‹ Byron et le romantisme français; essai sur la fortune et l'influence de l'œuvre de Byron en France de 1812 à 1850Chapitre 244 sur 322 · Le Corsaire, ch. I · texte numérisé non relu

Le Corsaire, ch. I

mon esprit ne s'accordait point avec les âmes des hommes. L'ambition qui dévorait les antres m'était inconnue ; leur but n'était pas le mien. . . Mes plaisirs, mes chagrins, mes passions et mon génie me rendaient étranger au milieu du monde... Quoique revêtu de la même forme de chair que les créatures qui m'entouraient, je ne sentais aucune sympathie pour elles *. »

1. Manfred, II, 2, trad. Pichot, 2° éd., t. I, p. 357. M. E. Dupuy (article cité) relève dans le texte de Vigny, par rapport à celui de Byron, (( des imitations de détail >> qui ne me paraissent pas toutes évidentes. En particulier celle-ci :

Des tombes des humains j'ouvre la plus antique : La mort prend à ma voix une voix prophétique.

And then I dived, In my lonely wanderings, to the caves of death ..

I can eall the dead, And ask them what it is we dread to be.

Les deux vers de Vigny se font suite et sont venus d'un seul jet ; les deux citations anglaises sont prises aux deux extrémités de la scène n de Pacte II de Manfred, et la première est incomplète. « Dans mes courses solitaires, dit le héros de Byron, je m'enfonçai jusque dans les cavernes de la mort, cherchant sa cause dans son effet, et de ces ossements desséchés, et de ces crânes, et de cette poussière amoncelée, je tirai les conclusions les plus défendues. » Ces conclusions, on peut les deviner d'après le second passage invoqué : « Je puis évoquer les morts et leur demander en quoi consiste ce que nous avons horreur d'être. La plus dure réponse ne peut être que le néant de la tombe, et cela n'est rien. » On trouve les mêmes préoccupations dans la pièce intitulée A fragment, qui par sa date (1816) est contemporaine de Manfred. Le poète se demande ce que c'est que la mort, et il conclut ainsi : « O Terre ! où sont ceux qui sont passés ? et pourquoi sont-ils nés ? Les morts sont tes vrais possesseurs, et nous, nous ne sommes que des bulles à ta surface, et la clef de tes profondeurs est dans le tombeau, porte d'ébène de ta populeuse caverne, où je voudrais marcher en esprit, contempler nos éléments résolus en choses sans nom, et les merveilles cachées dans tes abîmes, et pénétrer l'essence des grands cœurs qui ne sont plus. » Les vers de Byron expriment l'effort tenté par la raison humaine pour résoudre l'énigme de la vie et le pessimisme auquel la réduit son impuissance Ceux de Vigny, surtout si on les lit dans le couplet dont ils font partie, rappellent un des miracles accomplis par le thaumaturge. C'est dans la Bible, non dans Manfred, qu'il faut en chercher l'inspiration première. Pour ma part, je

Sitôt que votre souffle a rempli le berger,

Les hommes se sont dit : Il nous est étranger,

Et leurs yeux se baissaient devant mes yeux de flamme,

Car ils venaient, hélas! d'y voir plus que mon âme.

J'ai vu l'amour s'éteindre et l'amitié tarir...

De même que Manfred évoque les génies de la terre et de l'air et les plie à ses commandements, de même Moïse exerce un empire sur la nature ; « il sait tous les secrets des cieux »; puissant comme Manfred et malheureux comme lui, comme lui il aspire au néant :

O Seigneur, j'ai vécu puissant et solitaire : Laissez-moi m'endormir du sommeil de la terre.

Mais il y a dans ce lamento du prophète hébreu une grandeur et un pathétique dont la poésie sombre et tourmentée de Byron ne donne pas l'impression. On se sent en présence d'une âme plus haute et plus pure. Le sentiment de la solitude morale est dégagé de l'alliage suspect de passions et de vices auquel il se trouve combiné dans Manfred et dans Childe Harold. Le héros de Vigny n'a pas usé des facultés supérieures à extraire de la vie la plus forte somme de jouissances qu'elle peut donner. S'il implore l'anéantissement de soi-même, ce n'est pas pour se soustraire aux remords d'un crime. Les pouvoirs surhumains dont il a été gratifié, il ne les a employés que pour le bonheur des hommes ; mais il n'a pu, en récompense, obtenir pour lui-même ni le bonheur ni l'amour. Il y a dans cette loi de la destinée une iniquité criante, contre laquelle protestent la nature aristocratique de

les interpréterais volontiers au moyen de ces deux passages du livre sacré : « Moïse emporta aussi avec lui les ossements de Joseph, parce que celui ci avait adjuré les fils d'Israël, en disant : Dieu vous visitera, emportez d'ici avec vous mes os. » (Exode, xm, 19.) « Il n'y a pas eu homme sur la terre tel qu'Hénoch, ni que Joseph ;... et ses os ont été visités, et après la mort ils ont prophétisé. » {Ecclésiastique, xlix, 18.) Cette hypothèse me paraît encore le meilleur moyen de rendre raison des deux vers en question, d'ailleurs singulièrement obscurs.

Vigny et sa soif de justice, sa raison en même temps que son cœur. Si Moïse n'a pas « dit toute son âme1 », il en a incarné la tendance initiale et permanente ; il en résume la méditation amère et triste. On comprend que Vigny eût une prédilection avouée pour cette œuvre, et que, avant toutefois d'avoir écrit les Poèmes philosophiques, il la mît au-dessus de toutes celles qu'il avait composées.

L'injustice dont il avait pris conscience en lui-même et dont il se sentait la victime, il la retrouvait partout, quand il promenait son regard sur l'univers. Il n'y voyait qu'iniquité et que misère, le bien et le mal, la joie et la douleur, le châtiment et la récompense arbitrairement répartis, et, comme terme dernier des choses, la mort, moissonnant indifféremment l'innocent et le coupable. Il acquérait cette amère expérience, qu'il résumera plus tard en deux vers :

Je ne sais d'assurés dans le chaos du sort

Que deux points seulement : la souffrance et la mort2.

Il se dressait dans son individualisme en face de Dieu même. Dieu est-il bon? Dieu est-il équitable? « Sera-t-il dit que vous fassiez périr le juste avec le méchant ? » Telle est la question que pose le Déluge 3.

Tiens toujours tes regards plus haut que sur la terre. La mort de l'innocence est pour l'homme un mystère : Ne t'en étonne pas ; n'y porte pas les yeux ; La pitié du mortel n'est pas celle des cieux, Dieu ne fait point de pacte avec la race humaine. Qui créa sans amour fera périr sans haine.

Ainsi répond la théologie, ainsi parle l'archange qui prêche à Emmanuel la résignation et l'obéissance, Mais le jeune homme ne l'écoute pas. Il n'accepte pas d'abandonner, fût-ce

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