CHAPITRE IX
Ni sur Hugo, malgré un engouement passager, ni sur Lamartine, en dépit d'une admiration qui a duré autant que sa vie, l'influence de Byron ne s'est exercée d'une manière souveraine, contrariée qu'elle était par l'indéfectible optimisme, — foi dans le progrès incessant de l'humanité ou fidélité inébranlable aux convictions et aux espérances spiritualistes, — qui est le fond de leur nature. D'autres étaient prédisposés à la recevoir, soit qu'ils eussent apporté avec eux cet ennui de vivre que le poète anglais a traîné de climat en climat, soit qu'ils tendissent comme lui, par le désordre des passions et l'abus des plaisirs, à la stérilité du cœur; et, si elle n'a pas produit sur eux des effets également durables, on peut dire néanmoins qu'ils l'ont pleinement subie. C'est le cas d'Alfred de Vigny, et celui d'Alfred de Musset.
Quand Vigny a-t-il lu pour la première fois le poète dont, plus que de tout autre, la pensée devait se mêler à la sienne? C'est, selon toute vraisemblance, au cours de l'année 1819. Dès 1818, nous le savons, la publication à Paris de l'édition Galignani avait mis l'œuvre de Byron à la portée des lecteurs français qui pouvaient aborder le texte original. Vigny, dans sa jeunesse, avait étudié l'anglais, mais rien ne prouve qu'à cette époque du moins il fût assez versé dans la langue pour déchiffrer couramment et sans aide Childe Harold ou le
Giaour. Les premières livraisons de la traduction Pichot ne furent mises en vente que dans la seconde moitié de 1819. Fait plus important encore, c'est en août 1819 qu'un parent d'Alfred de Vigny1, le baron Bruguière de Sorsum, publia dans le Lycée français la première traduction de Parisina 2,
1. Vigny le recommande en cette qualité à Victor Hugo dans une lettre datée de Bordeaux, 3 octobre 1823 : « Je ne sais si Emile (Deschamps) ou moi nous vous avons parlé de M . de Sorsum : c'est un homme plein de simplicité et de mérite, un de mes parents et beau-père de M. de Montlivault (le comte James de Montlivault, cousin d'A. de Vigny et ancien colonel de 55° régiment de ligne où le poète était capitaine). Il m'écrit de Paris, où il est, tout exprès pour avoir votre adresse et pour que je lui procure l'occasion de vous voir. Je vous en prie, aimez-le pour moi, et qu'il vous dise de ses vers, je n'aurai pas besoin de vous dire d'en être enchanté. » (Correspondance, 1816-1863, Paris, 1905, p. 6.) M. de Sorsum né à Marseille en 1773, mourut à Paris le 7 octobre 1823. Entre autres ouvrages, dont plusieurs traductions de l'anglais, il laissa des Chefsd'œuvre de Shakespeare, traduits en vers blancs, en vers rîmes et en prose, suivis de Poésies diverses, qui furent publiés après sa mort, en 1826, par les soins de Chênedollé. Vigny annonça ce recueil dès 1824 dans un article de la Muse française, intitulé : Œuvres posthumes de M. le baron de Sorsum. (T. II, p. 62. )
2. Parisina, poème traduit de l'anglais de lord Byron par B. S. (Lycée français, 5e et 6e livr , août 1819, 1. 1, pp. 215 et suiv., 263 et suiv.) M de Sorsum inséra encore dans le Lycée d octobre 1819 une Traduction (en vers) du poème de lord Byron intitulé Darkne.sse (sic), les Ténèbres (9e livr., I, pp. 385 et suiv.). Le t. III du Lycée contient une traduction en prose d'extraits de Manfred, cette fois sans signature. (3e livr., janvier 1820, pp. 120 et suiv. ; 5e livr., février 1820, pp. 225 et suiv.) Concurremment avec les traductions de Bruguière de Sorsum et le texte original, Vigny se servait de la traduction Pichot. M. Léon Séché possède un portrait de Byron, simple gravure encadrée d'une baguette d'ébène ciselé, qui était suspendue au Maine-Giraud dans le cabinet d'étude du poète. Cette gravure, visiblement découpée dans un livre in-8°, n'est autre que le portrait de Byron, placé en tête du 1er volume de la traduction Chastopalli (1820-1822), qui reproduit le type dessiné par Harlowe en 1817. Vigny a eu certainement cette traduction entre les mains En effet, au cours de l'article du Conservateur littéraire (décembre 1820), dont il sera question plus loin, il cite dans son texte ces deux vers de Manfred:
Shall my soûl be upon thine With a power and with a sign.
Il les traduit aiusi en note : « Mon âme pèsera sur la tienne avec un
et par une coïncidence remarquable, Vigny lui-même date de cette année précisément la Femme adultère, qui porte les traces indiscutables d'une lecture toute fraîche du poème anglais. On objectera, il est vrai, Héléna, publiée en 1822, en même temps que la Femme adultère, mais reportée par Vigny, dans son Journal, à sa vingtième année, soit à 1816 4. Or Héléna est un poème tout byronien, où se mêlent des réminiscences du Corsaire et du Siège de Corinthe, de Childe Harold et du Giaour. Le nombre même de ces imitations et la multiplicité des sources ne permettent guère de croire que Vigny eût une connaissance si étendue et si précise du poète anglais en un temps où personne, pour ainsi dire, ne l'avait lu en France. Sainte-Beuve, en se fondant sur les circonstances historiques, retarde jusqu'en 1821 la composition d! Héléna 2. M. Ernest Dupuy, qui maintient contre Sainte-Beuve la date donnée par Alfred de Vigny, est obligé de reconnaître que le poème a dû être tout au moins repris et remanié à la veille de la publication3.
