‹ Byron et le romantisme français; essai sur la fortune et l'influence de l'œuvre de Byron en France de 1812 à 1850Chapitre 225 sur 322 · Ibidem, lettre à Virieu du 6 juin 1825, t. II, p · texte numérisé non relu

Ibidem, lettre à Virieu du 6 juin 1825, t. II, p

4. Lamartine, quelque temps après la mort de Byron, fit à Rome la connaissance de la comtesse Guiccioli. Il se trouva sur son passage à une

Passe encore pour l'épisode du combat naval, puisqu'aussi bien le sloop qui portait Byron de Céphalonie à Missolonghi faillit être capturé par un vaisseau turc. Mais la reconnaissance mélodramatique, sur le navire incendié, d'une Adda, fruit des amours de Byron et de quelque belle Grecque en 1811, mais la visite au monastère d'Aracynthe, mais le songe surtout, ce songe apocalyptique où, dans la vallée de Josaphat, Harold, au moment de subir le jugement dernier, doit choisir entre les deux urnes qui contiennent sa destinée sous la forme du fruit de l'arbre de la vie, ou du serpent, symbole du mal, tout cela sent l'artifice, et donne une impression de bizarrerie plus que de grandeur. Combien la simple vérité sur les derniers jours de lord Byron, commentée par un grand poète, eût été plus belle et plus émouvante !

Faute plus grave encore, le caractère véritable du personnage est singulièrement altéré, au point d'en être méconnaissable. Lamartine, au début, suit encore d'assez près le portrait tracé dans Childe Harold. Le pâle jeune homme dans la bouche duquel se mêlent des paroles d'amour et de mépris, le voluptueux blasé qui, pour échapper à l'ennui, va chercher la gloire et surtout les dangers sur une plage loinfête donnée par le prince Torlonia. « J'avais, dit-il, des motifs pour éviter cette rencontre ; quelques vers de moi, dans le cinquième chant de Childe Harold, qui venait de paraître, dépeignaient cette femme séduisante en Aspasie vénitienne, enchaînant dans ses colliers de perles vénales le génie et la vertu d'un grand homme. C'était une calomnie involontaire de l'imagination. » La comtesse lui pardonna, lui accorda son amitié et lui raconta comment elle avait aimé Byron. (Vie de Byron, dans le Constitutionnel du 16 novembre 1865.) Lorsque, vers 1856, Lamartine eut l'idée d'écrire une biographie de son grand rival, il demanda à la comtesse, devenue marquise de Boissy, de lui faire le portrait de lord Byron. Il reçut d'elle, en réponse, une lettre que l'on trouvera au tome Ier, chap. ii, de Lord Byron jugé par les témoins de sa vie. Les jugements portés par Lamartine sur Byron dans le n° XVI du Cours de littérature soulevèrent les protestations de la marquise. Quant à la Vie de Byron, elle la jugea ainsi : « Les sentiments qu'elle excite sont l'étonnement et le regret... La vérité historique y est complètement absente ou défigurée. )> (Lord Byron, etc , I, pp. 2 et 34.)

taine, c'est bien le héros de Byron, et Byron lui-même. Mais peu à peu une autre figure s'interpose entre celle-là et Lamartine, l'image d'un Harold en qui la connaissance du néant des choses redouble l'aspiration à l'immortalité, qui cherche Dieu, et qui le cherche avec la ferveur de ceux qui l'ont déjà trouvé :

J'ai toujours dans mon sein roulé cette pensée ;

J'ai toujours cherché Dieu !.

Ah ! j'aurais dû peut-être, humblement prosterné, Le recevoir d'en haut tel qu'il nous fut donné, Et, courbant sous ma foi ma raison qui l'ignore, L'adorer dans la langue où l'univers l'adore.

C'est ce Dieu, quel qu'il soit, qu'au monastère d'Aracynthe Harold interroge sous les voûtes du sanctuaire et supplie de dissiper ses derniers aveuglements :

Que j'entende un seul mot !... un soupir seulement ! Un soupir suffirait pour éclairer mon doute.

