Harmonies : commentaire de l Hymne de la Nuit
nette suggère une méditation plus précise. La liberté, ou une nuit à Rome, est un fragment byronien. Childe Harold, — après René, il ne faut pas l'oublier, — avait erré parmi les ruines de Rome où venait s'asseoir à leurs côtés « le Génie des souvenirs ». Il avait rêvé au clair de lune dans l'enceinte du Colisée : « Lorsque la lune commence à monter dans l'horizon et s'arrête sur le dernier des arceaux, lorsque les étoiles étincellent à travers les fentes des pierres, et que la brise légère de la nuit balance dans les airs la forêt qui couronne ces murs grisâtres, semblable au laurier sur le front chauve du premier César, lorsqu'une douce lumière est répandue autour de nous sans nous éblouir, alors les ombres des morts se lèvent dans cette enceinte magique : des héros ont marché sur ces pierres, c'est leur poussière que nous foulons sous nos pas1. » Lamartine évoque ces illustres fantômes :
Comme l'astre adouci de l'antique Elysée,
Sur les murs dentelés du sacré Colisée
L'astre des nuits, perçant des nuages épars,
Laisse dormir en paix ses longs et doux regards ;
Le rayon qui blanchit ses vastes flancs de pierre
En glissant à travers les pans flottants du lierre,
Dessine dans l'enceinte un lumineux sentier :
On dirait le tombeau d'un peuple tout entier
Où la mémoire, errant après des jours sans nombre,
Dans la nuit du passé viendrait chercher une ombre.
Il salue Rome des mêmes cris d'admiration et d'amour. Il évoque le nom sacré de la Liberté que le pèlerin avait fait
1. Childe Harold,lN, 144, trad. Pichot, III, p. 296 : But when the rising moon begins to climb Its topmost arch, and gently pauses there ; When the stars twinkle through the loops of time, And the low night breeze waves along the air The garland-forest, which the grey walls wear, Like laurels on the bald first Csesar's head ; When the light shines serene, but doth not glare, Then in this magie circle raise the dead : Heroes hâve trod this spot — 'tis on their dust ye tread.
retentir sur tant de rivages. La Perte de VAnio appelle des comparaisons du même genre. Le fleuve qui tout soudain a disparu dans les entrailles de la terre, déparant un site admirable, dépouillant de son charme immémorial un paysage historique, éveille dans lame du poète, avec le regret d'une beauté naturelle perdue, la pensée des grands hommes qui avaient passé sur ces bords, lui rappelle la vanité des empires et de la puissance, et, par une démarche naturelle, l'amène à un éloge enthousiaste de l'Italie :
Italie ! Italie ! ah ! pleure tes collines
Où Thistoire du monde est écrite en ruines ;
Où l'empire, en passant de climats en climats,
A gravé plus avant l'empreinte de ses pas...
Terre que consacra l'empire et 1 infortune,
Source des nations, reine, mère commune,
Tu n'es pas seulement chère aux nobles enfants
Que ta verte vieillesse a porté dans ses flancs ;
De tes ennemis même enviée et chérie,
De tout ce qui naît grand ton ombre est la patrie !
Faut-il citer ici tous les passages du même mouvement et du même ton que l'on retrouvera sans peine au IVe chant de Childe Haroldl Est-il besoin de rappeler que, pour le pittoresque, le poème de Lamartine peut rivaliser avec la description de la cascade du Velino, pour l'inspiration et l'élan passionné avec l'apostrophe à l'Italie :
Italia ! o Italia ! thou who hast The fatal gift of beauty1...
ou avec l'invocation à Rome :
1. Childe Harold, IV, 42, trad. Pichot, III, p. 251 : « O Italie, tu as reçu le don fatal de la beauté, qui est devenu pour toi une source de malheurs ; la douleur et la honte ont sillonné ton front jadis si radieux, et tes annales sont gravées en caractères de flammes. Pourquoi les dieux ne t ont-ils pas douée de moins d'attraits ou de plus de force pour défendre tes droits et repousser au loin les brigands qui viennent en foule répandre ton sang et se baigner dans les larmes que t'arrachent tes infortunes, etc. »
O Rome ! my country ! city of the soûl ! The orphans of the heart must turn to thee, Lone mother of dead empires1 !...
Il y a ici autre chose qu'une rencontre fortuite : il y a émulation généreuse d'un génie qui se mesure avec un autre; croyons-en Lamartine lui-même écrivant à Virieu : « Je suis confondu que tu ne trouves pas mes vers sur Tivoli à ton plein gré. Je trouve que c'est le seul morceau par lequel je voudrais lutter avec lord Byron : Italie! Italie! etc. Mais on se trompe sur soi-même2. »
Il avait commis une erreur de ce genre quand il voyait dans ce Dernier chant du Pèlerinage dHarold, commencé au lendemain de la mort de lord Byron, « le meilleur morceau de poésie qu'il eût fait, et peut-être de l'époque3 ». Le sujet et le titre annonçaient un pastiche de la poésie byronienne, mais ce pastiche même laisse beaucoup à désirer. On y trouve un luxe de romanesque et de mise en scène qui dissimule mal la pauvreté du fond et la faiblesse de la conception psychologique. Passe pour les adieux de Harold à Lena : on pouvait y voir une transposition, — peu flatteuse d'ailleurs pour l'héroïne, — des adieux de Byron à Teresa Guiccioli4.
1. Childe Harold, IV, 78, trad. Pichot, III, p. 267 : « O Rome ! patrie de mon choix, cité chère à mon âme ! mère abandonnée des empires détruits ! que les hommes dont le cœur est orphelin viennent te contempler, et qu'ils renferment dans leur cœur leurs légères infortunes ! que sont nos malheurs et nos souffrances ? venez voir ces cyprès, venez entendre ces hiboux, venez fouler sous vos pas ces trônes brisés et les débris des temples, vous dont les agonies sont des douleurs d'un jour : un monde est à nos pieds, aussi fragile que nous mêmes, etc. »