Chant II, v
Parfois les réminiscences s'entre-croisent et s'amalgament dans sa mémoire. On a souvent qualifié Dolorida de poème byronien1, tant pour l'ardeur voluptueuse et l'énergie passionnée que pour le mystère dont l'aventure s'enveloppe et la couleur espagnole, teintée d un reflet du premier chant de Childe Harold :
Oh ! jamais dans Madrid un noble cavalier
Ne verra plus de grâce à tant d'art s'allier ;
Jamais pour plus d'attraits, lorsque la nuit commence,
N'a frémi la guitare et langui la romance ;
Jamais dans nulle église on ne vit plus beaux yeux
Des grains du chapelet se tourner vers les cieux ;
Sur les mille degrés du vaste amphithéâtre,
On n'admira jamais plus belles mains d'albâtre,
Sous la mantille noire et ses paillettes d'or
Applaudissant, de loin, l'adroit toréador.
Ce n'est pas tout. Quand Vigny écrit ces vers :
Car l'amour d'une femme est semblable à l'enfant Qui, las de ses jouets, les brise triomphant, Foule d'un pied volage une rose immobile Et suit l'insecte ailé qui fuit sa main débile,
il a dans l'esprit deux comparaisons byroniennes, l'une de Mazeppa, qui peint le cheval «aussi furieux qu'un enfant qui éprouve un refus, et plus irrité qu'une femme capricieuse que le dépit a mise hors d'elle-même'2 », l'autre du Giaour : « Telle on voit, dans les vertes prairies de Cachemire, la reine des papillons de l'Orient qu'un enfant poursuit sans pouvoir l'atteindre : chaque fois qu'elle se pose sur une fleur, il croit enfin la saisir, son cœur palpite, il approche une main tremblante : l'insecte aux ailes d'azur s'échappe encore, et laisse le jeune chasseur haletant et l'œil humide de larmes.
1. Lamartine notamment. « Il méditait, dit-il de Vigny, un poème sur le mode amer et mystérieux de lord Byron : Dolorida. » (Souvenirs et Portraits, t. III, p. 146.)