Revue de Paris du 1er mai 1898 ; Correspondance, p
en vers français, avec tout l'attirail du merveilleux; il a senti que les Martyrs sont la seule épopée qui puisse être lue de nos jours, parce qu'elle est en prose, et surtout en prose de M. de Chateaubriand, et à l'exemple de lord Byron, il a su renfermer la poésie épique dans des compositions de moyenne étendue et toutes inventées ; il a su être grand sans être long *. » Approuvée en 1829 par Nisard 2, contestée, au lendemain même de la mort du poète, par Charles de Moûy 3, cette solennelle attribution a été confirmée par M. Dorizon 4.
1. Emile Deschamps, Études françaises et étrangères, 1828. Je cite d'après la 4° édition, 1829, page xn de la préface.
2. (( Je renvoie donc le lecteur à ces Poèmes, brillants essais dans un genre né d'hier, mais qui ne doit pas s'user, car il chante tout ce qui a vécu et tout ce qui s'est fait dans le monde, et il recueille les émanations de cette poésie instinctive qui colore la pensée de l'homme dans toutes les têtes, qui est au fond de toutes les passions, qui revit tous les âges de la société humaine. Le drame, l'épopée, l'ode, peuvent s'épuiser, parce qu'il faut des données spéciales, des temps privilégiés, des faits rares, des passions d'élite : le poème est inépuisable, parce qu'il exploite le côté poétique de tout ce qui a été, sans distinction d'hommes ni de temps ni de faits. En Angleterre, lord Byron lui a déjà fait une gloire. » (Article sur A. de Vigny, dans les Débats du 24 juillet 1829, reproduit dans les Essais sur V Ecole romantique, Paris, 1891, p. 51.)
3. (( Le malheur de M. de Vigny, dont on a voulu faire un créateur, est précisément de n'avoir rien créé ; il passe pour être le père du romantisme ; tout au plus a-t-il été un de ses parrains... Il est vrai qu'un certain nombre de pièces de son recueil ont été écrites avant l'explosion de 1 école romantique ; mais d'abord Chateaubriand avait ouvert une nouvelle voie à la littérature ; ensuite ces pièces de vers ne sont que d'heureuses imitations d'André Chénier. J'y retrouve même quelque peu de Milievoye. L'auteur de V Aveugle, de la Jeune Tarentine et de VOaristys avait, bien avant M de Vigny, et, il faut le dire, avec un autre génie, mis en scène une pensée philosophique sous forme épique ou dramatique, et puisé dans Théocrite de charmantes inspirations L'auteur de la Chute des feuilles avait osé, sous l'Empire, quelques petits poèmes moyen âge, qui étaient présents au souvenir de M. de Vigny quand il écrivait la Neige ou le Cor. » (Charles de Moûy, article sur A. de Vigny, dans la Presse du 12 janvier 1864.)
4. « Quand il revint aux ouvrages en vers, — c'était en 1838, *— notre auteur avait depuis longtemps trouvé le genre du « poème ». Carie poème en France est son œuvre propre. S'il en a pu rencontrer l'idée
Ce sont là opinions contraires, mais non inconciliables. On paraît, dans les deux cas, traiter indifféremment du « poème » et du « poème philosophique ». L'un est-il donc nécessairement la même chose que l'autre ? Avant de trancher la question d'invention et d'adjuger la propriété, il n'aurait peut-être pas été inutile de considérer non seulement en faveur de qui on disposait du poème, mais de quoi on disposait exactement. Ici, comme toujours, les romantiques ont moins su ce qu'ils voulaient que ce dont ils ne voulaient plus. On ne voulait plus d'épopée en douze ou en vingt-quatre chants, de Philippldes ou de Mérovéides, de chapitres d'histoire tant bien que mal accommodés en vers, de merveilleux mythologique ou allégorique, des règles de Boileau. C'est ce que dit fort bien la préface d'Emile Deschamps. Le poème, substitut de l'épopée tombée en désuétude, gardera le tour narratif qui est l'essentiel du genre épique, mais il sera court; il traitera de grands sujets, et sur un ton élevé, mais l'imagination du poète ne sera plus strictement subordonnée à l'histoire ou à la légende : elle aura le droit d'inventer non seulement les détails, mais le fond même du sujet; la forme sera modernisée ; les accessoires surannés, songes, apparitions, iront au rebut. Cette définition négative est assez large pour s'appliquer, au moins par quelque côté, à toutes les formes de la poésie épique que le xixe siècle a connues, aussi bien la courte épopée à la façon de Napoléon en Egypte que l'épopée romanesque à la façon de Jocelyn, que l'anecdote historique ou légendaire à la façon de la Légende des Siècles, que le conte en vers à la façon de Dolorida ou de Don Paez. En 1834, un romantique qui la connaissait certainement l'interprétait d'une manière assez libérale pour grouper sous la rubrique du « poème », bien distinct de la « poésie
dans quelques pièces de Byron, il lui donne, le premier chez nous, sa forme systématique » (Alfred de Vigny, poète philosophe, Paris, 1892, p. 245.) M. Dorizon entend par poème le poème philosophique. Les deux termes ne sont pas, à mon avis du moins, synonymes.
