombé, tes héros ne sont plus!
Mais il se hâtait de lui redemander
Des souvenirs plus doux, des ombres plus heureuses,
1. Ce passage de la Fiancée d'Abydos est une des hardiesses de style qui avaient le plus choqué les premiers lecteurs français de Byron, une de celles aussi qui avaient fait la plus vive impression sur eux. « Music breathing from her face, image qui semble très affectée. Elle a cependant ses admirateurs, et cela ne doit point surprendre, car elle est de nature à enthousiasmer les uns et à paraître souverainement ridicule aux autres. » (Léon Thiessé, notes de sa traduction de la Fiancée d'Abydos, 1816, p. 117.) Dans son article de la Revue encyclopédique sur les œuvres de Byron, le même Thiessé rangea cette image, avec quelques autres, parmi « les rêves d'un esprit malade ». (T. V, 1820, p. 132.) Un autre critique déclarait qu'il n'avait point de musique dans son âme : Pichot releva le propos dans une note de sa traduction de la Fiancée d'Abydos. (Œuvres complètes de Byron, 2e éd., t. I, p. 321.) Il n'est pas étonnant que ces vers se soient gravés dans la mémoire de Lamartine.
Horace fuyant à Baïes les pompes de la cour d'Auguste, Properce et Tibulle y modulant les soupirs de l'amour sous les yeux de Cynthie ou de Délie4. Sur les plages de l'heureuse Campanie, toutes les voluptés avaient rempli ses yeux et son cœur. Il revint en Italie après son mariage, heureux, vibrant d'enthousiasme, mais plus grave et plus mûr. Il revit les sites, les monuments, les ruines que Byron avait admirés et chantés. Dans ses courses aux environs de Livourne, il arrêta plus d'une fois son cheval à la porte de la villa que le voyageur avait habitée, « pour y chercher la figure absente du grand poète qui avait consacré cette solitude 2 ». Il relut, de moitié sans doute avec Mme de Lamartine, ce IVe chant de Childe Harold, itinéraire et guide poétique de l'Italie, que bien d'autres pèlerins de ce temps ont emporté après lui dans leur mémoire ou dans leur valise. Quand il voulut à son tour épancher les sentiments qui s'amassaient dans son cœur en face des magnifiques tableaux que la nature et la civilisation déployaient devant lui, il s'inspira tout naturellement de ce modèle . Il ne suivit point dans le détail le poète anglais, mais il lui emprunta cet art, où tous deux ont excellé, d'élargir et d'enfoncer par la méditation les impressions des sens, de prolonger la vision par la pensée, et de mêler intimement les émotions humaines au spectacle des choses et aux évocations du passé.
Qu'est-ce que Poésie, ou Paysage dans le golfe de Gênes, que Éternité de la nature, brièveté de Vhomme, sinon des rêveries à la Byron, libres et flottantes comme les siennes, dérivant comme elles au courant des images extérieures et du sentiment intime, mais poussées par un autre souffle, et abordant au port, au lieu de s'aller perdre dans les tempêtes ? La ressemblance est plus sensible encore là où une vision plus
1. Premières Méditations : le Golfe de Baïa. La pièce est datée par Lamartine de 1813.