‹ Byron et le romantisme français; essai sur la fortune et l'influence de l'œuvre de Byron en France de 1812 à 1850Chapitre 234 sur 322 · e livraison, décembre 1820, t. III, pp · texte numérisé non relu

e livraison, décembre 1820, t. III, pp

grâce et la vérité des descriptions ; mais cette poésie attachante n'offre qu'un charme perfide, elle laisse dans le cœur une tristesse profonde, car une âme malheureusement affectée a douloureusement pesé sur la vôtre :

Shall my soûl be upon thine With a power and with a sign. »

Il était désormais sous la puissance de Byron, et il y restera toujours.

La première période de grande activité poétique d'Alfred de Vigny s'étend de 1819 à 1826, de la composition de la Femme adultère à la publication des Poèmes antiques et modernes. Dans cet intervalle de sept à huit ans, il a publié seize poèmes1. Sur ce nombre, il y en a quatre où l'on ne peut guère songer à chercher une trace de l'influence de Byron.

1. Ces seize poèmes sont, par ordre de dates ; le Somnambule et la Femme adultère, 1819 ; le Malheur, la Neige et la Fille de Jephté, 1820 ; Héléna et la Prison, 1821 ; Moïse et le Trappiste, 1822 ; Eloa, le Déluge et Dolorida, 1823 ; Sur la mort de lord Byron (dans la Muse française), 1824 ; le Cor, 1825 ; le Bain (Poèmes de 1822 \ et le Chant de Suzanne au bain (Muse française, 1824). non datés par le poète. Je ne compte pas comme une pièce à part le fragment intitulé : La Beauté idéale, — Aux mânes de Girodet (Mercure du XIXe siècle, 1825), qui devait primitivement servir d'introduction au Déluge. Je ne comprends pas non plus dans cette liste le Bal, daté par Vigny de 1818. M. Ernest Dupuy voit dans cette pièce « une transposition aimable et de bon ton de la satire débridée de Byron sur la Walse ». (La Jeunesse des romantiques, Paris, 1905, p. 28 ) Outre que le rapprochement ne me paraît pas s'imposer, il faudrait, pour les raisons que j'ai dites plus haut, reporter ce poème à la seconde moitié de 1819 ou à 1820, après l'initiation de Vigny à la poésie byronienne. Or M. Dupuy maintient énergiquementla date de 1818. (Voir même ouvrage, p. 293.) Il ne faut pas oublier d'ailleurs que le point de départ de toutes les diatribes poétiques contre la valse est dans une tirade de Werther. (Traduction de Sévelinges, Paris, an XII-1804, p. 40.)

Ce sont les deux fragments de Suzanne, antérieurs peut-être à 1819, la Neige et le Cor1. Tous les autres trahissent à un degré plus ou moins sensible la lecture récente, la préoccupation ou l'imitation du poète anglais.

Dans certains d'entre eux, on ne peut saisir qu'un reflet assez fugitif. La Fille de Jephté doit peut-être à la Jephthas daaghter des Mélodies hébraïques l'indication du sujet, et le choix du rythme dans lequel elle est écrite. Ces stances de quatre vers à rimes plates étaient une nouveauté dans la métrique française : Vigny paraît avoir été satisfait de sa trouvaille, car il est revenu plusieurs fois à cette combinaison 2. Le Malheur semble exprimer quelque chose du fatalisme byronien, mais il a des rapports bien plus évidents avec un chœur de la Fiancée de Messine, cité par Mme de Staël dans un des chapitres de V Allemagne 3. Le

1. Sauf, en ce qui concerne ces deux derniers poèmes,, pour le choix du rythme adopté. Voir la note suivante. *

2. Je cite, pour donner une idée du rythme, les deux premières strophes de la Mélodie hébraïque intitulée Jephthas daughter :

Since our country, our God — oh, my sire ! Demand that thy danghter expire ; Since thy triumph was bought by thy vow — Strike the bosom that's bared for thee now I

And the voice of my mourning is o'er, And the mountains behold me no more :

If the hand that I love lay me low, There eannot be pain in the blow !

Cette disposition a été adoptée par Vigny non seulement dans la Fille de Jephté, mais aussi dans la Neige, dans le Cor, et dans l'invocation à la Grèce du IIe chant à'Héléna (vers 349-364). Le fragment Sur la mort de lord Byron est imprimé d'un seul trait dans la Muse française , mais il paraît bien avoir été écrit en stances du type ci-dessus, et il est facile de lui restituer cette forme. C'est ce qu'a fait M. de Lovenjoul en le reproduisant dans les Lundis d'un chercheur, Paris, 1893, pp. 130-131.

3. IIe partie, ch. xix, Jeanne d'Arc et la Fiancée de Messine : « De tous côtés le Malheur parcourt les villes. Il erre en silence autour des habitations des hommes : aujourd'hui c'est à celle-ci qu'il frappe, demain c'est à celle-là ; aucune n'est épargnée. Le messager douloureux et funeste tôt au tard passera le seuil de la porte où demeure un vivant. Quand les feuilles tombent dans la saison prescrite, quand les vieillards

Somnambule livre dans son sommeil le nom de sa maîtresse, comme Parisina celui de son amant. La peinture des souffrances du captif au masque de fer a pu être inspirée et guidée dans une certaine mesure par le tableau des tortures morales du Prisonnier de Chillon1. On ne saurait, sur des rapprochements aussi vagues, établir une parenté certaine entre les œuvres. Je n'insiste pas davantage sur ces pièces ; je m'en tiendrai à celles où l'imitation est directe et incontestable. La pensée de Vigny s'exerce naturellement dans l'abstrait. Son imagination est de soi pauvre, confuse et lente ; elle combine ingénieusement, mais elle n'est inventive que dans le détail. Elle ne travaille que sur un motif donné : il faut, pour lui imprimer le branle et la mettre à l'aise, une création antérieure qui la sollicite, la soutienne et la dirige. En un mot, elle est livresque. Elle reçoit de la lecture l'impulsion initiale et, au moins dans leurs lignes essentielles, les formes concrètes sous lesquelles l'idée se réalisera. Byron est, avec la Bible et Chateaubriand, un des réservoirs d'images où elle a puisé le plus copieusement. La Femme adultère dérive de plusieurs sources. L'Evangile a donné le fond du récit ; la Bible, la couleur 2 ; la célèbre toile du Poussin, et plus

affaiblis descendent dans le tombeau, la nature obéit en paix à ses antiques lois, à son éternel usage, l'homme n'en est point effrayé, mais sur cette terre, c'est le malheur imprévu qu'il faut craindre. Le meurtre, d'une main violente, brise les liens les plus sacrés, et la mort vient enlever dans la barque du Styx le jeune homme florissant. Quand les nuages amoncelés couvrent le ciel de deuil, quand la tourmente retentit dans les abîmes, tous les cœurs sentent la force redoutable de la destinée, mais la foudre enflammée peut partir des hauteurs sans nuages, et le Malheur s'approche comme un ennemi rusé, au milieu des jours de fête. » Victor Hugo a emprunté au même passage l'épigraphe de YOde sur la mort du duc de Berry. datée également de 1820.

1. Voir notamment les sections XII et XIII du poème de Byron.

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