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épique », les œuvres de Barthélémy et Méry, d'Alfred de Vigny et d'Alfred de Musset *. S'il y a un genre qu'elle ne paraît pas prévoir, c'est justement le poème philosophique, et l'on s'en étonnera moins si l'on remarque que la préface de Deschamps date de 1828, et que la première idée de la poésie philosophique ne paraît avoir pris consistance dans l'esprit de Vigny qu'en 1829.
Ce qu'il réunit en 1822, sous le titre collectif, général et vague de Poèmes, c'est Héléna, son œuvre capitale à cette date, c'est la Dryade, Symétha et le Sommambule, « poèmes antiques », la Fille de Jephté, le Bain et la Femme adultère, « poèmes judaïques », la Prison et le Bal, « poèmes modernes », et une « ode », le Malheur. Aucun de ces morceaux ne peut passer pour un « poème philosophique », et à les considérer comme « poèmes », sans épithète, on ne voit pas bien par quels caractères essentiels et nouveaux ils diffèrent des « poèmes » de Chénier ou de ceux de Millevoye qui sont leurs prototypes. Le Mendiant et F Aveugle, et, malgré leur classement parmi les Elégies, les Adieux d'Hélène ou les Premiers moments de Virgile, le Départ d' Eschyle ou Homère mendiant ont devancé les premiers essais de Vigny et leur ont servi, directement ou indirectement, de modèles ; il ne dédaignera pas, un peu plus tard, dans la Neige, de raconter à son tour Ihistoire d'Emma et (ÏEginhard 2. Si, à ces deux influences, il faut en ajouter une autre, que l'on se rappelle ces lignes
1. Ce romantique est Brizeux. Devenu, en décembre 1833, le suppléant de J.-J. Ampère à l'Athénée de Marseille, il donnait en ces termes, dans une lettre à Barbier du 24 février 1834, le plan du cours qu'il s'apprêtait à professer: « 1° Discours d'ouverture ; 2° Poésie épique: Pour motiver et constater son absence ; 3' Poésie lyrique : Béranger, Lamartine, Victor Hugo ; 4° Poésie intime : Mme Desbordes, Sainte-Beuve ; 5° Poème : Barthélémy et Méry, A. de Vigny, A. de Musset ; 6° Etudes sur les poètes étrangers : Emile et Antoni Deschamps, de Vigny, Léon de Wailly, etc. )) (Alfred Bébelliau, Auguste Barbier et ses amis, dans la Revue bleue du 3 juin 1905.)
2. C'est, on ne l'oublie pas, le sujet d'un poème de Millevoye.
de la préface d'Atala : « Les principales parties du récit prennent une dénomination, comme les chasseurs, les laboureurs, etc., et c'était ainsi que dans les premiers siècles de la Grèce les rhapsodes chantaient sous divers titres les fragments de l Iliade et de Y Odyssée1. » C'est la disposition même à'Héléna et aussi d'Eloa : L'autel. — Le vaisseau. — L'urne; ou bien : Naissance. — Séduction. — Chute. Il n'a manqué à Chateaubriand , pour avoir donné le premier poème romantique, que d'avoir écrit en vers. Le recueil de 1826 qualifie indistinctement de poèmes Moïse, le Trappiste et Dolorida. La meilleure preuve qu'en 1829 encore, Vigny n'assigne à cette qualification générale qu'une portée très vague, c'est qu'en fondant en un même volume ses deux premiers ouvrages, il attribue à certaines de ses pièces des sous-titres qui les classent dans des genres préexistants. La Dryade est une « idylle dans le goût de Théocrite », Symétha, une « élégie » ; Madame de Soubise, un « conte du xvie siècle » ; la Neige et le Cor, « ballades » en 1826, deviennent des « contes » tout simplement. Mais, chose autrement importante, Vigny, encouragé sans doute par la préface de Deschamps, vient de se reconnaître l'inventeur d'une forme d'art nouvelle, qui est le poème philosophique, et il en risque dans sa préface une définition encore timide : « Le seul mérite qu'on n'ait jamais disputé à ces compositions, c'est d'avoir devancé en France toutes celles de ce genre, dans lesquelles presque toujours une pensée philosophique est mise en scène sous forme épique ou dramatique. » Je prie qu'on remarque la restriction : elle est considérable, puisque la définition ne s'applique exactement, en 1829, qu'à trois poèmes qui sont Eloa, le Déluge et Moïse, Elle disparaîtra en 1837 2. A l'exception de Symétha et de la Dryade,
1. Atala, préface de la lre édition, 1801, p. xiv. Je cite sur la réimpression donnée par M. V. Giraud, Paris, 1906.
2. Les deux mots « presque toujours », que Vigny avait écrits dans la préface de 1829, ne figurent plus dans celle de 1837.