Jusqu'aux lueurs de l'aube il attend, le front dans la poussière, la réponse qui ne vient pas. Tant de patience et d'humilité n'entrait pas dans le cœur de l'auteur de Manfred1.

1. Il faut dire à la décharge de Lamartine que ce Byron agenouillé et contrit n'était peut-être pas entièrement de son invention. Des gens qui pouvaient passer pour « bien informés » rapportaient vers 1825 sur l'auteur de Childe Harold des histoires quasi édifiantes. Telle cette anecdote qu'on trouvera au tome V (pp. 48 et suiv.) de la 2e édition (Paris, 1826) du Voyage en Grèce de Pouque ville. Un capucin d'Athènes, le père Paul d'Yvrée, lui avait raconté une scène qui s'était passée lors du séjour du poète anglais dans cette ville. Byron, dans de précédents entretiens avec le religieux, s'était déclaré athée. Un jour, il vint demander au P. Paul de lui permettre d'habiter une cellule, et de l'arracher à l'ennui qui empoisonnait ses jours. Il lui dit sa tristesse, sa haine contre l'Angleterre ; il protesta qu'il n'était pas athée et qu'un athée est impossible à trouver. « Les passions peuvent susciter des doutes, mais quand l'athée s'interroge, l'évidence d'un Dieu confond son incrédulité, et la vérité du sentiment qui remplit sa pensée l'absout du crime d'athéisme. » Il demanda au père de lui faire don d'un crucifix. « Je

Ce n'est point Byron que Lamartine a peint, c'est luimême, au lendemain de cette crise de désespoir où il avait connu un moment l'aridité du cœur, le doute, la révolte, d'où il était sorti plus disposé que jamais à croire et à adorer. En 1819, il avait entrepris de convertir Byron vivant ; en 1825, il essaya de le sauver après sa mort. Voilà pourquoi il a inventé ce songe bizarre, qui est comme une renonciation, trop tardive, hélas! de Byron à son incrédulité passée. Du moins cet acte de bonne volonté in extremis justifie-t-il le doute que le poète laisse planer à dessein sur le sort de son personnage dans l'autre monde. Partagé entre l'admiration que lui inspire l'homme de génie et l'horreur que lui cause le fanfaron d'impiété, il s'applique à effacer cette tare, et retaille tant bien que mal la pensée de Byron aux dimensions de la sienne. « On peut être soi sous le nom d'un autre, » protestait-il dans l'avertissement de Harold. C'est justement de quoi souffre son poème. Son équivoque héros n'est ni une création de la poésie ni une image de la réalité. Nous préférons Lamartine quand il parle pour son propre compte, ou Byron quand il est vraiment lui1.

l'offris à Byron, en lui disant : Voilà le consolateur des infortunés ! Il le prit avec transport, et, le baisant plusieurs fois, il ajouta avec des yeux baignés de larmes : « Mes mains ne le profaneront pas longtemps, et ma mère sera bientôt le gardien de votre précieux souvenir. » Pouqueville avait puisé cette anecdote dans les Souvenirs de la Grèce pendant la campagne de 1825, par H. Lauvergne, médecin de la marine royale de France. (Paris, 1826, Note sur lord Byron, pp 233 et suiv.)Un détail assez curieux tendrait à faire supposer que Lamartine a cru réellement à une conversion de Byron. C'est le titre donné dans la première édition des Lectures pour tous (Paris, 1854) à la IIe méditation (l'Homme), Elle est adressée A Lord Byron, poète anglais, alors irréligieux. Mais il ne faut pas oublier que, de l'aveu de Lamartine lui-même, le Dernier chant du Pèlerinage d'Harold a été écrit « dans une intention religieuse », à savoir « de montrer la nécessité d'une foi venue d'en haut ». {Lettre à Fréminville, septembre 1825.) Le sujet ainsi compris, la transformation morale du héros s'imposait. On sait qu'elle ne fut pas du goût de tout le monde. (Voir l'article du Globe du 6 août 1825, cité ci-dessus, ch. iv, p. 126.) 1. Lamartine, vers la fin de sa carrière, a jugé sans indulgence cette

