‹ Byron et le romantisme français; essai sur la fortune et l'influence de l'œuvre de Byron en France de 1812 à 1850Chapitre 246 sur 322 · Ibidem · texte numérisé non relu

Ibidem

le dénouement du poème, qui vient compléter ce que laissaient déjà deviner les paroles de l'Archange. Comme Byron, il se refuse à voir un Dieu bon, un Dieu juste, dans l'être toutpuissant qui n'a pas su ou voulu exclure du monde qu'il a créé le mal, le péché et la mort.

Le pessimisme métaphysique s'est imposé avec une force égale à l'esprit des deux poètes ; il restera jusqu'au bout le trait d'union indestructible de leur pensée. Mais ils étaient de tempéraments trop divers pour que, blessée par une vision identique et douloureuse des choses, leur sensibilité ne réagît pas d'une manière tout opposée. La nature violente, tumultueuse, indomptable de Byron le pousse à se révolter, à insulter, à maudire. La nature tendre, délicate, patiente, et par certains côtés féminine, de Vigny l'incline à plaindre et à compatir. Tous deux sont indignés de voir la faiblesse humaine écrasée sous l'iniquité divine : mais l'un court sus au bourreau, l'autre se penche sur la victime. Byron prend pour héros Caïn, le contempteur, le rebelle et le meurtrier ; il lance sous son nom au Tout-Puissant ses invectives et ses anathèmes. Vigny a mis le plus pur de son âme dans Eloa, l'ange de douceur et de pitié. Eloa est née d'une larme de l'Homme-Dieu versée sur la mort d'un homme. Elle est apparue au ciel, mais son origine véritable est sur la terre. Elle est ange, et elle est femme. Au sein des splendeurs et des harmonies du Paradis, elle sent une inquiétude tout humaine ; elle connaît « ces ennuis qui troublent tant nos jours » ; elle devine la souffrance, s'en étonne et entreprend de la consoler. Elle est l'incarnation idéale de cette pitié dont l'archange parlait à Emmanuel, que les cieux ne connaissent pas, et qui s'épanche sur le mal, parce que le mal est peut-être le crime, mais qu'il est certainement la douleur. L'attraction que l'Esprit des ténèbres exerce sur elle vient de la beauté dont il garde les marques, des paroles dorées dont il l'enchante, des images de volupté dont il l'enivre; elle vient surtout de ce qu'il est malheureux. « Toi seule es le dieu

qui peut sauver un ange », voilà le mot décisif qui dissipe les scrupules et a raison des dernières résistances. Prête à remonter, Eloa descend. Même après la chute, son illusion dure encore. Elle ne regretterait rien, si celui qui l'a trompée était « plus heureux », si du moins il était « content ». Elle a perdu le ciel, et Fa perdu par un crime, mais elle se croirait payée de son sacrifice, et elle compterait pour rien la faute, si elle avait pu donner, ne fût-ce qu'un instant, un semblant de bonheur. Il y a du satanisme dans cette sympathie apitoyée pour le Mal, et malgré sa douceur et ses apparences angéliques, c'est parmi les suivants de Byron que Hugo aurait dû ranger Fauteur d'Eloa, s'il avait voulu éclairer par des noms cette distinction des deux écoles romantiques qu'il établissait en 1824. Le Lucifer de Byron est hautain et sarcastique, le Satan de Vigny est persuasif et charmeur : ils sont frères, comme on Fa remarqué1, par leur beauté ténébreuse, et le plus violent des deux n'est peut-être pas le plus redoutable. Cette grandiose et troublante figure, peinte avec complaisance sous les plus séduisantes couleurs, est comme le dernier sceau du byronisme sur la première partie de l'œuvre d'Alfred de Vigny. On a dit justement que toute sa philosophie est déjà incluse dans les poèmes bibliques de 1822 et 1826 2. On voit au sein de quelle atmosphère elle a pris corps, où s'est nourrie la méditation du poète pendant ces années si pleines et si fécondes de sa jeunesse. Sa vie intérieure s'est continuée invariablement suivant la même ligne, et de même que nous avons trouvé l'influence byronienne sinon à l'origine même de sa pensée, du moins à la période d'organisation et de première mise en œuvre, nous en reconnaîtrons encore la trace dans le développement ultérieur de ses idées, et jusque dans son attitude définitive.

1. Ernest Dupuy, les Origines littéraires d A. de Vigny, dans la Revue d'histoire littéraire de France, 1903, .p. 407.

2. G. Lanson, Histoire de la littérature française, 9e éd., Paris, 1906, p. 940.

Vigny, après 1826, semble s'écarter de la poésie pure. C'est le moment du grand effort romantique au théâtre. Il prend part à la campagne entamée par Alexandre Dumas et par Victor Hugo ; le 24 octobre 1829, il a l'honneur « d'arborer sur la citadelle du Théâtre-Français le drapeau de l'art aux armoiries de Shakespeare4 ». Survient la révolution de juillet. Sur lui, comme sur Hugo et Lamartine, elle produit une profonde impression. Il semble sur le point de renoncera son beau rêve de méditation et d'art pour se faire conducteur d'hommes. Du haut de « la tour », il regarde Paris, axe du monde, où Faction ne s'arrête jamais, où la pensée est sans cesse en travail. Ce pessimiste s'abandonne à des rêveries utopiques :

Je ne sais si c'est mal, tout cela ! mais c'est beau !

Mais c'est grand ! mais on sent jusqu'au fond de son âme

Qu'un monde tout nouveau se forge à cette flamme.

Ou soleil, ou comète, on sent bien qu'il sera;

Qu'il brûle ou quil éclaire, on sent qu'il tournera,

Qu'il surgira brillant à travers la fumée,

Qu'il vêtira pour tous quelque forme animée,

Symbolique, imprévue et pure, on ne sait quoi,

Qui sera pour chacun le signe d'une foi,

Couvrira devant Dieu la terre comme un voile,

Ou de son avenir sera comme l'étoile,

Et, dans des flots d'amour et d'union, enfin

Guidera la famille humaine vers sa fin 2.

Il a des velléités politiques. Stello sent son cœur tout prêt « à se dévouer pour une opinion, dans l'intérêt d'une sublime forme de gouvernement ». Mais le Docteur Noir est là qui glace son enthousiasme avec la triple histoire de Gilbert, de

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