que Fauteur recule aux extrêmes limites de sa jeunesse littéraire, toutes ses œuvres sont indistinctement qualifiées « poèmes », c'est-à-dire compositions « dans lesquelles une pensée philosophique est mise en scène sous forme épique ou dramatique ». C'est que dans l'intervalle Vigny a trouvé sa formule : « Je suis un moraliste épique 4 » ; il a écrit les Elévations, et déjà il porte dans sa tête les vrais Poèmes philosophiques, les futures Destinées 2.
La véritable innovation, le coup de génie, ce n'était donc pas d'avoir créé le poème : c'était d'avoir fait du récit en vers la mise en action d'une idée philosophique, d'avoir compris que l'intérêt dramatique ou pathétique pouvait servir de véhicule à une conception morale . Sur ce point, Vigny n'avait pas de précurseur en France. Ni le poème didactique, ni le discours en vers, ni Voltaire, ni Chénier, ni Chênedollé, ni Soumet, ne lui avaient révélé l'art de concrétiser, d'incarner, de vivifier ainsi la pensée abstraite. Il a obéi à la tendance de sa propre nature, sans même la discerner tout d'abord ; il l'a démêlée par la réflexion, et il s'en est fait une loi. Une fois entré dans sa voie, il y a persévéré. Mais il ne s'y est engagé qu'après avoir rencontré Byron, et en le suivant. Ni Parisina, ni Lara, ni le Giaour, quelque vigueur qu'y aient
1. Journal d'un poète, p. 87, sous la date de 1834. Le texte porte exactement : « Je crois, ma foi, que je ne suis qu'une sorte de moraliste épique. C'est bien peu de chose. » Mais ce n'était pas peu de chose que de prendre ainsi la claire conscience de son génie.
2. La plus ancienne des pièces qui composent le recueil des Destinées, la Colère de Samson, est datée de 1839, mais il suffit d'avoir parcouru le Journal d un poète pour se rendre compte que ces poèmes sont le fruit d'une méditation depuis longtemps commencée. En particulier l'idée maîtresse de la prosopopée de la Nature, dans la Maison du Berger, se trouve à la page 98, sous la date de 1835. Quant à la première pièce et qui a donné son titre au recueil, les Destinées, elle doit peut-être quelque chose au chœur des Destinées, dans Manfred, acte II, se ni: « Nos mains contiennent les cœurs des hommes ; leurs tombeaux nous servent de marchepieds Nous ne donnons la vie à nos esclaves que pour la leur reprendre, etc. » (Trad. Pichot, 2e éd , t. I, p. 366.)
les peintures morales, ni Childe Harold, quelque place qu y tienne la méditation sur les grands sujets, ne sont des « poèmes philosophiques ». Mais Manfred, Caïn, Heaven and Earth, en sont, et affichent la prétention d'en être. C'est à eux que Vigny fait manifestement allusion quand il parle de ces compositions épiques ou dramatiques qui ont à l'étranger précédé les siennes. Nous savons déjà jusqu'à quel point il a subi, entre 1819 et 1826, le prestige de l'imagination byromenne. Nous allons retrouver dans les trois œuvres que nous venons de citer l'essence même de la philosophie qu'il a développée dans Moïse, le Déluge et Eloa.
Le fond de la philosophie de Vigny nous est révélé dans cet admirable Moïse, où le poète développe d'un mouvement si large, avec un accent si profond et une mélancolie si pénétrante, le thème byronien de la solitude de l'homme de génie. La Bible, que Vigny savait par cœur, a fourni le cadre et le fond du tableau, mais la grande figure qui se dresse au premier plan ne lui appartient pas. « Ce Moïse n'est pas celui des Juifs. Ce grand nom ne sert que de masque à un homme de tous les siècles, et plus moderne qu'antique1. » Cet homme, c'est le poète lui-même, qui découvre dans la supériorité que la nature lui a impartie la cause secrète de son malheur. Mais c'est aussi Childe Harold, « incapable de se mêler au troupeau des hommes, avec qui il n'a rien de commun2 » ; ce sont les Conrad et les Lara, « les hommes de solitude et de mystère8 » ; c'est par-dessus tout Manfred, retranché dans son isolement douloureux et superbe. « Depuis ma jeunesse,
1. A. de Vigny, lettre à Mlle Maunoir, du 27 décembre 1838. (Lettres à une puritaine, Revue de Paris, 1897.)