Une fois seulement dans tout le poème l'inspiration byronienne et la poésie de Lamartine se trouvent adéquates l'une à l'autre. De là cent vers magnifiques, qui valent les meilleurs des Nouvelles Méditations et des Harmonies, et qui appartiennent de droit au groupe contemporain de ces rêveries sur la nature et sur les ruines dont nous parlions tout à l'heure :

Triomphe, disait-il, immortelle nature, Tandis que devant toi ta frêle créature, Elevant ses regards de ta beauté ravis, Va passer et mourir ! Triomphe ! tu survis !...

Le gland meurt, l'homme tombe, et tu ne les vois pas ! Plus riante et plus jeune au moment qu'il expire, Hélas ! comme à présent tu semblés lui sourire, Et, t'épanouissant dans toute ta beauté, Opposer à sa mort ton immortalité !

On reconnaît en son fond le début du IIe chant de Lara : « Homme immortel ! admire les beautés de la nature, et dis dans la joie de ton cœur : « Tout cela est à moi! » Admireles pendant qu'il est permis à tes yeux charmés de les voir encore : un jour viendra où elles ne t'appartiendront plus. Quels que soient les regrets qui s'exhalent sur ta tombe muette, les cieux et la terre ne t'accorderont pas une larme ; aucun nuage ne deviendra plus sombre, aucune feuille ne tombera plus tôt, aucun zéphyr ne soupirera pour toi, mais les vers rampants s'empareront de leur

production de sa jeunesse. Parlant dans le Cours de littérature, à propos de M. de Marcellus, de l'enthousiasme avec lequel les poètes français de 1825 chantèrent la mort de Byron, il ajoute : « Je publiai moi-même le poème du cinquième chant de Childe Harold, imité assez servilement du beau poème de lord Byron. Mon enthousiasme était médiocre comme un pastiche, mon succès fut médiocre aussi : je fus puni d'avoir feint un engouement qui n'était pas sincère. » Je cite d'après le texte des Souvenirs et Portraits, t. II, p. 67.

pâture, et prépareront tes dépouilles à fertiliser la terre1. »

Quoi donc ! n'aimes-tu pas du moins celui qui t'aime ?

N'as-tu point de pilié pour notre heure suprême?

Ne peux-tu, dans l'instant de nos derniers adieux,

D'un nuage de deuil te voiler à mes yeux ?

Mes yeux moins tristement verraient leur dernière heure,

Si je pensais qu'en toi quelque chose me pleure,

Que demain la clarté du céleste rayon

Viendra d'un jour plus pâle éclairer mon gazon,

Et que les flots, les vents et la feuille qui tombe

Diront : « Il n'est plus là; taisons-nous sur sa tombe. »

Mais non, tu brilleras demain comme aujourd'hui !

Mais il n'y a point d'amertume dans ces adieux que le poète adresse à la nature. Il y a plutôt une sorte de dilettantisme qui lui fait goûter plus vivement la beauté des choses au moment où il va se séparer d'elles, et il trouve pour exprimer le charme dont il est ravi les images les plus tendres et les plus brillantes :

Adieu, soleils flottants dans l'azur de l'espace î Jours rayonnants de feu, nuits touchantes de grâce I Arbres qui balancez d'harmonieux rameaux î Bruits enchantés des airs, soupirs, plaintes des eaux ! Ondes de l'océan, sans repos, sans rivages, Vomissant, dévorant l'écume de vos plages! Voiles, grâces des eaux qui fuyez sur la mer î...

Surtout il écarte la vision brutale de la fin. Il spiritualise cette poussière qui va retourner aux éléments, non pas à la grossière argile, mais à ce qu'il y a de plus subtil, de plus

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