‹ Byron et le romantisme français; essai sur la fortune et l'influence de l'œuvre de Byron en France de 1812 à 1850Chapitre 230 sur 322 · Souvenirs et Portraits · texte numérisé non relu

Souvenirs et Portraits

4. (( On doit convenir que s'il y a dans la poésie moderne un genre libre..., c'est le poème lyrique tel que l'a entendu Byron, tel que Fa réalisé chez nous Lamartine. » (Ch. Labitte, Poetœ Minores, dans la Revue des Deux Mondes de 1843, t. III, p. 108.)

5. (( Ces nuits-ci j'ai arrêté définitivement le plan démon vaste poème... Voici donc: La scène s'ouvre peu de jours avant le dernier jour. Un jeune homme est assis parmi les ruines d'une ville sans nom, inconnu aux autres hommes qui sont en petit nombre. Il leur raconte son histoire. Il était avant la création de la terre. Il fut chargé, après la chute de l'homme, d'être le gardien d'une des filles d'Eve, la plus belle œuvre du Très-Haut. Il s'enflamme pour elle, il souhaite d'être homme et de la posséder au prix même de la mort. Dieu lui accorde dans sa colère l'objet

si, cette même année justement, Moore n'avait publié ses Amours des Anges et Byron son Heaven and Earth1 ? s'ils n'avaient sollicité son imagination de s'exercer à son tour sur le chapitre iv de la Genèse : « Les enfants de Dieu, voyant que les filles des hommes étaient belles, prirent pour femmes celles qui leur avaient plu... Or, il y avait des géants sur la terre. Car depuis que les fils de Dieu eurent épousé les filles des hommes, il en sortit des enfants fameux et puissants dans le siècle2! » Ainsi, jusqu'au terme même, ou peu s'en faut, de la carrière poétique de l'auteur des Méditations, on ne peut aborder aucune de ses grandes œuvres sans être induit à des rapprochements passagers ou à une comparaison en règle avec son illustre rival.

de ses vœux ; il le fait homme, mais le condamne à perdre l'objet de son amour et à ne le rejoindre dans le ciel que lorsqu'il aura été purifié par plusieurs vies et plusieurs morts méritoires, etc. )) (Lettre à Virien, de Montarlot, 12 décembre 1823, Correspondance, t. II p. 254)

1. Tout au moins pour ce qui regarde les Amours des Anges, nous avons une demi-confidence de Lamartine : « Thomas Moore, Irlandais d'un grand talent aussi, venait de publier (en 1823) les Amours des Anges et Lalla Rookh, poèmes indiens. Il était alors à Paris, jouissant dans un applaudissement universel de la fleur et de la primeur de son talent. Je le voyais souvent chez Madame la duchesse de Broglie, fille de Mme de Staël, et femme dont la beauté, la vertu, l'enivrement mystique et la piété céleste devaient ravir le poète irlandais et faire croire à la sœur des anges que Vigny voulait créer pour type idéal des amours sacrés. Gela répondait au temps où la piété de Chateaubriand et d'autres poètes confondait le ciel et la terre dans les mêmes adorations. Moi aussi je rêvais alors un grand poème ébauché seulement depuis, la Chute d'un Ange, qui devait former un épisode d'une œuvre en 24 chants, pendant que Vigny, moins ambitieux mais plus heureux, donnait au public son Eloa, sous le titre de mystère. » (Souvenirs et Portraits, t. III, p. 146.)

2 En voyant Cédar, les contemporains pensèrent aussitôt à Byron. Au lendemain de la publication de la Chute d'un Ange, Mmo de Girardin écrivait à Lamartine : « Que votre poème sera beau î Gomme je le comprends bien ! Quelle sublime pensée ! Quand votre ange aura achevé ses dix expiations, vous donnerez au poème général cette épigraphe, n'est-ce pas?

L'homme est un dieu tombé qui se souvient des cieux. Pourquoi cet ange ne serait-il pas lord Byron ? » (18 août 1838, Lettres à Lamartine , p. 167.)

En somme, Lamartine a connu Byron trop tard, — fort heureusement du reste, — pour que le poète anglais pût asservir sa pensée et modifier le fond déjà constitué de sa nature morale, juste au moment qu'il fallait pour couper court aux indécisions de son caractère mobile, et en lui montrant ce qu'il ne voulait pas être, lui faire choisir définitivement ce qu'il serait. Au contact du doute et du pessimisme de Byron, il s'est senti plus fortement qu'il n'avait fait jusque-là optimiste et croyant; mais s'il a condamné les idées de Fauteur de Manfred, il est resté pendant toute sa vie préoccupé de sa personne et de son œuvre. Il a voulu mettre au service du bien les mêmes dons que Byron avait voués à la glorification du mal. En le lisant, en l'étudiant, en l'imitant librement, il a développé le goût inné en lui de la grande poésie de la nature et de l'âme. De l'élégie personnelle, tendre, rêveuse, mélancolique, un peu étriquée, du discours en vers à la Voltaire, il s'est élevé, dans les Secondes Méditations et dans les Harmonies, aux plus hautes régions du lyrisme descriptif et philosophique; il y a répandu une atmosphère de sérénité, comme Byron y avait semé l'orage et la foudre ; il a, dans ses poèmes, imaginé une forme nouvelle chez nous, imprévue et grandiose de raconter l'homme à l'homme. Il n'y a ici ni maître ni disciple : il y a affinité et rivalité de génie. Lamartine, dans sa vieillesse, avait, dans son cabinet de Saint-Point, en face de lui les portraits de sa mère et de sa fille, derrière lui le portrait de lord Byron j .

1. « Il y a bien des années, vers la fin d'un jour de septembre 1856, au château de Saint-Point, un ami entra sous un caveau cintré, le cabinet de Lamartine... Derrière le poète, un portrait de lord Byron ; en face, aux deux côtés de la cheminée, les portraits de sa mère et de sa fille semblaient lui sourire... » (Ch. Alexandre, Souv. sur Lamartine, pp. 345- 346.)

Celui-là aussi était un portrait de famille, — de la famille intellectuelle, — celui d'un frère aîné qui aurait achevé prématurément une carrière tourmentée et orageuse, un de ces brillants « mauvais sujets » dont on excuse les folies parce qu'ils en ont été les victimes, dont les erreurs ont servi de leçon, mais avec qui Ton est néanmoins flatté, tout vertueux qu'on est, de s'entendre dire qu'on a un air de ressemblance.

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