‹ Byron et le romantisme français; essai sur la fortune et l'influence de l'œuvre de Byron en France de 1812 à 1850Chapitre 242 sur 322 · Préface des Poèmes de · texte numérisé non relu

Préface des Poèmes de

ni par le chagrin, ni sous les années, ni par le déchirement du cœur, ni sous l'action minante du temps, qu'ils doivent succomber! Voici leur dernier lendemain ! La terre sera l'océan ! et aucun souffle, sauf celui des vents, ne passera sur les flots sans limites. Les anges fatigueront leurs ailes sans trouver un lieu où se poser *. » C'est dans les mêmes termes qu'Emmanuel annonce l'approche du fléau :

Le temps qu'a reçu l'homme est aujourd'hui passé.

Demain rien ne sera. Ce n'est point par l'épée,

Postérité d'Adam, que tu seras frappée,

Ni par les maux du corps ni les chagrins du cœur.

Non : c'est un élément qui sera ton vainqueur.

La terre va mourir sous des eaux éternelles,

Et l'ange en la cherchant fatiguera ses ailes

L'œuvre maîtresse d'Alfred de Vigny à cette époque, Eloa, prête à des rapprochements du même ordre. On a noté plus haut la comparaison de la perdrix. Vers la fin du second chant, Satan décrit à la vierge cette « volupté du soir et ces biens du mystère » dont il est pour les hommes le dispensateur :

Tous les oiseaux de l'ombre ouvrent leurs yeux de flamme ; Le vermisseau reluit ; son front de diamant

1. Le Ciel et la Terre, se. n J'ai traduit ce passage aussi littéralement que possible, l'imitation de Vigny me paraissant se rapprocher davantage de l'original que la traduction Pichot. Voici du reste le texte de Byron :

Rejoice !

The abhorred race Which could not keep in Eden their high place, But listen'd to the voice Of knowledge without power, Are nigh to the hour Of death !

Not slow, not single, not by sword, nor sorrow,

Nor years, nor heart-break, nor time's sapping motion, Shall they drop off . Behold their last to-morrow ! Earth shall be océan !

And no breath, Save of winds, be on the unbounded wawe.

Angels shall tire their wings, but find no spot. ..

Toute cette scène de Heaven and Earth est à comparer ligne à ligne avec les descriptions du Déluge.

Répète auprès des fleurs les feux du firmament, Et lutte de clartés avec le météore Qui rôde sur les eaux comme une pâle aurore. L'étoile des marais, que détache ma main. Tombe et trace dans l'air un lumineux chemin .

Comment ne pas reconnaître dans ces vers un écho de l'incantation qui figure au premier acte de Manfred : « Lorsque la lune brillera sur les vagues, le ver phosphorique dans le gazon, le météore autour des tombeaux, et une flamme rougeâtre sur les marais, lorsque paraîtra l'éclair soudain des étoiles tombantes, lorsque les hiboux feront entendre leurs tristes concerts, et que les feuilles seront immobiles et silencieuses dans le bois qui ombrage la colline, mon âme pèsera sur la tienne avec un pouvoir et un signe redoutables *. » Ce passage s'était imprimé avec une force extraordinaire dans la mémoire du jeune poète ; il en a repris presque tous les détails, en les combinant à sa manière, pour donner une sensation de volupté au lieu d'un frisson d'horreur.

Je ne veux pas prolonger indéfiniment cette confrontation

1. Manfred, acte I, se. i, trad. Pichot, 2e éd., t. I, p. 341. When the moon is on the wave And the glow-worm in the grass, And the meteor on the grave, And the wisp on the morass ; When the fallen stars are shooting, And the answer'd owls are hooting, And the silent leaves are still In the shadow of the hill, Shall my soûl be upon thine With a power and with a sign.

