Don Juan, III
déroulent en broderies étranges et splendides sur le fond sombre de ses vers.
La forme purement lyrique ne se rencontre guère dans l'œuvre de Byron en dehors de ses premiers essais, les Hours of Idleness, et des poésies de circonstance où, sous le coup d'une émotion forte, il a exhalé directement son indignation et sa colère. Ses grands poèmes sont des récits ou des drames ; mais, malgré ces apparences, il n'y a pas de littérature moins impersonnelle que la sienne. Ses passions sont de feu et son haleine est courte ; son imagination est aussi ingouvernable que sa sensibilité. Rien n'est plus incompatible à son tempérament qu'une composition régulière et fortement liée. Ses ouvrages les plus étendus et les plus achevés ont toujours l'air de magnifiques improvisations . Ils se développent par àcoups, par fragments, se brisent, se raccordent, s'attardent ou se hâtent au gré du démon intérieur. La trame de ses contes est décousue; l'action de ses tragédies, traînante : elles disparaissent sous la multitude des développements parasites où s'écarte à chaque instant la fantaisie du poète ; la digression est son élément; il n'est jamais plus à l'aise ni mieux inspiré que quand il n'a point de plan arrêté, dans Childe Harold par exemple, ou dans Don Juan. Il ne lui faut qu'un minimum de réalité objective, quelques cimes de loin en loin où son génie abat son vol fatigué, pour reprendre son essor, l'instant d'après, en plein ciel. Nul écrivain ne se lit plus facilement et plus agréablement par extraits. Tel passage du Giaour ou de Harold, de Faliero ou de Manfred, est une élégie, tel autre une ode, tel autre une satire. L'intérêt propre de la narration ou de l'intrigue, la figure du héros s'efface devant la personnalité de l'auteur, qui envahit le premier plan et semble prendre à tâche de se rappeler sans cesse au lieu de se faire oublier.
Les personnages qu'il met en scène ne sont d'ailleurs que lui-même, envisagé à des moments successifs de son existence, ou vu sous un aspect différent. Depuis YEssai de
Macaulay, c est un lieu commun de la critique byronienne de signaler l'incapacité du poète à sortir de soi, à créer des êtres qui vivent d'une vie indépendante de la sienne. Tant s'en faut qu'il ait dix mille âmes : il n'en a qu'une, qu'il a réincarnée dix fois. Dans Childe Harold, l'identité de l'auteur avec son héros est trop évidente : elle a sauté aux yeux de tous les lecteurs. Il a eu beau s'en défendre, on ne l'a pas écouté ; il a fini par renoncer de son propre gré à un déguisement qui ne donnait le change à personne. Quand il a emprunté ses personnages à l'histoire, il a trouvé le moyen de leur faire refléter les accidents de sa vie ou les traits de son caractère. 11 y a dans Sardanapale des allusions à son divorce ; Faliero a son orgueil inflexible et son implacable ressentiment ; le doge poursuit de sa haine le patriciat de Venise comme le lord l'aristocratie de Londres. A plus forte raison pour ceux qu'il a inventés. Caïn, c'est sa sensibilité exaspérée par le spectacle du mal et l'horreur de la mort ; Lucifer, sa raison altière et sarcastique ; Manfred, sa pensée avide de connaître et sa conscience hantée par les remords du passé. Conrad et Lara expriment son besoin d'action et son ambition de supériorité et de commandement. Le Giaour représente le côté violent et passionné de sa nature; Don Juan, ses instincts voluptueux et sensuels. Ces empreintes superposées dans la mémoire se fondent en un type unique, où l'on n'est que trop porté à reconnaître l'auteur. Dans ce portrait idéalisé, on ne distingue pas bien les traits réels de ceux que la fantaisie a déformés ou ajoutés. Byron a fait ses héros à sa ressemblance, et ceux-ci le lui ont rendu. A l'origine, on a écrit en partie sa biographie avec leurs aventures. On lui a prêté les exploits du Giaour, et on a mis à son compte les amours incestueuses de Manfred . Peu à peu on a rectifié les faits 4. Mais on a continué de voir dans ces
1. Je m'en rapportais, en écrivant ces lignes, au jugement des plus récents biographes du poète anglais. (Voir notamment Jeaffreson, The byron 2
singuliers personnages, sinon tout à fait ce que Byron avait été, du moins ce qu'il aurait voulu être. Voici en quelques mots l'esquisse du modèle que toute une génération a copié. Le héros byronien est mû par une fatalité interne, la tyrannie de ses passions, ardentes et indomptables. Il est déchaîné à travers le monde à la façon d'une force aveugle, « comme le simoun i ». On peut le briser, mais non le faire plier. Ce caractère fatal est empreint sur toute sa personne : sur son visage pâle ou basané, sur son front sombre et plissé, sur sa lèvre crispée, et dans ce regard diabolique qui transmet à ceux qui le subissent la souffrance et le crime. Il est l'incarnation de Satan : « Si jamais l'ange du mal avait pris la forme d'un mortel, il eût revêtu celle-là 2. » On ne sait ni d'où il vient ni où il va . Il est solitaire et taciturne. Il y a dans son passé une faute, un meurtre peut-être, « quelque noir forfait qu'il ne veut pas nommer » 3. Il en fait mystère, mais il y pense sans cesse. Il vit enfermé dans sa mémoire comme le scorpion dans son cercle de charbons ardents : il sent sur lui la marque de Caïn. Il n'y a pour lui ni repentir, ni pénitence, ni expiation : ce qui est fait ne peut se défaire ; on n'efface pas l'ineffaçable : il ne trouvera la paix que dans le tombeau. C'est le plus souvent un renégat ou un athée : il
Real lord Byron, 8°, Londôn, 1883.) Depuis lors, j'ai eu connaissance par une correspondance des Débats (n° du 6 avril 1906) de l'ouvrage où le petit-fils de Byron, Ralph Milbanke, comte de Lovelace, dévoile le mystère de la vie de son illustre aïeul. Ce livre, intitulé : Astar té, un fragment de la vérité relative à George Gordon Byron, sixième lord Byron, n'a pas été mis dans le public. Il démontre, paraît-il, de façon irréfutable, le « crime » de Byron et de sa demi- sœur, Augusta Leigh. Ainsi semble définitivement close la polémique soulevée, il y a trente-sept ans, par Mrs. Beecher-Stowe, et la mémoire de lady Byron est vengée. Etait-il nécessaire qu'elle le fût à ce prix ? Il est permis d'en douter ; mais il n'est plus possible désormais de ne pas rendre à chacun la justice qui lui est due.