Sans entrer dans le détail d'une discussion qui a trouvé sa place ailleurs4, il est permis de supposer de la part du poète une erreur qui ne serait du reste pas unique dans son
pouvoir et un signe redoutables. » L'épithète soulignée vient en droite ligne de la traduction Pichot, sur laquelle il n'est pas douteux que Vigny a copié la sienne. De même quelques vers d' Héléna, imités du Corsaire, et qu'on trouvera plus loin, serrent le texte francisé de beaucoup plus près que le texte original.
1. « Héléna est un essai fait à dix-neuf ans. )) (Journal dun poète, Paris, 1882, p. 278.)
2. Voir son article sur Alfred de Vigny dans la Revue des Deux Mondes du 15 avril 1864, recueilli au t. VI des Nouveaux Lundis.
3. Les Origines littéraires dA. de Vigny (Revue d'histoire littéraire de la France, 1903, 3e livr., p. 375 ; recueilli dans la Jeunesse des Romantiques, Paris, 1905 ) J'aurai plus d'une fois à citer ce substantiel et pénétrant article, écrit par un des hommes de France qui connaissent le mieux Vigny et qui, je crois , l'aiment le plus.
4. Je renvoie sur ce point à l'introduction de mon édition d'Héléna, Paris, 1907.
œuvre1,' et de ranger Héléna dans la catégorie des poèmes conçus et exécutés après 1819, c'est-à-dire à une époque où Vigny est manifestement plein de la lecture et de l'inspiration de Byron.
Il avait eu jusque-là d'autres maîtres : les classiques d'abord, Corneille, Racine, auquel il est peut-être plus redevable qu'on ne croit et qu'il ne croyait lui-même, Voltaire, dont les tragédies « nationales » lui avaient sans doute donné l'idée de tirer de FArioste ce Roland qu'il écrivait à Versailles en 1816, concurremment avec un Julien V Apostat, et qu'il brûla plus tard 2. Il avait appris dans Delille son métier de versificateur. Comme toute la jeunesse littéraire de la Restauration, il était sous le charme de Chateaubriand : il lisait et relisait le Génie et les Martyrs; il y faisait sa moisson d'images : il y recueillait soigneusement des germes de poèmes dont quelques-uns attendront pour éclore jusqu'à sa pleine maturité 3. A travers l'élégance maniérée de Millevoye, il devinait l'art délicat et savant de Chénier. Il buvait lui aussi à la source antique ; il s'exerçait,
1. Dans la seconde édition des Poèmes (1829), Vigny faisait suivre sa préface de la note que voici : « Ces poèmes viennent d'être réimprimés, et voilà qu'on les imprime encore peu de jours après. Lorsqu'ils parurent il y a neuf ans, ils furent presque inaperçus du public. » Or, en 1829, il y avait sept ans, et non pas neuf, qu'avait paru le premier recueil des Poèmes (1822). Cette erreur a été relevée par M. de Lovenjoul dans les Lundis d'un chercheur, Paris, 1894, p. 126 et note.
2. Voir le Journal d'un Poète, p. 63 ; Gaspard de Pons, Essais dramatiques, t. I, Paris, 1861, p. 40; G. Planche, Revue des Deux Mondes du 1er août 1832.
3. M. E. Dupuy (article cité, p. 395) voit dans une page du Génie du christianisme la pensée génératrice du poème à'Eloa. La Maison du Berger vient en droite ligne du livre X des Martyrs. Il ne me paraît pas impossible que l'idée première d'un poème sur Moïse ait été suggérée par cette remarque du Génie (Ire partie, cli. iv, Des lois morales ou du Décalogue) : « Nous les avons, ces préceptes divins, et quels préceptes pour le sage! et quel tableau pour le poète ! Voyez cet homme qui descend de ces hauteurs brûlantes, etc. »
dans Symétha et la Dryade, à pratiquer ce moderne alexandrinisme dont le poète de V Aveugle et des Bucoliques avait trouvé le secret. Le Bal même ne révèle guère qu'un Millevoye supérieur, d'une mélancolie plus profonde et plus pénétrante. C'est que déjà s'accumulait dans le cœur du petit officier blond cette tristesse infinie qui débordera sur son œuvre, la teindra de ses couleurs, et en fera le monument par excellence du pessimisme poétique dans la littérature française du xixe siècle.
Ce fond de tristesse lui venait de sa nature même ; il l'avait apporté avec lui en ce monde. Une extrême sensibilité, une répugnance instinctive à l'abandon et aux épanchements, devaient fatalement le conduire à la solitude morale, souffrance d'abord, refuge ensuite. La vie le poussa dans le même sens. Bousculé au collège par des camarades plus âgés et jaloux, il devint « sombre, triste et défiant d ».A la maison paternelle, il n'entendait que des conversations de vieillards, amères, chagrines, qui lui inspiraient la haine du temps actuel et le « remplissaient d'une défiance et d'une misanthropie précoces 2 ». Il souffrait aussi du contraste entre sa naissance aristocratique et la médiocrité de son patrimoine. « Il n'y a dans le monde, dit-il, que deux sortes d'hommes, ceux qui ont et ceux qui gagnent... Pour moi, né dans la première de ces deux classes, il m'a fallu vivre comme la seconde, et le sentiment de cette destinée qui ne devait pas être la mienne me révoltait intérieurement 3. » 11 avait reçu de sa mère, comme Lamartine de la sienne, une éducation fortement religieuse. Mais combien la religion froide et pratique de Mme de Vigny différait du mysticisme tendre et souriant de Mme de Lamartine ! Celle-ci « était née pieuse comme on naît poète ; la piété, c'était sa nature ;