L'avant-dernier vers à'Eloa :

Seras tu plus heureux ? du moins, es-tu content ? rappelle le cri de Manfred à Astarté : c< Dis -moi que tu ne me détestes pas, que je suis seul puni pour tous les deux que tu seras reçue au nombre des bienheureux. . » (acte II, se. iv), et l'interrogation obstinée de Caïn à Lucifer: « Et vous autres? — Nous sommes immortels. — Etesvous heureux ? — Nous sommes puissants. — Etes-vous heureux ? — Non... » (acte I, se. i).

de textes *, mais je ne m'excuse point d'y avoir insisté et de l'avoir poussée dans le détail. Si méticuleuse qu'une recherche de ce genre puisse paraître, elle était le préliminaire indispensable d'une étude plus large et l'acheminement obligatoire vers un point de vue plus élevé. Il était nécessaire de prouver avec quelle diligence Vigny avait pratiqué l'œuvre du poète anglais, combien elle avait obsédé sa mémoire, hanté son imagination, envahi sa poésie, avant de montrer quelle part revient à Byron dans la constitution du genre dont l'auteur de Moïse et des Destinées est considéré comme l'inventeur en France, le poème philosophique, — et dans sa philosophie même.

Vigny, en 1839, entrait en correspondance avec le prince Maximilien-Joseph de Bavière, qui lui avait demandé de l'aider à connaître l'état de la littérature en France. Le prince trouvait que le romantisme avait fait banqueroute à ses promesses. On avait proclamé un nouvel avenir pour les lettres et pour les peuples, une philosophie nouvelle : tout cela s'était réduit, semblait-il, à une question de forme Le poète prit en ces termes la défense de ses anciens amis : « La France n'a point à se plaindre des hommes qui faisaient vers 1819 ces promesses que vous me rappelez et que l'on vous a, je crois, exagérées. Ces promesses ont été rigoureusement tenues, et c'est pour cela précisément que la littérature n'est plus ce qu'elle était sous l'Empire... Ce temps de gloire active était presque sans poésie. Deux grands écrivains de l'Empire, qui avaient en eux le sentiment poétique, ne l'avaient pas complet, et s'exprimèrent en prose, ne sachant pas refaire l'instrument même et ne pouvant se

1. On trouvera plus loin, § iv, le rapprochement, qui s'impose, entre Moïse et la scène n de l'acte II de Manfred.

résoudre à jouer sur celui qu'ils trouvaient transmis par de froids versificateurs qui avaient laissé défaillir la poésie dans les froideurs didactiques et la mollesse de leur langage. Pour trouver l'expression juste des chants intérieurs de sa pensée, il fallait bien que chaque poète commençât par se faire une lyre, et il se trouva quelques hommes jeunes, hardis, qui s'acquittèrent de cette tâche difficile... L'élégie, l'ode, le poème, naquirent ensemble sous de nouvelles formes *... » Je reste sur cette dernière ligne, qui donne l'idée d'une renaissance, et définit très heureusement, en ce qui concerne les grands genres poétiques, la part d'originalité et de création du romantisme.

Avoir renouvelé l'élégie et l'ode, c'est bien tout ce qu'il pouvait prétendre. La continuité avec la littérature antérieure est ici trop évidente. Quelque distance qu'il y ait de Parny à Lamartine, il n'y a point un abîme. On peut de l'un à l'autre jalonner le passage, démêler sous quelles influences et par quelles transformations insensibles l'élégie légère et sensuelle du xvnie siècle est devenue la méditation spiritualiste et mélancolique du xixe. De même l'ode de Victor Hugo diffère de celle de J.-B. Rousseau ou de Le Brun par la nature de l'inspiration, l'ampleur des développements, la coupe des vers et la variété des rythmes, mais le moule où il a jeté des pensées modernes et des images éclatantes est celui de nos poètes classiques ; il a été, à ses débuts, leur disciple et leur imitateur. En ce qui regarde le poème, les romantiques ont été moins modestes que Vigny. Ils ont bien cru, sur ce point, avoir fait œuvre de créateurs, et c'est à l'auteur d'Eloa, précédé et guidé par Byron, qu'ils ont attribué l'honneur de l'invention. « M. Alfred de Vigny, un des premiers, disait Emile Deschamps dans la préface de ses Etudes françaises et étrangères, a senti que la vieille épopée était devenue presque iriipossible en vers, et principalement

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